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Faut-il opposer agriculture biologique et biotechnologies ?

Publié en ligne le 21 juin 2019 - Agriculture et alimentation bio - Agriculture - Biotechnologies - OGM

Incontestablement, la compétition entre l’agriculture biologique et l’agriculture conventionnelle est devenue l’objet de nombreux débats. Jusqu’à une période récente, les confrontations entre les acteurs du bio et ceux du conventionnel étaient essentiellement politiques car l’agriculture biologique ne pesait pas lourd économiquement. Le débat était principalement idéologique ou sociétal et intéressait peu de monde.

Aujourd’hui, l’agriculture biologique n’est plus seulement une autre manière de produire, elle représente aussi un marché de grande consommation qui, en France, pèse plus de 8 milliards d’euros par an en 2017 [1]. Le marché du bio est devenu le nouvel eldorado de la grande distribution. Outre l’image positive que permet un affichage bio, les prix des produits bio sont très supérieurs à ceux des produits conventionnels et permettent des marges très intéressantes. Au-delà des simples fruits et légumes, le marché des produits bio transformés est en pleine croissance.

De son côté, l’agriculture conventionnelle est en crise. Alors qu’on lui demande d’assurer la sécurité alimentaire à des prix raisonnables, elle doit aussi, désormais, répondre aux nouvelles attentes des citoyens soucieux de la préservation de l’environnement, et surtout se conformer à la façon dont ceux-ci conçoivent cette préservation. En bref, les consommateurs de-mandent à l’agriculture de continuer à produire à des prix raisonnables tout en utilisant moins de « chimie », accusée de tous les maux.

Des plantes « plus vertes »

Les pouvoirs publics demandent ainsi aux agriculteurs de réduire l’utilisation de produits phytosanitaires de 25 % d’ici 2020 et de 50 % d’ici 2025 [2]. Certes l’agriculture conventionnelle dispose encore de nombreuses solutions pour améliorer ses performances écologiques : agriculture de précision dont l’objectif est de tenir compte de la variabilité entre les parcelles pour optimiser l’utilisation des intrants, nouvelles technologies numériques, amélioration des pratiques agroécologiques… Les analyses faites par l’Inra sur les résultats des 1 000 fermes du réseau Dephy montrent que les agriculteurs peuvent réduire de 30 % leur utilisation de pro-duits phytosanitaires par rapport à la référence moyenne, sans que leur revenu en subisse de conséquences négatives [3]. Mais comment aller au-delà, en particulier atteindre une réduction de 50 %, sans s’appuyer, en complément, sur les progrès de la génétique portés par de nouvelles technologies ?

Le semeur, Vincent van Gogh (1853–1890)
Le semeur, Vincent van Gogh (1853–1890)

Grâce aux outils de plus en plus performants du génie génétique, et en particulier ceux qui relèvent des biotechnologies de précision (édition génomique), les producteurs pourront cultiver des plantes « plus vertes », c’est-à-dire conçues pour être génétiquement résistantes aux insectes ou aux maladies, ou qui pourraient bientôt se passer d’engrais azotés. Ils pourront ainsi utiliser encore moins d’intrants (qu’ils soient qualifiés de « naturels » ou qu’ils soient dits « de synthèse ») sans menacer leur productivité. Ainsi l’agriculture conventionnelle dispose de marges de progrès importantes à condition qu’on ne lui interdise pas d’utiliser tous les moyens modernes disponibles et que la recherche sur ces sujets soit encouragée.

En revanche, les marges de progrès de l’agriculture biologique en matière environnementale sont faibles puisque qu’elle refuse en particulier d’utiliser des variétés résistantes issues des progrès de la génétique. En effet, son cahier des charges [4] exclut explicitement l’utilisation des plantes génétiquement modifiées (OGM), issues de la transgenèse ou des nouvelles techniques du génie génétique (édition de gènes par exemple).

Urs Niggli, directeur de l’Institut de recherche sur l’agriculture biologique (FIBL-Suisse) s’est pourtant prononcé [5] contre une diabolisation du nouveau génie génétique. Il vante au contraire les bénéfices écologiques de l’édition de gènes pour l’agriculture biologique. Selon lui, cette technique a un « grand potentiel » pour créer des variétés résistantes aux maladies, même pour les agriculteurs bio. Pour cet expert de l’agriculture biologique, se passer de ces nouvelles technologies pourrait signifier, à terme, que les agriculteurs conventionnels disposeront d’une pomme de terre résistante aux parasites et aux maladies (comme le mildiou) qui pourra pousser entièrement sans pesticides, alors que les agriculteurs bio auraient encore à appliquer des sels de cuivre ou d’autres pesticides autorisés par les normes du bio.

