Un demi-siècle de combats contre les pseudo-sciences

Jean-Paul Krivine - SPS n°326 - octobre/décembre 2018

L’année 2018 est l’année des cinquante ans de l’Association française pour l’information scientifique. Fondée en 1968, elle plonge en réalité ses racines dans le travail de Michel Rouzé initié plusieurs années auparavant.

Michel Rouzé : de la revue Diagrammes à l’Afis

Michel Rouzé, de son véritable nom Miecsejslaw Kokoczynski, est né à Paris en 1910. Après une formation en lettres classiques, il se tourne vers le journalisme militant. Membre des Étudiants socialistes, il adhère à la SFIO en 1934 puis au Parti socialiste ouvrier paysan de Marceau Pivert en 1938. À 27 ans, il est rédacteur en chef du journal Oran républicain, qu’il avait contribué à créer1. Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier et incarcéré à Troyes, mais réussit à se faire libérer en 1942 grâce à de faux papiers. Il rejoint alors la lutte clandestine qui le mène à Alger où, en 1943, il est chargé de relancer la publication du journal Alger républicain. De retour en France en 1948, il devient rédacteur en2 chef adjoint du quotidien d’inspiration communiste Ce soir que dirige Louis Aragon. Mais en 1953 Michel Rouzé  « sent le soufre, et perd son poste de rédacteur en chef-adjoint »3. Restant un temps membre du PCF auquel il avait adhéré, il s’en éloignera ensuite définitivement. Il va également s’éloigner du journalisme d’opinion pour évoluer vers la vulgarisation scientifique en créant la revue Diagrammes en 1957.

Diagrammes se présente sous la forme d’un mensuel de 90 pages, sans publicité. Chaque numéro est consacré à un grand thème, les dix dernières pages étant réservées à l’actualité scientifique. Quand Diagrammes cesse de paraître, Michel Rouzé crée l’Afis (alors Agence française d’information scientifique) et édite la revue qui s’appellera plus tard Science et pseudo-sciences et dont le premier numéro sortira en novembre 1968.

En même temps que son activité éditoriale à Diagrammes, Michel Rouzé fait partie d’un petit groupe autour de Victor Leduc qui, en 1966, fonde la revue Raison Présente, proche de l’Union rationaliste dont Rouzé était membre. Il y anime pendant trente ans une rubrique régulière intitulée « Autour de la science » où il  « traitait avec compétence de l’actualité scientifique et […] faisait écho à des problèmes comme la défense de la recherche fondamentale, le décalage dramatique entre le progrès des connaissances et celui de l’organisation et des valeurs sociales ou l’éthique face aux nouvelles techniques médicales », sans oublier bien sûr  « la dénonciation des supercheries à prétention scientifique dont il s’était fait le censeur vigilant » [1].

Ajoutons que, dans les années 1960 et 1970, Michel Rouzé a animé des émissions scientifiques à l’ORTF (la radio-télévision de l’époque) et présenté l’émission Regards sur la Science sur France Culture, qu’il a régulièrement collaboré à la revue Science & Vie et que, très attaché à l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI), il en fut longtemps le trésorier.

Les cahiers de l’Afis

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© Nasa et wikimedia

C’est donc en 1968 que paraît le premier numéro de ce qui s’appelait alors les Cahiers de l’Agence française pour l’information scientifique. La décennie qui s’achève a vu de formidables avancées scientifiques et technologiques (la conquête spatiale et les premiers hommes sur la Lune, le développement de l’informatique et des réseaux ancêtres d’Internet, la mise au point de la pilule contraceptive, la première greffe du cœur, le développement du nucléaire civil…). Pour Michel Rouzé, ces développements sont insuffisamment expliqués au grand public par une presse en  « quête commerciale de la sensation et ne reculant pas toujours devant la désinformation ou la complaisance pour l’irrationnel » [2].

