Faut-il laisser les gens croire ce qu’ils veulent ?

250 - Décembre 2001

par Jean Bricmont

« Pourquoi voulez-vous à tout prix empêcher les gens d’avoir certaines idées ? Pourquoi ne pas les laisser croire ce qu’ils veulent, pourvu que cela ne fasse de tort à personne ? »... Voilà bien des questions auxquelles les rationalistes sont souvent confrontés. On nous suggérera que les croyances irrationnelles sont enfermées dans une sorte de jardin secret et qu’elles n’ont aucune conséquence pratique. Pourquoi alors s’y attaquer ? Derrière ce genre de suggestions, il y a une confusion fréquente entre la censure et la critique. Nous ne voulons nullement faire appel à l’État et aux tribunaux pour qu’ils interdisent certaines idées ! Autre chose est de mener la critique la plus vigoureuse, ce dont nous ne saurions nous priver lorsqu’elle nous paraît nécessaire.

Un certain irrationnel ne ferait donc aucun tort ? Ce n’est évidemment pas vrai dans tous les cas. Depuis les pensionnés qui investissent leur argent en suivant les conseils d’une diseuse de bonne aventure jusqu’aux gens qui se font soigner, mais trop tard, par la médecine scientifique, en passant par ceux dont l’aptitude à un emploi est évaluée en fonction de leur signe astral, les dégâts des superstitions sont nombreux. Certes, nombreux sont les gens qui disent lire leur horoscope « pour s’amuser » : si c’est vraiment le cas, cela ne fait de tort à personne. Mais que penser, par exemple, de certains discours philosophiques ou sociologiques, apparemment fort abstraits, mais qui tendent à discréditer la démarche scientifique, par exemple en exaltant l’intuition et la subjectivité ou en faisant comme si les sciences étaient purement le reflet de la société qui les produit ?Les idées ne sont pas un phénomène purement individuel, elles sont aussi un phénomène social. Et donc, pour en apprécier les effets, il faut les analyser sous l’angle sociologique.

Pour expliciter cela, suivons, pour une fois, la mode et utilisons la notion de « réseau ». Les croyances sont organisées en réseau. L’exemple des religions est éclairant à cet égard. On y trouve à la fois des théologiens très cultivés qui doutent de presque tout et des croyants profondément ignorants et fidéistes. Entre les deux, existent toutes les nuances possibles d’attitudes philosophiques. Mais, en un sens, tout cela se tient et se soutient. Les théologiens « éclairés » sont peu nombreux (pas plus nombreux que les rationalistes par exemple) mais ils peuvent, en faisant comme si leur position était celle des croyants naïfs, affirmer qu’ils appartiennent à un vaste mouvement populaire regroupant des millions de fidèles, ce qui les conforte dans leur position. Et, dans l’autre sens, la croyance populaire est encouragée, à différents degrés, par l’existence de grands penseurs qui sont supposés donner une base solide à la foi.

Le même genre de phénomène se retrouve dans les pseudo-sciences. On a d’une part l’astrologie « populaire » et d’autre part la soi-disant haute astrologie de Mme Teissier. Et ce sont différents philosophes et penseurs hostiles aux sciences qui jouent un rôle analogue à celui des théologiens libéraux. Les professeurs d’université qui décernent un doctorat à Mme Teissier ne croient sans doute pas à l’astrologie. Mais, pour toutes sortes de raisons, parmi lesquelles l’opposition à la démarche scientifique joue sans doute un grand rôle, cela ne les dérange nullement que leur réputation de penseurs puisse renforcer les personnes superstitieuses dans leur erreur.

Tout cela fait que les adversaires des pseudo-sciences doivent combattre sur plusieurs fronts à la fois. Bien sûr, chacun est libre de croire ce qu’il veut. Mais l’idée de réseau suggère que les effets des croyances sont loin de se limiter aux individus qui y adhèrent. Et que la critique rationaliste ne peut être efficace que si elle s’attaque simultanément à différents piliers de l’irrationnel, y compris parfois à certaines idées, philosophiques par exemple, qui semblent à première vue ne faire de tort à personne.

Mis en ligne le 9 juin 2004
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