La diabolisation des OGM comme arme économique ?

En 2016, 50,7 % des denrées alimentaires mises sur le marché ne contenaient aucun résidu chimique détectable[Et 45,5 % en contiennent, mais en quantité inférieure aux seuils réglementaires, soit au total 96,2 % sans résidus détectables ou avec des résidus détectables mais inférieurs aux seuils.]] [6], résultat peu connu de nos concitoyens. De nombreux groupements de producteurs ont créé des labels annonçant des produits vendus sans résidus de pesticides, voire sans pesticide du tout (voir encadré).

On comprend alors que les acteurs économiques du bio voient d’un mauvais œil toute avancée de l’agriculture conventionnelle susceptible de la rendre écologiquement plus séduisante aux yeux des consommateurs. Si les progrès de la génétique permettent à l’agriculture conventionnelle de rester productive, voire de le devenir davantage encore, tout en utilisant moins d’intrants (pesticides, fongicides, engrais), quelle sera la marque distinctive du bio ? Le concept du bio ne risque-t-il pas de se banaliser ? Pourra-t-il rester suffisamment attractif aux yeux des consommateurs pour justifier, au-près d’eux, une différence de prix aussi élevée que celle existante aujourd’hui (de 15 à 100 % selon les produits et les circuits) ?

La diabolisation des plantes génétiquement modifiées (désinformation, menaces sur les chercheurs, destructions de serres, de champs d’essais, procès, etc.) et plus généralement de toutes les biotechnologies par certaines associations ne s’explique-t-elle pas aussi par une motivation économique visant à éviter la mise

Une troisième voie à côté du bio et du conventionnel ?

Le cahier des charges de l’agriculture biologique définit une obligation de moyens (sans utilisation d’OGM, sans recours à des pesticides dits de synthèse, etc.) et non pas de résultats. Des labels voient le jour qui, à l’inverse, s’engagent sur les résultats obtenus (certifiés par analyse chimique). Des viticulteurs proposent ainsi des vins garantis sans résidu de pesticide (mais non sans traitement chimique, voir par exemple [1]). De son côté, le collectif « Nouveaux Champs » [2] créé par sept gros maraîchers et arboriculteurs français a annoncé un nouveau label garantissant au consommateur « zéro résidu de pesticides »1 sur leurs fruits et légumes frais. D’autres initiatives voient le jour, comme « Demain la terre » [3]. Et des industriels de l’agro-alimentaire se montrent très intéressés par ce positionnement. Ainsi, par exemple, Blédina propose un petit pot de compote de poires sans résidu de pesticides [4]. Ce positionnement peut paraître pour les industriels comme plus porteur pour le développement de leur marque que la référence à l’agriculture biologique (pouvant être perçue comme marquée idéologiquement et éventuellement concurrente). Du côté de la grande distribution, les initiatives se multiplient pour encourager des productions agricoles sans résidu de pesticides (Auchan [5], Casino…).

De son côté, le ministère de l’Agriculture veut encourager le développement de la certification HVE (haute valeur environnementale) 2 pour mieux valoriser l’implication des agriculteurs dans le domaine de la préservation de l’environnement [7]. Il s’agit d’une démarche volontaire avec des indicateurs relatifs à quatre thématiques environnementales : biodiversité, stratégie phytosanitaire, gestion de la fertilisation et gestion de la ressource en eau.

1 Le cahier des charges définit ce « zéro pesticide » comme suit : « L’absence de résidu est déterminée, pour chaque substance active analysée [liste définie dans le label], par un résultat inférieur à la limite de quantification (LQ), plus petite valeur quantifiable par les laboratoires avec une précision “acceptable” (document Santé 11945/2015, Commission européenne) [Ana-lyse faite par un laboratoire certifié]. À l’heure actuelle, les performances des instruments de mesure conduisent pour la majorité des résidus à une limite de quantification de 0,000 01 g/kg. »
2 En 2013, la certification environnementale, issue du Grenelle de l’environnement, a remplacé le label « Agriculture raisonnée » sur le marché de fruits et légumes (pomme de terre par exemple) à la fois « plus verts » et plus économiques à produire ?