Ainsi, l’objectif de cette nouvelle publication est de fournir les éléments indispensables à la compréhension de la  « signification humaine » des faits issus de l’actualité scientifique à travers une information accessible au public non spécialisé. Condition de la crédibilité de l’entreprise, les Cahiers sont  « rigoureusementindépendants de tout groupe de presse et d’édition, comme des caprices ou des combinaisons d’hommes d’affaires ». L’Afis se présente alors comme une « agence ». À l’image des agences de presse, elle publie de courts articles sur des sujets variés, liés aux réalisations techniques comme à la recherche fondamentale et en essayant à chaque fois d’apporter un éclairage sur leurs conséquences sociétales.

À titre d’illustration, voici le contenu du numéro 5 (mai 1969). Un article traite des intoxications alimentaires et se conclut en soulignant le rôle que le consommateur peut jouer :  « Les bouchers ne hacheraient jamais plus leur viande à l’avance s’ils savaient qu’aucun consommateur ne leur achèterait cette viande, les charcutiers dateraient en clair leurs produits si les ménagères refusaient d’acheter une saucisse préemballée qui porte la mention “à consommer rapidement” sans qu’aucune date ne lui permette de savoir si elle n’a pas traîné depuis des semaines dans le magasin, […] les marchands d’insecticides seraient plus clairs dans leurs étiquettes si les ménagères refusaient d’acheter les produits ne faisant pas figurer en grosses lettres les précautions d’emploi. » On mesure les progrès réalisés quand on constate qu’aujourd’hui, ces règles élémentaires sont des obligations réglementaires. Une brève relate la mise au point d’un modèle mathématique permettant de simuler le comportement des océans à l’échelle de la planète. Une autre évoque les progrès de la génétique humaine en URSS où les chercheurs  « s’efforcent de rattraper le retard qu’ils avaient accumulé » au cours de la période précédente quand la « science prolétarienne » de Lyssenko était opposée à la génétique mendélienne considérée comme une « science bourgeoise ». Un article, titré « Vers la pilule du lendemain », décrit les différentes voies explorées pour agir après un rapport fécondant non souhaité (une « pilule du lendemain » hormonale sera mise sur le marché en France en 1999). Un court article décrit une controverse relative aux interactions entre contrôle des naissances et sélection naturelle, ainsi que les parts héréditaire et acquise de l’intelligence. Des prouesses technologiques sont également évoquées, comme des greffes de larynx, le téléphone par laser, le plus petit hélicoptère jamais conçu…

Bien que non signés, les textes étaient tous de Michel Rouzé qui, pendant plusieurs décennies, a rédigé la quasi-totalité des articles publiés.

Le projet de créer une véritable agence de presse sera finalement abandonné. En 1978, l’Agence pour l’information scientifique est dissoute et l’Association française pour l’information scientifique, créée pour l’occasion, reprend la parution des Cahiers. Des raisons financières justifient en partie cette décision :

Faut-il interdire les pesticides ? (1969)

Ce sujet est traité dans un long article publié dans le numéro 2 des Cahiers (janvier 1969) et qui réagit à des campagnes  « dénonçant l’utilisation de produits chimiques dans l’agriculture [pour proposer] le retour à une agriculture “naturelle” ». Michel Rouzé indique que,  « si de telles vues étaient prises au sérieux, il n’y a aucun doute que la production agricole mondiale baisserait de façon catastrophique, condamnant l’humanité à une faim sans précédent ». Cependant, les dangers très réels que représente « l’usage incontrôlé des pesticides » sont bien identifiés et il est suggéré de  « prendre le problème de sang-froid, d’autant plus que le recul de quelques années d’expérience permet maintenant de disposer de données rationnelles ». Parmi les mesures évoquées, il y a celle consistant à  « limiter l’emploi des pesticides en tenant compte des besoins réels » ou celle visant à bannir les plus dangereux, qui sont  « de très loin […] les composés dit organochlorés (DDT, cyclodiènes, lindale, dieldrine) ». Cependant, concernant l’usage du DDT dans la lutte contre le paludisme, Michel Rouzé précise, dans le numéro 8 de février 1970 qu’ « il faudra choisir entre les insectes et les insecticides ». Il reprend ainsi à son compte les déclarations de James Wright, le chef de la section de biologie des vecteurs à l’Organisation mondiale de la santé qui déclare  « toute entrave à l’utilisation du DDT aurait

