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Enquête sur un aventurier de l’esprit - Le véritable Alfred R. Wallace

Publié en ligne le 1er mai 2014
Note de lecture de Gabriel Gohau - SPS n° 308, avril 2014

Curieux, ce soudain engouement pour Wallace, l’alter ego (pas tant que ça peut-être) de Darwin. Les retombées de l’année Darwin ont laissé place à une multiplicité d’ouvrages sur Alfred R. Wallace (1823-1913). Celui-ci qui s’ajoute, dans une collection nommée Bibliothèque Wallace à la biographie de P. Raby 1, est l’œuvre d’un auteur qui semble attacher beaucoup d’importance au Wallace des tables tournantes et du spiritisme (qu’il nomme spiritualisme, selon le terme anglais, dont il nous dit qu’il ne se réduit pas au spiritisme), et qui explique le double sens du titre français. Il est lui-même biogéographe, comme Wallace le fut, et, en sa qualité de conservateur de la bibliothèque du Western Kentucky, il a énormément complété la liste des travaux de Wallace, dont il est à ce titre sans doute le meilleur connaisseur. La pensée complexe du personnage, comme aussi celles de Spinoza et de Teilhard ont retenu son attention. Jean Gayon, préfacier et directeur de la collection, n’hésite pas à souligner que Wallace a une « pensée et une vie plus riche et plus intéressante » que celle de Darwin.

Pour comprendre Wallace, il faut savoir que, du moins selon Smith, spirit(ual)isme et évolutionnisme sont liés chez le naturaliste-voyageur. En effet « après avoir montré comment la même force qui a modifié les animaux a agi sur l’homme », Wallace ajoute « et je crois avoir prouvé qu’aussitôt que son intelligence (…) eut dépassé un certain niveau inférieur (…) celui-ci a dû cesser d’être matériellement affecté par la sélection naturelle ». Car « nous pouvons reconnaître l’action d’une loi plus élevée, indépendante des autres lois à nous connues, et les dépassant de beaucoup ». En effet, enchaîne-t-il, « la conclusion que je crois pouvoir tirer de ces phénomènes c’est qu’une intelligence supérieure a guidé la marche de l’espèce humaine dans une direction définie et pour un but spécial » (p. 102). Une intelligence supérieure qui horrifie Darwin (p. 136).

La sélection explique les adaptations mais pas le processus général de l’évolution, ce qui était aussi la conception de Lamarck avec sa gradation. Mais il y ajoute son but, ce qui nous rapproche de l’Intelligent design. Wallace s’en distingue par le fait que le but n’est pas une cause première mais, au contraire, une cause finale, laquelle est une loi de la nature, que, simplement, nous ne connaissons pas encore. C’est pourquoi Charles Smith n’hésite pas à en faire un scientiste, adepte du même positivisme que celui des matérialistes, dont la cause finale « dit simplement l’existence de limites naturelles au développement des systèmes complexes ». Sans nier l’existence de Dieu, Wallace pense, comme Spencer, qu’on ne peut ni le connaître ni le concevoir. C’est pourquoi il se démarque de la conception divine habituelle en parlant, par exemple d’Intelligence Directrice Suprême ou d’Intelligence Ordonnatrice (p. 186).

Il semble toutefois que sa critique de l’action unique de la sélection soit antérieure à son adhésion au « spiritualisme » et qu’il n’y ait pas, comme certains l’on écrit, « un tournant dans (sa) pensée ». Un homonyme de l’auteur, Roger Smith, affirme même que sa critique de la sélection totale est la conséquence de son socialisme qui l’éloigne de la lutte pour la vie (p. 194). Mais n’est-ce pas la vision que Patrick Tort (dont il n’est pas question dans ce livre) prête à Darwin dans son effet réversif ? Et pourtant Darwin semble offusqué par les thèses de Wallace. Car il est vrai que son adhésion au socialisme (amorcée dès sa jeunesse en écoutant Robert Owen) constitue un autre aspect de la pensée de Wallace, que Darwin ne partage sans doute pas.

On y ajoutera, pour faire bonne mesure, son refus des vaccinations obligatoires, autre composante de ses thèses, qui semble satisfaire son biographe, qui lequel prétend qu’à la fin du XIXe siècle, la vaccination « fait très probablement plus de morts qu’elle ne sauve de vies ». Ou divers autres intérêts en matière d’astronomie, d’économie ou de conservation des environnements. Avec des bizarreries, quand il prétend que les scientifiques doivent acheter leur matériel s’il n’est destiné à instruire et distraire le public des musées. De quoi s’extasier sur la « richesse » de sa pensée ? Du moins quantitativement.

Au total, les analyses de l’auteur ne satisferont pas toujours l’adversaire des sciences occultes et des tables tournantes. Mais c’est une raison supplémentaire pour les découvrir dans le livre plutôt que dans ce court résumé.

1 Peter Raby, Alfred R. Wallace, L’explorateur de l’évolution 1823-1913, avec une préface de Jean Gayon (Éditions de l’Évolution, 2013, 443 pages, 24 €), voir la note de lecture.

Publié dans le n° 308 de la revue


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