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Mise au point à propos du livre « Les gardiens de la raison ».

Journalisme d’insinuation : après les articles, le livre

Publié en ligne le 18 septembre 2020 - AFIS -
Conseil d’administration de l’Afis, 18 septembre 2020

Nous avions décrit le « journalisme d’insinuation » comme une attitude visant à disqualifier des propos en essayant de discréditer leurs auteurs [1]. Dans ce procédé de diabolisation, écrivions-nous, la réalité devient simple : « Il y aurait d’un côté les “bons” (eux) qui dénoncent tous les maux de la société et, de l’autre, tous ceux qui n’adhèrent pas à leurs analyses. Ces derniers sont alors amalgamés dans une vaste nébuleuse de “méchants” selon une rhétorique proche du complotisme où les lobbies tirent toutes les ficelles et les agences sanitaires qui ne confirment pas les attentes du “camp du bien” sont assimilées à des regroupements d’experts sous influence. Leurs avis ne méritent alors même pas d’être portés à la connaissance des lecteurs ou téléspectateurs. »

Ce passage visait alors en particulier les propos des journalistes Stéphane Horel et Stéphane Foucart dans un article du journal Le Monde (31 janvier 2019)
[2] qui accusait tous ceux qui relayaient l’avis quasi unanime des agences sanitaires quant au risque du glyphosate sur la santé d’être les acteurs d’une campagne de lobbyisme de l’entreprise Monsanto.

En compagnie de Sylvain Laurens, « sociologue des élites européennes » [3], les deux journalistes prolongent leurs imputations avec les mêmes méthodes dans un livre intitulé Les gardiens de la raison – Enquête sur la désinformation scientifique (éditions La Découverte, septembre 2020).

Un vaste complot serait à l’œuvre, impliquant une multitude d’acteurs « existant de facto par [des] obsessions communes ». Il irait de l’émission « E=M6 », rebaptisée pour l’occasion « €=M6 », et de l’un de ses animateurs, Mac Lesggy, à l’Association française pour l’information scientifique (Afis), « blanchisseuse du storytelling de la droite libérale », en passant par l’Académie d’agriculture de France , des associations de francs-maçons, Bernard Meunier, ancien vice-président de l’Académie des sciences, le sociologue Gérald Bronner, « héritier de la sociologie franchouillarde des seventies », Virginie Tournay, politologue au CNRS, le linguiste et psychologue Steven Pinker relayé en France par le psycholinguiste Franck Ramus, responsable d’une « entreprise de reformatage des programmes scolaires à partir des neurosciences », les Éditions Humensis (issues de la fusion des Presses universitaires de France et des Éditions Belin liées à la revue Pour la Science), dévolues à « la défense de la science industrielle et du libéralisme économique », le journal L’Express, Thomas Durand, animateur de la chaîne YouTube La Tronche en Biais, la journaliste Géraldine Woessner, accusée de dispenser des « assertions erronées […] avec un aplomb singulier », Catherine Bréchignac, ancienne présidente du CNRS, et bien d’autres encore. Conscientes ou inconscientes, « les brigades des gardiens autoproclamés de la science comptent dans leurs rangs scientifiques, intellectuels, sociologues, journalistes, étudiants, enseignants, blogueurs, amateurs de science et trolls des réseaux sociaux ». Citant l’Afis 179 fois, les auteurs revendiquent de donner une place centrale à l’association.

Dans un mélange de « cherry-picking » (sélections biaisées), de témoignages invérifiables, d’affirmations fausses, d’extrapolations hors contexte et d’insinuations, les auteurs tentent de disqualifier toutes ces personnes et entités en les accusant, au choix, de prôner le « climato-scepticisme », de promouvoir une « sociologie viriliste » (sic), de mener une « croisade antigenre au nom de Darwin »… Leurs actions se concrétiseraient par « la trollisation de l’espace public ». Le tout, bien entendu, au service de lobbies industriels et, dans la lignée des mensonges des industriels du tabac, dans un « projet politique volontiers financé par l’argent des industriels libertariens, et qui porte la marque de leur idéologie anti-environnementaliste et antiféministe » (4e de couverture) afin d’« étouffer tout mouvement social qui tenterait d’employer les armes de la science pour argumenter ».

Pour se faire une opinion fondée, le lecteur vraiment intéressé par la raison, le rationalisme, la science et les controverses que suscitent ses applications, se reportera avec profit aux textes originaux des personnes citées, et aux publications de l’Afis en particulier (en accès libre sur notre site Internet afis.org). Dans ces dernières, il découvrira une réalité, une démarche, aux antipodes des propos tenus par les auteurs de ce livre dont l’objectif semble plus de décrédibiliser et salir pour disqualifier dans le débat que de contester avec des arguments réels les propos auxquels ils s’opposent.