des effets désastreux pour les pays qui luttent contre le paludisme » et rappelle que  « le DDT est pulvérisé sur les murs intérieurs et les plafonds des habitations et ne présente donc que peu de risques de contamination de la nature » et que, par ailleurs,  « on n’a jamais enregistré d’accident toxique au cours des vingt dernières années chez les 200 000 personnes préposées aux pulvérisations ». Et d’ajouter :  « De même qu’on a fini par trouver des détergents biodégradables, on peut espérer, avec M. Wright, qu’on disposera bientôt de produits aussi efficaces que le DDT, mais qui seront vite “digérés” par le milieu naturel. C’est la science qui apportera la solution, et non le retour à l’agriculture néolithique !  » Dans l’article de 1969, Michel Rouzé conclut en rappelant que  « l’espèce humaine ne saurait subsister sans lutter contre les insectes, les rats et d’autres animaux nuisibles. La lutte ne peut être victorieuse qu’avec les armes fournies par la science. Les lamentations “naturistes” ignorent ces vérités fondamentales. C’est encore la science qui permettra de choisir et de perfectionner les armes qui ne risquent pas de se retourner contre l’Homme lui-même ».

Ces propos tenus il y a 50 ans sont encore largement d’actualité et auraient pu être largement repris dans les dossiers que l’Afis a consacrés à ces sujets ces dernières années.

La forme juridique de l’Afis-agence était celle d’une société commerciale, bien que le but visé n’ait jamais été commercial, et la gestion s’est révélée régulièrement déficitaire. Mais le projet d’une agence scientifique proposant des informations à d’autres organes de presse était par ailleurs bien trop ambitieux pour les ressources humaines et financières disponibles.

Les pseudo-sciences

Les sujets relatifs aux pseudo-sciences sont plutôt rares dans les premiers numéros. Certes, le numéro 1 de novembre 1968 s’ouvre sur un long texte portant sur les soucoupes volantes, mais les articles traitant de l’irrationnel et des pseudo-sciences sont loin de constituer l’essentiel du contenu des Cahiers. C’est en mai 1972 qu’un très long éditorial dénonce les « fausses sciences et para-sciences ». Cela va marquer une inflexion majeure dans le contenu de la revue. Si les premiers numéros des Cahiers de l’agence française d’information scientifique étaient dans la droite lignée de la revue Diagrammes, à partir de 1972, les pseudo-sciences, en relation avec l’audience croissante d’un mouvement antiscience, prennent une place particulière4.

Ce nouveau combat est envisagé avec, pour toile de fond,  « la remise en cause des valeurs de base de la société industrielle auxquelles on associe, à tort ou à raison, le rationalisme et la science ». Michel Rouzé s’inscrit pleinement dans le courant qui appelle de ses vœux un  « changement des structures sociales ». Mais pour lui, sans la science et la technologie,  « les grandes mutations ne seront pas possibles, il leur faut à la fois un haut niveau économique et une approche des problèmes humains dans un esprit qui est celui de la connaissance rationnelle ». Et d’ajouter que ceux qui s’en prennent à la science  « se trompent gravement de cible » parce que  « l’esprit scientifique, en dernière analyse, est celui du libre examen et du refus de l’oppression » et  « parce que la connaissance rationnelle des phénomènes, y compris la connaissance des lois qui régissent les actions humaines, est nécessaire à qui ne désespère pas d’un monde plus humain ».

Dans cet article que l’on pourrait qualifier de fondateur, Michel Rouzé passe en revue les principaux éléments de sa critique des pseudosciences. Il tente une définition de ce qu’il appelle « fausse science » et évoque  « les facteurs psychosociologiques qui doivent être pris en compte » dans l’analyse. Il décrit l’histoire qui, au siècle des Lumières, a conduit au  « divorce de droit » entre science et magie, mais pas au « divorce de fait » et rappelle que ce siècle des Lumières fut aussi  « celui des illuminés ». Les faux savoirs ont perduré, et leur résurgence est, dans une large mesure,  « une illusion d’optique ». Michel Rouzé dénonce également  « la formidable résonance que prête aux fausses sciences l’essor des mass média comme la radio et la télévision, avec leurs énormes possibilités d’exploitation commerciale »5.

