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Docteurs Gourous

Publié en ligne le 4 mai 2015 -
par Marie-Claude Malboeuf SPS n° 310, octobre 2014
Nous reproduisons, dans ce numéro de Science et pseudo-sciences, la suite du reportage réalisé par nos collègues canadiens, avec l’aimable autorisation de la rédaction de La Presse, et en particulier celle de l’auteure principale, Marie-Claude Malboeuf.

Titre original : « Gourous Inc. ».

Tous droits de reproduction réservés (LaPresse.ca).

Dans une société obsédée par la santé, les guérisseurs autoproclamés ont beau jeu. Maintenant que l’Internet leur permet de recruter partout, ils prétendent guérir par téléphone. Ils affichent leurs prix en dollars ou en euros. Voici le troisième volet de notre enquête, où les guérisseurs nous livrent des diagnostics contradictoires. Ils sont impossibles à arrêter. Ils parviennent à rendre des thérapies totalement farfelues déductibles d’impôts. Et ils se faufilent jusque dans les hôpitaux.

Le marché des miracles

Le choléra. Un accident vasculaire cérébral. Une menace de tumeur... Les pseudo-guérisseurs que nous avons consultés nous ont livré des diagnostics bizarres... et contradictoires. Compte rendu de visites troublantes et des arguments qu’ils ont ensuite invoqués pour se défendre.

Divers « diagnostics » et « traitements »

Une table de massage trône au milieu d’un petit local du quartier Côte-des-Neiges. Vêtue d’une blouse blanche, Misty Carranza s’affaire autour de sa cliente. La jeune magnétiseuse lui fixe des aimants autour de la tête, lui en dépose d’autres sur le ventre, les bras et les jambes.

Les aimants repèrent et « tuent les micro-organismes responsables des pathologies », explique Mme Carranza en observant, d’un air concentré, son écran d’ordinateur. Au bout d’une heure, son verdict tombe : c’est le choléra. Et sa cliente doit absolument cesser de manger du brocoli.

C’était le premier d’une série de diagnostics improbables, nous ayant été livrés de manière tout aussi improbable au printemps dernier. Nous avons alors passé trois mois à enquêter sur de supposés guérisseurs et à en joindre sous une fausse identité.

Premier constat, ils sont partout. À Montréal et à Québec, mais surtout en périphérie : sur la Rive Sud, dans la couronne Nord, dans les Laurentides et en Estrie. Plusieurs ont leur propre site web. D’autres s’annoncent dans les journaux gratuits du métro de Montréal, les hebdos locaux ou dans le Journal vert, offert dans les magasins d’aliments naturels. Ils fondent des ordres pseudo-professionnels, tiennent des colloques et des salons.

À les entendre, aucune maladie n’est hors de leur champ d’action. Sur les petites annonces de Kijiji.ca, un couple de Laval dit guérir la majorité des problèmes, des tendinites aux cancers. Sur son site, Misty Carranza indique que sa méthode traite, « avec grand succès », sida, méningite, herpès, épilepsie, diabète, pneumonie, hépatite, schizophrénie, infertilité...

En rendez-vous, la jeune femme ajoute qu’une fois « nettoyés », ses patients ne refilent plus leurs maladies héréditaires à leurs futurs enfants. Et qu’ils n’ont plus à craindre le cancer. L’important, dit-elle, c’est de ne surtout pas faire enlever sa tumeur, puisque c’est la poubelle du corps. L’enlever en ferait apparaître une deuxième, alors que des magnétiseurs auraient pu désintégrer la première sans peine.

Dans son salon de Saint-Bruno, au début du mois de mai, Antonin Poncik prétend lui aussi faire fondre les maladies. Mais il facture presque trois fois plus, soit 160 $ au lieu de 60 $. Sa technique : effacer les points bleus qui flottent autour de ses patients, et qu’il est seul à voir.

Son diagnostic n’a rien à voir avec celui de sa concurrente de Côte-des-Neiges. Vous avez eu un accident vasculaire cérébral, déclare-t-il, pour ajouter ensuite qu’un kyste nous encombre l’intestin, que notre vessie est trop basse et que nous sommes très débalancée.

Au téléphone, deux semaines plus tôt, l’ex-infirmière Nicole Ouellet se montrait tout aussi catégorique. « Vous avez le dos mou, je n’avais encore jamais vu ça ! », s’exclamait la résidente de Sherbrooke, sans nous avoir jamais rencontrée. Elle a plutôt scruté notre signature (scannée, puis transmise par courriel), qui lui a inspiré une liste de mots, à réciter à voix haute dans un diapason.

En suivant le son à travers votre corps, écrit-elle, « vous ressentirez le symptôme voire la

- Donc, signes particuliers : un grain de beauté sur la joue droite...

maladie se dissoudre ». Elle non plus n’a pas peur des tumeurs. « Les gens très malades, qui veulent éviter la chimio et la radiothérapie vont demander trois traitements en une semaine », précise la sexagénaire au téléphone.

Pour guérir, le client doit y mettre du sien. Quand il ne s’agit pas de renoncer au brocoli, comme le conseille Mme Carranza, c’est fini l’eau chaude, fini les massages, ou interdit d’effleurer les zones traitées avant cinq jours.