Terminons par cette citation d’Yves Bréchet, membre de l’Académie des sciences, à l’occasion du colloque organisé pour les 50 ans de l’Afis en novembre 2018, et qui s’applique parfaitement au contenu de cet ouvrage visant tous ceux qui ne partagent pas la vision des auteurs sur la science et l’expertise : « La démarche scientifique a toujours été gênante pour les amateurs d’interprétations globalisantes. Les esprits religieux auraient bien voulu que la science n’ait pas accès à la réalité sans l’accord préalable de la théologie. Les esprits politiques la voyaient bien servir leur vision du sens de l’Histoire. Ces détournements ont échoué, au moins temporairement, mais le combat contre la science ne faiblit pas […]. Si l’on veut dénigrer la valeur de la science, la voie la plus facile est de dénigrer celui qui la produit [et de disqualifier] toute expertise en jetant sur elle, par principe, le soupçon de la connivence industrielle et du conflit d’intérêt. »

L’Afis : une association sans lien d’intérêt financier ou idéologique

L’Association française pour l’information scientifique (Afis), créée en 1968, se donne pour but de promouvoir la science et d’en défendre l’intégrité contre ceux qui, à des fins lucratives ou idéologiques, déforment ses résultats, lui attribuent une signification qu’elle n’a pas ou se servent de son nom pour couvrir des entreprises charlatanesques.

L’Afis est une association d’intérêt général ouverte à tous. Elle est indépendante et sans lien d’intérêt financier ou idéologique avec quelque entité que ce soit : gouvernement, parti politique, entreprise, etc.

Ses comptes et sa gouvernance, soumis chaque année à l’approbation de ses adhérents en assemblée générale, sont présentés sur son site Internet en toute transparence. Ses ressources proviennent exclusivement des ventes de sa revue, des cotisations de ses adhérents, et occasionnellement de subventions.

Extrait de la présentation de l’Afis sur son site Internet

Exemples de manipulations et d’insinuations

En conformité avec la loi de Brandolini (principe d’asymétrie dans l’argumentation, où réfuter une rumeur ou une affirmation fausse nécessite dix fois plus de temps que de la répandre [4]), il nous faudrait trop de temps et d’énergie pour répondre à chaque accusation. Retenons quand même deux exemples qui reflètent bien la tonalité de l’ouvrage et les procédés argumentatifs des auteurs : « cherry-picking » (sélections biaisées), extrapolations hors contexte, témoignages invérifiables et affirmations fausses.

Manipulation de faits

L’Afis est présentée comme « l’épicentre de [la] propagation [du climato-scepticisme] en France ». Des pages entières du livre sont consacrées à tenter de le prouver, en se focalisant en particulier sur un article de Charles Muller de janvier 2008 et en omettant soigneusement de citer les prises de position de l’Afis elle-même, dans ses introductions aux dossiers consacrés à ce sujet et dans ses éditoriaux (l’association réaffirme et explique pourtant régulièrement le consensus scientifique sur le sujet).

Selon les auteurs du livre, le rôle d’épicentre serait ainsi prouvé : « Une recherche dans l’outil “Google Trends” permet de mesurer l’intensité des recherches effectuées sur le moteur de recherche de Google, et les résultats pour “climato‑sceptique” sont éloquents : aucune requête sur ce mot-clé n’est enregistrée avant janvier 2008. Le terme est absent des conversations et des esprits. Il n’existe pas. L’intérêt ne surgit qu’après la publication du texte de Charles Muller/Champetier dans la revue de l’Afis ».

Une simple vérification montre que même cette corrélation est inventée : la recherche avec le terme « climato-sceptique » suggéré par les auteurs du livre montre un début de trafic mesuré par Google Trends à partir de novembre 2009, presque deux ans après la publication de l’article incriminé (figure 1).

Figure 2 : Google Trends avec les termes « climat » et « sceptique ».

Figure 1 : Google Trends avec le terme « climato-sceptique ».

En vert, la date de l’article publié par l’Afis dans sa revue (mis en ligne trois mois plus tard – second trait vert –).

Effectuons une autre requête avec des termes proches : « climat sceptique ». Là, le début du trafic Google est au contraire en octobre 2006, deux ans avant la publication de l’article dans la revue de l’Afis, et aucune montée n’est observée à la date de publication (figure 2). Extrapoler en causalité d’éventuelles corrélations est toujours hasardeux. Mais que dire quand les corrélations ne sont même pas établies ?