À partir de cette date, les articles et dossiers sur les pseudo-sciences se succéderont pour occuper dans les années 1990 la place centrale de ce qui est alors devenu Science et pseudosciences. Ainsi, la revue sera très active pour dénoncer le mythe de la « mémoire de l’eau » propagée par un scientifique français, Jacques Benvéniste, convaincu d’avoir mis en évidence une caractéristique de l’eau qui lui fait garder le souvenir de molécules avec lesquelles elle a été en contact. L’expérience, menée en 1988 et financée par le laboratoire homéopathique Boiron, a été largement médiatisée (le 29 juin 1988, le journal Le Monde affirmait en première page :  « Une découverte française pourrait bouleverser les fondements de la physique : la mémoire de l’eau »). Cette prétendue mémoire de l’eau qui, finalement, n’a jamais pu être mise en évidence, sert depuis lors de caution scientifique à la plausibilité de l’homéopathie et a été reprise sous une version encore plus improbable par le prix Nobel Luc Montagnier (un « prix Nobel qui s’égare » [3]).

C’est l’Afis et sa revue qui, en 2001, vont alerter sur la soutenance annoncée d’une thèse de sociologie par l’astrologue Élizabeth Teissier. Il ne s’agissait pas d’interdire à qui que ce soit de prétendre au grade de docteur en sociologie, mais de dénoncer le contenu d’un travail qui ne respectait aucun des critères académiques et relevait en réalité d’un mauvais plaidoyer en faveur de  « preuves irréfutables » de la  « science des astres ». Pour ce faire, l’Afis a pris l’initiative de soumettre le texte intégral de la thèse, pour analyse (qui a été publiée par Science et pseudosciences [4]), à un groupe d’experts de diverses disciplines, sociologues, physiciens, astrophysiciens, philosophes… Les arguments produits, mais aussi le simple esprit critique, auraient dû suffire aux membres du jury pour identifier la réalité scientifique. Plus profondément, cette soutenance a révélé une crise toujours présente dans le monde de la sociologie universitaire [5].

Les pseudo-sciences fournissent également un matériau très pédagogique permettant d’expliciter la démarche scientifique et la manière dont l’esprit critique doit s’exercer. En science, il faut d’abord questionner la réalité :  « assurons-nous bien du fait avant que de nous inquiéter de la cause » recommandait déjà Fontenelle en 1686 [6]. L’établissement des faits ne relève pas de l’opinion, de l’impression ou de la conviction, mais de l’expérience rigoureuse. C’est ainsi que la médecine scientifique a affiné ses procédures pour empêcher la subjectivité de chacun des protagonistes d’interférer dans cette mise à jour des faits : ce sont les  « essais cliniques randomisés en double aveugle contre placebo » [7]. La production scientifique se construit ensuite par accumulation de preuves, par confirmations et réfutations. La quasi-totalité des pseudo-sciences ne passe pas cette première étape : inutile alors de chercher des explications à des faits non établis. Soulignons par ailleurs que leurs allégations, souvent, sont en contradiction avec des théories scientifiques bien établies. Avec l’homéopathie, c’est toute la chimie actuelle qui se trouverait invalidée, incapable d’expliquer un effet en l’absence des molécules censées le produire ; avec l’astrologie, c’est le ciel connu des astronomes qui se trouve remis en cause. Bien entendu, si les faits allégués étaient établis, la science devrait les expliquer, quitte à remettre en cause tout ou partie de nos connaissances acquises. Mais on en est loin.

En appeler à l’esprit critique et rappeler les connaissances scientifiques sur un sujet donné (l’homéopathie, l’astrologie, la psychanalyse, la voyance) n’implique aucun jugement de valeur sur la pratique personnelle de chacun et ne suggère pas non plus une quelconque demande d’interdiction. Cette attitude a toujours été constante dans les propos de l’Afis et de sa revue. Mais dès lors que la promotion de ces croyances a des conséquences négatives en dehors de la sphère privée, il importe de les analyser et les dénoncer.

