Gourous et guérisseurs : du Québec à la France (1)

Le marché des enfants

par Marie-Claude Malboeuf, avec la collaboration d’Hugo Meunier - SPS n° 308, avril 2014

Les pédiatres imaginaires

Cet article fait partie d’un reportage réalisé par nos collègues canadiens, avec l’aimable autorisation de la rédaction de La Presse, et en particulier celle de l’auteure principale, Marie-Claude Malboeuf.
Tous droits de reproduction réservés (LaPresse.ca).

Nicole Ouellet a commencé sa carrière comme infirmière. Aux soins intensifs et en néonatalogie. Difficile à croire lorsqu’au téléphone, elle nous déclare traiter les tout petits bébés en se fiant aux « vibrations » de leur couche pleine d’urine. « Avant de nous la poster, les parents la font sécher », prend soin de préciser la résidante de Sherbrooke.

Interrogée en avril au sujet d’une fillette de trois ans aux intestins infestés de polypes, la sexagénaire est catégorique : quoi qu’en disent les médecins – et malgré les risques de cancer –, la chirurgie est inutile. Avec quelques traitements de « médecine vibratoire », dit-elle, toutes les excroissances vont sûrement disparaître. La petite n’a qu’à gribouiller sur une feuille de papier. Encore une fois, l’ex-infirmière se fiera aux « vibrations » qui en émanent pour la guérir... en pondant une liste de mots.

Nicole Ouellet énumère ses clients passés : une petite de deux ans et demi couverte d’eczéma et de psoriasis, une enfant brûlée au troisième degré... Son site web affiche même les photos douteuses avant/après d’une fillette de 11 ans, qui lui serait arrivée très fiévreuse, peinant à respirer et vomissant.

Depuis 1994, Nicole Ouellet a été condamnée à quatre reprises pour exercice illégal de la médecine. Mais le Collège des médecins du Québec ne savait pas qu’elle avait aussitôt repris du service. Encore moins qu’elle s’en prenait aussi aux enfants.

Vérification faite auprès de l’organisme, aucun guérisseur autoproclamé n’a encore été poursuivi pour avoir traité un jeune. Un seul a reçu un avertissement à cet égard, après avoir forcé les jambes d’un bébé, qui s’est retrouvé à l’hôpital.

Pourtant, Nicole Ouellet a une immense concurrence. Au fil d’une enquête de trois mois sur l’industrie des pseudo-guérisseurs, nous avons constaté que la plupart d’entre eux jouent les pédiatres. Énergie, vibrations, aimants, fréquences : chacun prétend avoir trouvé LA méthode miracle pour tout guérir, des otites à l’autisme.

Leurs actions sont très souvent illégales, mais payantes. Les consulter coûte souvent au moins 100 $ par visite. « Mais le plus inquiétant, c’est qu’on risque de priver l’enfant de soins reconnus », dit le Dr François Gauthier, directeur des enquêtes au Collège.

Difficile de les épingler, car les parents viennent rarement se vanter d’avoir exposé leur enfant à des pratiques occultes.

Guérir au téléphone

Lorsque nous avons libéré la table d’une magnétiseuse du quartier Côte-des-Neiges (à Montréal), une écolière s’y est aussitôt allongée pour subir à son tour un traitement. Sur son site web, un autre pseudo-guérisseur, Sylvain Champagne, cible carrément les jeunes, qu’il dit « beaucoup plus réceptifs que nous, les adultes ». L’ex-ingénieur électrique prétend régler leurs problèmes par téléphone. Endormez votre fille et appelez-moi, nous dit-il. « On va l’observer 30 minutes. Ses yeux et ses doigts vont avoir des sursauts, son ventre va peut-être faire du bruit. C’est le signe que les fréquences travaillent. »

Le naturothérapeute reçoit aussi les jeunes à Boisbriand (à une quinzaine de kilomètres de Montréal), dans le sous-sol rouge de son bungalow encombré de matériel promotionnel. Devant le garçonnet de 4 ans qui nous accompagnait en mars dernier, il agitait distraitement les mains en parlant sans cesse. L’homme ne voulait surtout pas savoir de quoi souffrait l’enfant, « pour ne pas contraindre l’univers », justifie-t-il. Parce qu’on ne choisit pas sa guérison, même lorsqu’elle coûte 111 $.