Références
[1] « Des vins garantis sans pesticides », 25 mai 2016. Sur reussir.fr
[2] nouveaux-champs.fr
[3] demainlaterre.org
[4] bledina.com/sans-residus-pesticides
[5] « Auchan Retail France lance sa gamme de fruits et légumes sans résidu de pesticides », 13 décembre 2017. Sur auchan-retail.com
[6] « Fruits et légumes frais sans résidus de pesticides ». Sur supercasino.fr
[7] « Certification environnementale, mode d’emploi pour les exploitations ». Sur agriculture.gouv.fr

Les biotechnologies au service du bio et du conventionnel ?

Avec l’édition génomique, l’agriculture conventionnelle comme l’agriculture biologique ont aujourd’hui les moyens de réduire leurs impacts environnementaux. N’est-il pas temps de promouvoir une « transition de la modification génomique […] au cœur de la transition écologique » [7] ? Malheureusement, l’avis récent de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) sur le statut de la mutagenèse dirigée fait craindre que l’Europe n’en prenne pas le chemin (voir l’article « Les OGM : une catégorie juridique aux contours débattus » dans ce numéro de SPS).

La mutagenèse dans l’agriculture bio

« Renan est une variété de blé très utilisée dans l’agriculture bio-logique. Elle possède plusieurs propriétés intéressantes qui ont été apportées par des méthodes génétiques qui pourraient sur-prendre les partisans de cette agriculture « sans OGM ». Cette variété descend d’un ancêtre (nommé VPM) lui-même conçu par transfert de gènes issus d’autres espèces. Résultat des travaux de la station d’amélio-ration des plantes de l’Inra de Rennes, le blé Renan est disponible pour les agriculteurs de-puis 1990 ; aujourd’hui il a donné naissance à de nouvelles variétés plus productives […]

Les gènes de résistances aux rouilles jaune, noire, et brune, ainsi que le gène de résistance aux nématodes viennent d’un fragment chromosomique entier issu d’une graminée sauvage, Aegilops ventricosa, assez distante du blé (et qui ne lui ressemble pas du tout, elle ressemble plutôt à une graminée de nos pelouses). La résistance au piétin verse située sur un autre chromosome vient aussi d’Aegilops ventricosa. Enfin, la résistance à l’oïdium vient d’un blé proche des blés durs. »

André Gallais, « La principale variété de blé “bio” serait-elle génétiquement modifiée ? », dossier « Quelques idées reçues sur le bio », SPS n° 314, octobre 2015. Sur afis.org

On se retrouve ainsi avec des OGM issus de la transgenèse ou de la mutagenèse dirigée (édition de gènes) qui doivent suivre la directive européenne sur les OGM (et la réglementation associée) et, d’autre part, des OGM issus de la mutagenèse classique qui en sont exclus. Cette segmentation juridique, qui n’a pas de fonde-ment scientifique, n’est-elle pas aussi source de difficultés potentielles pour les filières bio qui utilisent des produits issus de la mutagenèse dite classique ?

Finalement, cette compétition entre l’agriculture biologique et l’agriculture conventionnelle, qui aurait pu être stimulante et bénéfique pour tous, est devenue un frein à la transition génétique dont toutes nos agricultures ont besoin pour assurer un mode de production durable. Comme le déclare Pamela Ronald, professeur à l’université de Davis, Californie, « Les pratiques de l’agriculture biologique et la génétique ne sont pas incompatibles, contrairement aux idées reçues, mais au contraire, ces voies visent les mêmes objectifs de durabilité économique, environnementale et sociale pour la production agricole. » [8] //


Références

[1] Agence française pour le développement et la promotion de l’agriculture bio, « Chiffres clés ». Sur agencebio.org
[2] « Plan Éco-phyto II ». Sur agriculture.gouv.fr
[3] « Réduire les pesticides sans dégrader les performances économiques des exploitations françaises », 10 mars 2017, site du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation. Sur agriculture.gouv.fr
[4] Agence française pour le développement et la promotion de l’agriculture bio, « Les textes réglementaires ». Sur agencebio.org
[5] « Les enjeux économiques, environnementaux, sanitaires et éthiques des biotechnologies à la lumière des nouvelles pistes de recherche », OPECST, 14 avril 2017. Sur senat.fr
[6] EFSA, “The 2016 European Union report on pesticide residues in food”, EFSA Journal, 25 juillet 2018.
[7] Joly JS, « L’Europe doit s’engager dans la transition génétique », tribune publiée dans Le Monde du 11 novembre 2018. Sur lemonde.fr
[8] Biotechnologies végétales infos n° 11 (le journal de l’AFBV).