L’Afis et sa revue Science et pseudo-sciences

Ce n’est qu’en 1985 que le titre de la revue évolue pour refléter l’inflexion prise depuis bien longtemps. Les mots « science et pseudosciences » apparaissent dans le titre. Ce changement est expliqué dans le numéro 154. Il doit permettre de mieux équilibrer les deux tâches que l’association s’assigne : continuer à  « extraire de l’actualité scientifique, dans un langage aussi clair que possible, quelques informations parmi les plus intéressantes », mais également  « dénoncer sans indulgence les mystifications pseudo-scientifiques et le charlatanisme habillé du masque de la science ». Mais le cadre de la dénonciation des pseudo-sciences reste inchangé :  « Nous entendons souvent parler […] de la nécessité de moderniser ce pays pour qu’il puisse affronter les orages de l’époque. Qui ne voit qu’un tel effort […] passe par une élévation du niveau de connaissances et plus généralement de l’ouverture culturelle de la jeune génération ?  »

Si un premier comité de rédaction6 voit le jour en 1985, la réalisation de la revue restera cependant, pour l’essentiel, l’œuvre de Michel Rouzé jusqu’en 1999 quand, à 89 ans, l’âge ne lui permettra plus de poursuivre sa tâche. Mais l’association se structure en parallèle. Une première assemblée générale se déroule le 20 janvier 1987, en ne rassemblant qu’ « une assistance fort modeste en raison de l’hiver rigoureux » [8]. L’assemblée générale de 1993 (la troisième) se tient après une conférence d’Albert Jacquard sur le thème « Qu’est-ce que l’Homme aujourd’hui ? » et décide de rassembler en un seul organisme appelé Conseil de l’Afis, le comité de rédaction de la revue et le conseil d’administration de

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Dessin de José
“Dessin de José paru dans Science et pseudo-sciences. José (Joseph Tricot - 1930-2011), rationaliste convaincu, a illustré de nombreux articles de la revue et, pendant plusieurs années, a rédigé une série de textes qu’il avait intitulée « Les chroniques de l’hyperparanormal ». Il a légué l’usage de toute sa collection de dessins (plusieurs milliers) à l’Afis”

l’association7. Ce conseil décide d’organiser une réunion publique, qui aura lieu le 27 novembre 1993 à l’Institut d’astrophysique de Paris, sur le thème « Astrologie – Astronomie », avec un exposé de Frédéric Lequêvre sous la présidence de Jean-Claude Pecker. À partir de là, des réunions régulières seront organisées.

En 1999, Michel Rouzé, atteint par la maladie, se retire. Une assemblée générale élit Jean-Claude Pecker (astrophysicien, compagnon de route et ami de Michel Rouzé depuis très longtemps [9]) comme nouveau président de l’association et j’ai été nommé rédacteur en chef de Science et pseudo-sciences par le nouveau conseil d’administration8. Sous l’impulsion de son président, l’association se dote d’une véritable structure et de statuts. Son site Internet est créé9. Un comité de parrainage est constitué.

Science et décision

Science et pseudo-sciences, avril 2013Les années 2000 voient la montée en intensité de controverses autour de la santé et de l’environnement (biotechnologies, pesticides, ondes électromagnétiques, énergie, climat, vaccination, etc.) avec la très symbolique inscription d’un « principe de précaution » dans la Constitution. La science est brusquement conviée au cœur de nombreux débats à forts enjeux économiques, politiques et sociétaux. Elle est largement instrumentalisée pour venir soutenir une cause ou l’autre.