Champagne n’offre aucune garantie, mais raconte qu’à son contact, un enfant autiste « est sorti de sa bulle ». Un jour, une cliente de 8 ans, hyperactive, « a même vu trois anges pendant le traitement », ajoute-t-il. Une amie lui aurait enfin demandé de guérir son fils par téléphone, tandis que le petit – atteint du cancer du cerveau – était à l’hôpital pour recevoir une greffe de moelle. « Ça pourrait avoir inspiré le médecin », assure le pseudo-guérisseur.

Rien n’a toutefois changé pour l’enfant de 4 ans que nous avons ramené chez lui. De retour dans son duplex de Rosemont, le petit s’est mis à agiter les mains autour de son chat en expliquant imiter « le magicien » pour que l’animal cesse de griffer. Le chat griffe toujours...

Méthodes extrêmes

Pour certains parents, tout semble préférable aux médicaments et à la résignation.

« Des gens leur disent que leur enfant autiste ou hyperactif est plus avancé que son prof, que c’est un être supérieur, venu faire avancer la société, rapporte la psychoéducatrice Natacha Condo-Dinucci. Le filtre affectif laisse passer ça. C’est plus facile à avaler qu’un diagnostic douloureux. »

Les tenants de cette théorie parlent d’enfants « nouveaux », « indigo », « arc-en-ciel » ou « de cristal ». Et prétendent, bien sûr, pouvoir guider leurs familles. Certains vont jusqu’à affirmer que, sans leur aide, l’enfant risque un jour le suicide.

Désespérées et avides de solutions, bien des familles lisent tout ce qu’elles trouvent sur Internet, où il est facile de les embrigader, constate avec inquiétude l’orthopédagogue Karine Martel, spécialiste des troubles envahissants du développement. « Les gens en moyens sont prêts à toutes les dépenses », observe-t-elle.

D’après nos recherches, sur un premier forum, les parents d’un enfant autiste écrivent par exemple qu’un praticien du reiki (forme d’imposition des mains très en vogue) visite leur domicile chaque week-end.

Sur un deuxième, d’autres racontent avoir soumis leur enfant à des prises de sang « vivant » pour chercher des champignons et des parasites supposément responsables de l’hyperactivité. Ces tests sont pourtant « insensés » et les diagnostics qui en découlent sont « inventés », indique le site internet américain Science-Based Medecine.

Dans les Laurentides, la mère d’un enfant autiste se présente pour sa part comme « un ange à la rescousse ». Auteure d’un livre très controversé, elle recommande entre autres la chélation, une approche « non seulement inefficace, mais dangereuse », peut-on lire sur le site internet de l’Association des médecins psychiatres du Québec.

Ses adeptes administrent un cocktail de substances – parfois illégalement, par intraveineuse – pour forcer le corps à évacuer les métaux lourds. « Un de mes clients est malade comme un chien après. Il vomit, il a la diarrhée, il ne peut pas aller à l’école pendant trois jours », s’inquiète une intervenante, qui préfère garder l’anonymat pour ne pas insulter les parents.

La naturopathe d’un autre petit autiste lui prescrit une crème à mettre derrière les genoux. D’autres ne jurent que par une diète sans gluten – même si l’Ordre des naturothérapeutes (qui n’est pas un véritable ordre professionnel, mais une simple association) nous a déclaré que cette diète n’est pas une panacée.

« Pourtant, à en entendre certains, c’est toujours les parents qui ne suivent pas leurs règles assez religieusement », dénonce Karine Martel. « Les parents sont démunis et tristes, dit-elle. Lorsqu’ils nous arrivent, ils sont prêts à faire n’importe quoi. C’est choquant de voir des gens profiter de leur vulnérabilité. »

Chélation et autisme : dangereuses purifications

La chélation consiste à administrer à un individu des substances chimiques visant à lier et éliminer certains métaux (mercure, plomb) du corps. Selon plusieurs enquêtes auprès de familles de différents pays [1,2,3], 6 à 8 % des personnes autistes subiraient ces interventions, pourtant inefficaces et dangereuses.

Plusieurs interventions visant l’autisme (méthodes d’éducation, de réadaptation, de psychothérapie, de traitements médicamenteux) font l’objet de recherches scientifiques concernant leur efficacité et leur innocuité [4]. D’autres en revanche sont présentées et promues auprès du public sans fondement empirique suffisant. Malheureusement, les enquêtes [1,2] montrent bien que, dans un contexte d’offre limitée, la validité d’une méthode d’intervention entre peu en considération dans le choix des familles.

