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Le Pr Luc Montagnier ou la rumeur du virus fabriqué dans un laboratoire

Publié en ligne le 4 octobre 2020 - Coronavirus -

La théorie d’un virus échappé d’un laboratoire chinois à Wuhan a été largement médiatisée en France suite à l’entretien accordé le 16 avril 2020 au site « Pourquoi Docteur ? » 1 [1] par le Pr Luc Montagnier (prix Nobel obtenu en 2008 en tant que codécouvreur, en 1983, du VIH, le virus responsable du sida).

Son analyse invoque un article de chercheurs indiens (non publié mais déposé le 31 janvier 2020 en tant que preprint sur le site « bioRxiv » [2]) qui affirmaient avoir trouvé dans le génome du nouveau coronavirus « quatre inserts [qui] ont une identité ou une similitude avec ceux du VIH-1 gp120 ou du VIH-1 Gag ». Pour ces chercheurs, il s’agit d’une « similitude étrange » pour laquelle il est « peu probable » qu’elle soit « de nature fortuite ». Pour Luc Montagnier, c’est la preuve que le virus a été créé par l’Homme dans un laboratoire de la ville de Wuhan. Il ajoute, pour accréditer l’hypothèse d’une « vérité cachée », qu’« on a obligé [les chercheurs indiens] à rétracter leur texte ». En fait, ce sont les chercheurs eux-mêmes qui ont pris cette décision pour se laisser le temps de reprendre leur texte et « répondre aux commentaires reçus de la communauté des chercheurs sur leur approche technique et leur interprétation des résultats » [3]. Rappelons que les preprints ne sont pas des publications scientifiques validées par les pairs, mais des résultats de recherche soumis par leurs auteurs aux commentaires de la communauté scientifique.

Pour le Pr Montagnier, pour « insérer une séquence de VIH dans le génome du coronavirus, il faut avoir des outils moléculaires, ce n’est pas le patient qui va le faire, c’est l’homme des laboratoires ». Mais cette similitude était-elle vraiment troublante ? Absolument pas. Le journaliste Nicolas Martin l’explique [4] : « Le VIH compte 9 000 nucléotides, le SARS-CoV2 30 000 et l’ARN a quatre nucléotides différents qui se répètent – AGCU – pour former des gènes » et, dès lors, les similarités trouvées sont « purement et simplement le fruit du hasard ». Et il l’illustre ainsi : « Imaginez un alphabet de seulement quatre lettres, et comparez deux livres, un de 90 pages, et un de 300 pages. Statistiquement, vous allez retrouver des séquences courtes similaires entre ces deux livres. C’est un peu comme dire que Proust a copié Flaubert parce qu’on retrouve les mots “chat”, “église” et “incroyable” dans leurs romans », ajoutant qu’on retrouve des séquences similaires en analysant n’importe quel autre virus.

Alchimiste
© Wellcome Library, London

Luc Montagnier poursuit : « L’histoire du marché aux poissons est une belle légende, mais ce n’est pas possible » et « l’hypothèse la plus raisonnable est qu’ils voulaient faire un vaccin contre le VIH et utiliser un coronavirus atténué (qui ne peut pas donner de maladie) comme vecteur ». Ce qu’il se serait alors passé, suite à ce « travail d’apprenti sorcier », ce serait une sorte de réaction de la nature, celle-ci « ne tolérant pas n’importe quoi, il y a des harmonisations, la nature n’accepte pas n’importe quelle construction moléculaire, si elle souffre, elle essaie de les éliminer ». Et c’est ce qui se passerait avec le coronavirus, où l’« on assiste à un nombre spectaculaire de mutations, ce qu’on appelle des délétions et où la nature enlève spontanément les morceaux du VIH au fur et à mesure que le virus passe d’un patient à l’autre ». Bien entendu, la notion de « séquences naturelles » opposées aux séquences « non naturelles » que la nature évacuerait lors du passage du virus d’un patient à l’autre n’a aucun fondement. La seule chose qui importe dans une séquence est l’agencement des nucléotides qui la composent.

Le Pr Luc Montagnier termine son entretien avec cette surprenante proposition pour lutter contre l’épidémie (et pour laquelle il dit avoir « besoin de beaucoup de moyens ») : « Par des ondes interférentes avec les ondes qui sont derrière les séquences d’ARN, on pourrait peut-être éliminer ces séquences. »

Ces propos ne sont pas très surprenants de la part d’un scientifique qui s’est égaré depuis longtemps, avec notamment la reprise des « théories » de la mémoire de l’eau et ses variantes autour d’une transmission de cette mémoire par ondes électromagnétiques, la promotion de traitements hasardeux et non validés contre l’autisme ou la maladie de Lyme, le recours à la papaye pour lutter contre la maladie de Parkinson, etc. [5] Ce qui est regrettable, c’est qu’un média lui donne un tel écho, sans esprit critique.

La dérive d’un Prix Nobel
En novembre 2017, une trentaine de membres de l’Académie de médecine [1] dénonçaient les propos du Pr Luc Montagnier sur la vaccination tenus lors d’une conférence en compagnie du Pr Henri Joyeux (lien entre vaccination ROR – rougeole, autisme, rubéole – [2], lien entre vaccination et mort subite du nourrisson [3]). Les signataires rappelaient que, déjà en 2012, l’Académie de médecine, dont L. Montagnier est membre, « a dû le désavouer pour son discours antivaccin ». Les académiciens soulignaient que L. Montagnier « accumule les impostures scientifiques et médicales à force de se prononcer dans des domaines où il n’est pas compétent : l’extrait de papaye fermentée fourni au pape Jean-Paul II contre la maladie de Parkinson, le test diagnostique de la maladie de Lyme supposé détecter la bactérie dans le sang à partir des ondes électromagnétiques, les prétendues preuves de la réalité de la mémoire de l’eau sans la moindre publication ».

Références
1 | « Obligation vaccinale : 27 académiciens dénoncent les “dérives” du Pr Montagnier », Le Quotidien du médecin, 13 novembre 2017.
2 | Nay J-Y, « Les mauvais arguments d’un Nobel de médecine devenu anti-vaccin », Slate, 10 novembre 2017.
3 | « Luc Montagnier, “une dérive pathétique” selon l’Académie de médecine », FranceInfoTV, 16 novembre 2017.

1 « Pourquoi docteur ? » est un site Internet se présentant comme « le média de référence sur l’information médicale »et affirmant promouvoir« une information rigoureuse et facilement accessible ».Il est animé par le docteur Jean-François Lemoine, chroniqueur sur différentes radios et télévisions nationales.

Publié dans le n° 333 de la revue


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L' auteur

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis (2019). Ingénieur (...)

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