L’industrie du tabac, pionnière en la matière, avait très tôt compris tout son intérêt à disposer de sa caution pour défendre et promouvoir son activité. Elle avait mis en place une véritable machine de manipulation de l’information scientifique usant à une large échelle de la corruption (voir les nombreux articles de Science et pseudo-sciences sur le sujet – par exemple [10]). Sa stratégie consistera à instiller le doute à l’aide de fausses études ou d’études manipulées face aux découvertes scientifiques sur la dangerosité du tabac. Mais ces pratiques se sont répandues auprès d’autres types acteurs. Christian Harbulot, dans son ouvrage Fabricants d’intox, la guerre mondialisée des propagandes [11], décrit le glissement opéré dans cette « guerre de l’information ». Historiquement,  « les bons étaient1011 présentés généralement comme les représentants de la société civile en lutte contre les injustices et les malversations du monde économique et politique » alors que les méchants étaient  « les puissants qui n’hésitaient pas à manipuler, tromper et désinformer pour défendre leurs intérêts ». À cette époque, les groupes représentant la société civile  « défendaient des arguments qu’ils estimaient fondés et les opposaient aux discours de leurs adversaires ». Mais, note Christian Harbulot,  « cette position de principe s’est fragilisée à partir du moment où ils ont décidé d’utiliser l’intox, la rumeur, le détournement d’image et la fabrication de faux éléments de langage pour aboutir à leurs fins ». Nicolas Chevassus-auLouis illustre ce propos dans son ouvrage La Malscience [12] en indiquant comment, pour lui, un CRIIGEN (une association combattant les OGM)  « semble mener en matière de recherche sur les OGM le même rôle que le défunt Council for Tobacco Research financé par les cigarettiers américains : celui de procureur instruisant à charge une question scientifique sans le moindre souci d’impartialité ». Tirant les leçons de l’affaire Séralini12, il décrit comment  « un groupe associatif a recouru aux méthodes de l’industrie, convaincue depuis des décennies que rien ne vaut une publication scientifique pour défendre sa cause, et que peu importe la qualité du travail de recherche mené ».

Ainsi, insensiblement, le débat s’est-il transporté sur un autre terrain : les enjeux économiques, politiques ou sociétaux sont progressivement étouffés par le poids de fausses informations scientifiques assénées par différents acteurs et le véritable débat s’en trouve confisqué.

Motivés par des intérêts économiques ou idéologiques, marchands de doutes et entrepreneurs de la peur13 obscurcissent les débats relatifs aux décisions à prendre en répandant à grande échelle de fausses informations. L’Afis s’empare à bras le corps de cette nouvelle problématique, d’abord à propos des OGM, puis des ondes électromagnétiques, et enfin de nombreux autres sujets comme le changement climatique et la vaccination. Elle réaffirme régulièrement que la science dit ce qui est mais ne dicte pas ce qui doit être : si la décision politique se doit de prendre en compte l’expertise scientifique, elle ne peut s’y réduire. Ainsi, la revue Science et pseudosciences cherche systématiquement à éclairer les controverses sous l’angle de la connaissance scientifique en prenant garde de ne pas juger la décision politique, dès lors que cette dernière ne prétend pas faire porter à l’expertise scientifique des conclusions qu’elle n’a pas à assumer.

Mais comment démêler le vrai du faux sur des questions aussi complexes que le climat, les OGM ou les vaccins ? Que croire ? Qui croire ? Comme le note le sociologue Gérald Bronner :  « Nul n’ignore que si un individu, il y a quelques siècles, pouvait espérer maîtriser l’ensemble des connaissances scientifiques, ce serait inenvisageable aujourd’hui. Cela signifie qu’une société fondée sur le progrès scientifique devient paradoxalement une société de croyance par délégation, et donc de confiance. » [14] À qui faut-il donc faire confiance ? Aux scientifiques ? Mais alors, auxquels ? Aux journalistes ? Aux politiques ? Aux industriels ? Aux agences sanitaires ? Aux diverses associations ? Aux réseaux sociaux ? À Internet ? À Wikipédia ? Ces questions cruciales sont également traitées par l’Afis et un dossier complet a été récemment consacré au sujet [15]. Voir également dans le présent numéro l’article « La qualité de la preuve en médecine ».14

Ne pas éteindre la lumière du futur

Aujourd’hui, l’Afis regroupe plus de 1 000 adhérents et s’organise en comités régionaux et en comités thématiques. La revue compte plus de 2 000 abonnés et est diffusée par les messageries de presse. Au total, la vente d’un numéro varie entre 6 000 à 10 000 exemplaires. C’est modeste au regard des enjeux, mais c’est un petit exploit si l’on songe que depuis cinquante ans, elle s’autofinance sans publicité et repose sur une équipe de bénévoles. Mais elle s’appuie sur un réseau d’expertise, à commencer par un comité de parrainage scientifique comportant de nombreux universitaires et académiciens dont des prix Nobel.