L’autisme serait-il causé par l’intoxication au mercure ? L’imposture scientifique de Wakefield, qui a répandu cette croyance, a été largement prouvée depuis. Mais ses effets restent toujours présents [5]. Et c’est ainsi que la chélation se présente, selon ses promoteurs (DAN !, Autisme Montréal, le fil d’Ariane...), comme permettant d’éliminer du corps les métaux lourds provenant de l’environnement et qui seraient responsables des symptômes autistiques.

En pratique, une astuce méthodologique permet de convaincre les hésitants de la réalité de l’intoxication : une cure initiale « de mobilisation » fait sortir les métaux présents dans les cellules et les concentre dans les urines, où leur taux, comparé à celui d’urines non « chélatées », apparaît ainsi immanquablement élevé [6] – un peu comme si on secouait un tapis dans une pièce pour s’alarmer ensuite de la poussière présente dans l’air.

Les études disponibles sont médiocres, leurs résultats mitigés et, pris ensemble, ils ne sont pas en faveur de la chélation [7]. Les effets secondaires sont parfois sévères : l’utilisation de chélateurs a causé plusieurs décès. En effet, les produits administrés fixent et éliminent les métaux lourds, mais emportent avec eux d’autres composés, vitaux, pouvant entraîner de graves déséquilibres. Des études chez l’animal [8] montrent aussi que les produits chélateurs entraînent des anomalies comportementales et neurologiques. Plusieurs agences sanitaires1 se sont prononcées fermement contre la chélation en dehors des cas avérés d’intoxication aux métaux.

Dans l’autisme, les meilleures pratiques sont insuffisamment disponibles et ne permettent souvent que des progrès lents et incomplets. Personne ne peut blâmer les familles d’explorer par elles-mêmes les possibilités, mais le cas des chélateurs, alliant discours pseudo-scientifique, coûts importants et effets secondaires graves, doit inciter à la vigilance.

Baudouin Forgeot d’Arc, MD, PhD, professeur adjoint, Université de Montréal.

1 Food and Drug Administration aux USA (2010), la Haute Autorité en Santé (2012), l’American Academy of Child and Adolescent Psychiatry (2014) ou le National INstitute for Clinical Excellence (UK) par exemple.

Références :
[1] Bilgiç A, Congologluz A, Herguner S, Turkoglu S, Bahali K, Gurkan K, Durukan I, Turkbay T. "Use of Complementary and Alternative Medicine in Children with Autism Spectrum Disorders : A Multicenter Study", Archives of Neuropsychiatry 2013 ; 50 :237-243.
[2] Green VA, Pituch KA, Itchon J, Choi A, O’Reilly M, Sigafoos J. "Internet survey of treatments used by parents of children with autism". Res Dev Disabil. 2006 Jan-Feb ;27(1) :70-84. PubMed PMID : 15919178.
[3] Harrington JW, Rosen L, Garnecho A, Patrick PA. "Parental perceptions and use of complementary and alternative medicine practices for children with autistic spectrum disorders in private practice". J Dev Behav Pediatr. 2006 Apr ;27(2 Suppl) :S156-61. PubMed PMID : 16685182.
[4] Haute autorité de Santé, Autisme et autres troubles envahissants du développement : interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent (2012). URL : http://www.has-sante.fr/portail/jcm...
[5] Cunningham, "The facts in the case of Dr. Wakefield", 2010 (http://darryl-cunningham.blogspot.c... En français : Fables scientifiques, ed. Çà et Là, 2012.
Voir aussi Le rôle des lobbies anti-vaccin et les conséquences d’une fraude médicale, SPS n° 302, octobre 2012.
[6] Adams JB, Baral M, Geis E, Mitchell J, Ingram J, Hensley A, Zappia I, Newmark S, Gehn E, Rubin RA, Mitchell K, Bradstreet J, El-Dahr J. Safety and efficacy of oral DMSA therapy for children with autism spectrum disorders : Part A - medicalresults. BMC Clin Pharmacol. 2009 Oct 23 ;9 :16. doi : 10.1186/1472-6904-9-16.PubMed PMID : 19852789 ; PubMed Central PMCID : PMC2774660.
[7] Davis TN, O’Reilly M, Kang S, Lang R, Rispoli M, Sigafoos J, Lancioni G, Copeland D, Attai S, Mulloy A. Chelation treatment for autism spectrum disorders : A systematic review. Research in Autism Spectrum Disorders 7 (2013) 49-55.
[8] Smith D, Strupp BJ. The scientific basis for chelation : animal studies and lead chelation. J Med Toxicol. 2013 Dec ;9(4) :326-38. doi : 10.1007/s13181-013-0339-2. PubMed PMID : 24113857 ; PubMed Central PMCID : PMC3846979.