En revanche, si les deux journalistes du Monde avaient examiné avec la même méthode les articles contestant la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique publiés par leur propre journal, avant celui publié dans la revue de l’Afis, ils auraient pu noter d’intéressantes corrélations pour deux articles intitulés « Pas de certitude scientifique sur le climat » (Le Monde, 6 février 2007[5]) et « Le droit au doute scientifique » (Le Monde, 26 octobre 2006 [6]). Le premier marque exactement le début de l’usage sur Google des recherches avec les mots « climat » et « sceptique ». Simple corrélation pas plus probante en termes de causalité, mais au moins, corrélation.

Figure 2 : Google Trends avec les termes « climat » et « sceptique ».

En rouge, les dates de publication des articles du Monde. En vert, la date de l’article publié par l’Afis dans sa revue (mis en ligne trois mois plus tard – second trait vert –).

Ajoutons qu’en 2008, Science et pseudo-sciences, la revue de l’Afis, comptait 838 abonnés et que le numéro de janvier 2008 s’est vendu, abonnés inclus, à 1 500 exemplaires, alors que cette année-là Le Monde était diffusé en moyenne à plus de 300 000 exemplaires par numéro (notice Wikipédia du journal Le Monde, consultée le 15 septembre 2020). L’impact éventuel de la publication d’un article contestant l’origine anthropique du réchauffement climatique sur les recherches Google peut aussi être analysé à la lumière de ces chiffres.

Et pour finir de se convaincre de l’absence de sérieux de cette « preuve par Google Trends », il suffit de se reporter… aux auteurs du livre eux-mêmes ! En effet, dans une note de bas de page, ils écrivent : « Le terme “climato‑sceptique” commencera à circuler sur Internet à partir de 2006 et ne sera utilisé dans la presse qu’à partir de 2007. » Tout d’un coup, ce n’est plus janvier 2008, date de parution de l’article incriminé de Science et pseudo-sciences.

Insinuation

Une des auteurs (Stéphane Horel) a contacté par courrier électronique le président de l’Afis le 4 février 2020. C’est la seule fois où notre association a été sollicitée dans le cadre de la préparation de cet ouvrage. Peut-être le point soulevé revêtait-il aux yeux de la journaliste une importance que nous ne percevons pas. Mais l’épisode est illustratif du procédé d’investigation. Dans son message, la journaliste souhaitait que lui soit communiqué « le rapport que l’Afis a rédigé à l’attention du CSA (ou du moins adressé) concernant l’épisode de Cash Investigation sur les pesticides en 2016 » 1 et demandait « si l’Afis avait également transmis un rapport sur l’émission Envoyé spécial de janvier 2019 au CSA ». Nous avions alors répondu que « nous n’avons pas rédigé de rapport à l’attention du CSA et nous ne lui avons rien transmis », ajoutant que « nous n’avons pas été sollicités par lui non plus ». Relancés par un second courriel, nous avions de nouveau répondu que « nous n’avons pas contacté le CSA et n’avons pas été contactés par lui ».

Ceci se transforme, dans l’ouvrage, en l’affirmation suivante : « En 2016 déjà, l’Afis avait été indignée par un épisode de l’émission Cash Investigation sur les pesticides. “L’émotion ne laisse guère de place à l’esprit critique”, déplorait le long article qui décortiquait le reportage, transmis au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) » (souligné par nous). Journalisme d’insinuation, encore : non seulement notre réponse n’est pas mentionnée, mais on sous-entend (sans le dire explicitement, mais sans l’infirmer) que c’est l’Afis qui aurait transmis le texte au CSA. Pourquoi alors nous avoir interrogés ? La rigueur de l’investigation pourra être ainsi jugée. Précisons que nous n’avions pas saisi le CSA car nous estimons que ce n’est pas dans notre mission et que nous nous contentons d’exposer des arguments.

D’autres personnes mises en cause réagissent

D’autres personnes mises en cause ont réagi, dénonçant également les méthodes utilisées à leur encontre.
Les textes mentionnés n’engagent pas l’Afis et les liens ne sont mis que pour information.

1 Suite à cette émission, le CSA avait demandé « aux responsables de France Télévisions de veiller à respecter, à l’avenir, leurs obligations en matière de rigueur dans la présentation et le traitement de l’information, telles que prévues à l’article 35 du cahier des charges ».


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L’Association française pour l’information scientifique a été fondée en 1968. Elle édite la revue Science et pseudo-sciences et est responsable de la maison d’édition book-e-book.

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