L’Afis traite de sujets sensibles qui déclenchent souvent les passions. Certains l’accusent parfois, dans des controverses dont ils sont euxmêmes protagonistes, d’être à la solde de tel ou tel lobby, ou de telle ou telle idéologie, au gré des sujets abordés, qu’il s’agisse de la vaccination, de la maladie de Lyme, de la psychanalyse, du climat, des ondes électromagnétiques, de l’autisme, des pesticides ou des OGM…

En réalité, ce qui n’est sans doute pas du goût de tous, c’est probablement notre refus de laisser la science se faire instrumentaliser au service d’une cause quelconque. Paradoxalement, cette posture est la seule qui permet au débat démocratique sur des sujets importants de retrouver sa véritable place (débat lui-même hors du champ direct de l’Afis et de sa revue).

Voici résumés cinquante ans d’une activité qui a toutes les raisons de devoir se poursuivre encore longtemps.

Terminons cette rétrospective de 50 ans d’activité par les propos de Jean-Marie Lehn, prix Nobel de chimie et membre du comité de parrainage de l’Afis :  « La recherche de la connaissance et de la vérité doit prévaloir sur les considérations présentes de ce que la nature, la vie ou le monde sont ou devraient être, car notre vision d’aujourd’hui ne peut qu’être étroite. L’éthique et les lois ont changé et vont continuer à évoluer avec le temps ; elles sont fonction de la connaissance et doivent être adaptées en fonction des nouvelles données. La société réagira aux changements introduits par la science et la technologie comme un grand organisme : elle évoluera et s’adaptera sous la pression des nouvelles voies et des nouveaux moyens en une sorte de darwinisme sociétal. Certains pensent que c’est être arrogant que de vouloir modifier la nature. L’arrogance est de prétendre que nous sommes parfaits tels que nous sommes ! Avec toute la prudence requise et malgré les risques qui seront encourus, pesant soigneusement chaque pas, l’humanité doit et va continuer le long de sa voie, car nous n’avons pas le droit d’éteindre la lumière du futur. » [16]

Jean-Paul Krivine
Références
[1] Galifret Y, « Michel Rouzé : un parcours étonnant », SPS n° 262, mai 2004. Sur afis.org
[2] Éditorial du n° 1 des Cahiers de l’Afis, novembre 1968. Sur afis.org
[3] « Quand un Prix Nobel continue de s’égarer... 35 autres Prix Nobel réagissent ». Sur afis.org
[4] Lahire B, Cibois P, Desjeux D (sociologues), Audouze J, Pecker JC (astrophysiciens), Broch H (physicien), Savoie D (historien des sciences), Bouveresse J (philosophe) et Krivine JP (revue Science et pseudo-sciences), « Analyse de la thèse de Madame Élizabeth Teissier, “Situation épistémologique de l’astrologie à travers l’ambivalence fascination/rejet dans les sociétés postmodernes” ». Sur afis.org
[5] Bronner G, Le danger sociologique, PUF, 2017.
[6] Le Bouyer de Fontenelle B, Histoire des oracles, 1686,
Première dissertation, IV.
[7] Singh S, Ernst E, « La naissance des essais cliniques contrôlés », dossier « Comment s’établit la vérité scientifique ? Le difficile chemin vers la connaissance », SPS n° 318, octobre 2016. Sur afis.org
[8] Thomas JP, « Notre histoire ». Sur afis.org
[9] Pecker JC, « Michel Rouzé, mon vieil ami », SPS n° 262,
mai 2004. Sur afis.org

[10] Lagrue G, « Quand l’industrie du tabac cache la vérité scientifique : Mensonges et cynisme », SPS n° 284, janvier 2009 ; ou encore le dossier « Tabac, le marketing de la mort : fraude scientifique organisée », SPS n° 311, janvier 2015.
[11] Harbulot C, Fabricants d’intox : La guerre mondialisée des propagandes, Lemieux Editeur, 2016.
[12] Chevassus-au-Louis N, La Malscience : de la fraude dans les labos, Éditions du Seuil, 2016.
[13] de Pracontal M, « Le paradoxe Séralini », SPS n° 303,
janvier 2013.