Les gourous s’expliquent

Lorsque La Presse l’a mise au courant de son enquête, Nicole Ouellet a d’abord ricané au bout du fil. Dans un courriel, elle nous a ensuite remercié de lui faire de la publicité et a affirmé qu’elle quittait le Canada pour se marier.

Jadis, l’ex-infirmière vendait des fioles à ses clients. Cette fois, elle a plutôt exigé 260 $ pour nous remettre un diapason et une liste de mots. Pourquoi agir ainsi alors que le Collège des médecins l’a déjà punie quatre fois ? « J’ai trouvé une méthode où je ne rencontre pas les gens. Ce sont eux qui se donnent les soins », répond-elle.

La sexagénaire de Sherbrooke soutient que ses anciens clients l’inondaient d’appels et qu’on ne peut lui interdire de travailler. « Moi, mes preuves sont faites, je suis au-dessus de ça, dit-elle. [...] Mozart s’est mis au piano à quatre ans pour écrire une sonate. Moi, à quatre ans, je soignais mes voisins. »

Ouellet a bien admis qu’un enfant atteint de polypose risque le cancer, mais maintient qu’elle peut l’éviter. Devant notre scepticisme, elle a conclu la conversation en disant : « Vous allez en subir les conséquences ».

À Boisbriand, le vendeur de « guérison reconnective », Sylvain Champagne était très inquiet. L’ex-ingénieur dit qu’il ne propose pas aux gens de les guérir, mais plutôt, de retrouver l’harmonie (ou encore, qu’il « les inspire à aller voir un médecin particulier »).

Il ajoute pourtant : « Guérir une coupure au doigt n’est pas vraiment plus difficile que de guérir le cancer. Peu importe la maladie, je connais des gens qui s’en sont sortis totalement. » Pour nous convaincre, il brandit un livre plein de tableaux, en disant qu’ils prouvent scientifiquement ses dires.

Le mot guérison n’est « vraiment pas approprié par rapport à ce qu’on fait », dit-il malgré tout. Mais il ajoute : « c’est plate [ennuyant] qu’ici et ailleurs on ne soit pas libres de l’utiliser. » Pour lui, c’est dû au fait que « la médecine alternative ne fait pas l’affaire du gouvernement et du Collège des médecins ».

Fraîchement rentré d’un salon à Lévis, Champagne s’est montré convaincu que le simple fait d’être en sa présence avait des vertus. « Une personne avait un problème de surdité, semble-t-il, maintenant qu’elle n’a plus besoin de son appareil », dit-il.

Des juges s’en mêlent

Pour maintenir le suivi psychiatrique de son fils de 7 ans, très violent, un Lavallois s’est adressé au tribunal. La mère voulait abandonner ce suivi au profit des traitements énergétiques prodigués au Centre du soi rayonnant par une ancienne enseignante de mathématiques prétendant voir à travers le corps humain.

« Le Tribunal estime que l’enfant a suffisamment de problèmes encore sans qu’on lui parle de la présence d’êtres subtils à l’intérieur de son corps et de dissociation de son être », a écrit la juge Ginette Piché en 2006.

Les parents sont libres de croire ce qu’ils veulent, reconnaît la magistrate, mais l’intérêt de l’enfant prime, et leur droit de prendre des décisions à son sujet n’est donc pas absolu. La naturopathe Myriam Villiard a par ailleurs été qualifiée d’ignoble par un juge des petites créances qui l’accuse d’avoir sciemment profité des parents d’un enfant atteint d’une maladie rare alors qu’elle était déjà sous le coup d’une injonction.

Sur son site, la commission des praticiens en médecine douce du Québec la présente quand même comme « l’un des grands noms qui ont contribué à l’avancement des médecines douces dans notre province ».

Merci à PEZ pour ses illustrations. Retrouvez d’autres dessins de l’auteur sur son site « PEZ croque l’actu ». http://pezcroquelactu.blogs.nouvelo...

Gourous et guérisseurs : du Québec à la France
Introduction par la Rédaction de SPS.
(2) Les gourous dans l’école.
(3) Docteurs Gourous.

Mis en ligne le 17 juillet 2014
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