[14] Krivine JP, « La démocratie des crédules, par G Bronner, PUF, 2013 », note de lecture. Sur afis.org
[15] « Comment s’établit la vérité scientifique ? Le difficile chemin vers la connaissance », SPS n° 318, octobre 2016. Sur afis.org
[16] Lehn JM, « Ne pas éteindre la lumière du futur », SPS n° 318, octobre 2016. Sur afis.org

1 L’année d’avant, il a perdu sa femme, militante anarchiste et volontaire dans les Brigades internationales, tuée sur le front d’Aragon.

2 Sur maitron-en-ligne.univ-paris1.fr

3 Lors de son séjour en Algérie, son refus de voir traité d’hitlérien le Parti du peuple algérien dirigé par Messali Hadj lui aurait valu les foudres d’un membre du comité central du PC algérien, par ailleurs employé du journal Alger républicain. D’après Jean-Louis Planche, Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier.

4 Mais le sujet n’était pas nouveau pour Michel Rouzé qui, aux côtés de l’Union rationaliste, avait dénoncé dans les années 1960 l’imposture scientifique de la revue Planèteet du livre Le matin des magiciens.

5 Internet, par la suite, va encore amplifier le phénomène.

6 Premier comité de rédaction composé de Jean-Pierre Adam, Patrick Bollé, Henri Broch, Dominique Caudron, Robert Dalian, Yves Galifret, Maurice Gross, Jean Claude Pecker, Michel Rouzé, René L. Seynave et de Michel Rouzé comme rédacteur en chef.

7 Conseil composé de Jean-Pierre Adam, Jean-Jacques Aulas, Patric Bollé, Henri Broch, Jean-Yves Cariou, Dominique Caudron, Robert Dalian, Yves Galifret, Maurice Gross, Jean-Paul Krivine, Henri Manguy, Jérôme Munnier, Jean Claude Pecker, Iulius Rosner, Michel Rouzé, Jean-Pierre Thomas, Ginette Vargin-Orru et Igor Ziegler, auxquels se joindront Paul Carré et Frédéric Lequêvre en 1994,

8 Relater une histoire dont on a été soi-même, pour une période assez longue, un protagoniste important est toujours délicat. J’ai connu Michel Rouzé alors que j’étais actif dans l’Union rationaliste.

9 Sous l’impulsion de Jean Brissonnet.

10 puis Jacques Poustis en 1998.

11 Yves Galifret et Michel Rouzé ont fait appel à moi, au tout début des années 1990, pour finaliser une étude sur une théorie astrologique née en France mais très en vogue aux États-Unis (la néo-astrologie de Michel Gauquelin et le prétendu effet de la planète Mars sur les performances des sportifs). J’ai ensuite accompagné Michel dans son travail pour faire évoluer l’Afis vers une véritable association (en organisant, en particulier, l’assemblée générale de 1993) et contribué, avec d’autres, et sous l’autorité de Jean-Claude Pecker, à assurer sa pérennité et son développement après la disparition de son fondateur en 2004. Depuis cette date, j’ai assuré, quasiment sans discontinuité, le rôle de rédacteur en chef de Science et pseudo-sciences.

12 Sur l’affaire Séralini, voir par exemple [13].

13 Concept proposé par le sociologue Jocelyn Raude pour l’analyse des controverses médicales contemporaines et inspiré des travaux d’Erving Goffman (1922-1982).

14Science et pseudosciences, avril 2013”

Mis en ligne le 11 mars 2019
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