Appareils bizarres et instruments invisibles

Pour apparaître crédibles, les guérisseurs se montrent de plus en plus inventifs. Ils offrent des pseudo-analyses de sang ou d’urine, utilisent des capteurs et des appareils étranges, constate le Collège des médecins du Québec. Certains vibrent comme des outils de menuiserie. D’autres sont parcourus de courants électriques. Leur supposée utilité ? Voir à travers le corps, analyser les tissus, purifier le sang, tuer les tumeurs...

À l’inverse, le naturopathe/magnétiseur Giulio Fioravanti n’utilise que ses mains. Lorsque nous l’avons rencontré, dans son bureau du nord de Montréal, il a dessiné de petits cercles sur notre dos, a appuyé à l’intérieur, puis a gesticulé pour jeter leur contenu invisible dans une vraie poubelle. Nos « cuvettes » emmagasinent des énergies électromagnétiques, qui y vibrent et endommagent les cellules, nous a-t-il expliqué calmement. Il faut les nettoyer pour faire disparaître les pathologies.

Même chose pour éviter le retour du cancer : après avoir enduré chimio ou radiothérapie, il faut « ramener le taux de vibration cellulaire à la normale », expose l’ex-homme d’affaires.

Son dépliant annonce quelque chose de plus particulier encore : la « biochirurgie plasmique », une technique sans anesthésie, ni coupure. Cette technique lui a permis, dit-il, de « remplacer » le ménisque déchiré d’une cliente, qui a ensuite annulé son rendez-vous avec un vrai chirurgien.

Sur le web, un reportage français montre un autre magnétiseur en train de « remplacer » les

- C’est nouveau : j’ai traité votre vertèbre déplacée par l’ostéhoméopathie...

vertèbres d’une dame âgée. Une table réunit ses outils invisibles, mais « énergétiquement là », dit-il. On pense aussitôt aux Habits neufs de l’empereur, le célèbre conte de Hans Christian Andersen celui d’un roi s’étant laissé convaincre qu’on lui avait tissé un habit magique, que seules les personnes intelligentes pouvaient voir.

Cela dit, contrairement à cet homme et à plusieurs autres, Giulio Fioravanti ne prétend pas remplacer les médecins et ne nous a rien diagnostiqué.

Miracles sur YouTube

Bon an, mal an, environ 200 personnes appellent le Centre d’information sur les nouvelles religions de l’Université de Montréal au sujet de guérisseurs solitaires ou issus de mouvements qui s’appuient sur des croyances plutôt que sur la science. Et le nombre d’appels va sûrement croître, prévoit la directrice du centre Marie-Ève Garand.

Internet permet désormais de rejoindre les gens à domicile, explique-t-elle. Et son efficacité est redoutable, car les gens malades ne veulent pas rester impuissants et font donc beaucoup de recherches.

Sur YouTube, la vidéo promotionnelle de l’homme aux points bleus (Antonin Poncik) ressemble à un vrai documentaire. Celles de la femme au diapason sont baptisées : « Les miracles par Nicole Ouellet ». La seconde vidéo, qui met en scène un certain « M. Jambes » et ses atroces varices, a été vue plus de 210 000 fois !

Au téléphone, l’ex-infirmière se vante de recevoir des appels de France et de Belgique. Et elle n’est pas la seule. Des deux côtés de l’océan, ses concurrents affichent souvent leurs prix en dollars et en euros. Logique, puisqu’ils jurent guérir à distance.

Un naturothérapeute montréalais, également prof de tai-chi, se sert ainsi du téléphone pour traiter les vieilles dames. Sur son site, il vend un forfait à 400 $ « payable en un seul versement dès la première séance ». Il y offre aussi des reconnexions à l’univers à 333 $.

D’autres facturent les appels téléphoniques aux 15 minutes.

Même s’il ne nous a trouvé aucune maladie, Giulio Fioravanti nous proposait pour sa part un plan de sept rencontres qui nous aurait coûté, en fin de compte, 740 $. « J’ai nettoyé 2 cuvettes sur 11. Vous ne pourriez en supporter plus aujourd’hui », justifie-t-il.

D’autres magnétiseurs vont jusqu’à affirmer que leur chirurgie imaginaire pourrait laisser leur client paralysé.

Pour un hypocondriaque ou un grand malade, les risques sont assurément financiers. Une dame a payé près de 16 000 $, et une autre a retiré son Régime enregistré d’épargne-retraite pour payer Nicole Ouellet, soulignait le juge qui a condamné l’ex-infirmière à payer 48 000 $ d’amende. Or, depuis l’époque, ses prix ont doublé. Elle réclame désormais 130 $ par consultation, plus 130 $ pour un diapason qui vaut 10 fois moins.

À ce prix, les promesses pleuvent. « On a beaucoup de plaisir avec les maladies dites inguérissables. On a prouvé que ça n’existe pas », prétend Nicole Ouellet.

De son côté, Misty Carranza parle de ses aimants comme d’une « thérapie médicale révolutionnaire et scientifique ». Même si, d’après une méta-étude, publiée en 2006 dans le British Medical Journal, les aimants « thérapeutiques » (un marché mondial de 1 milliard de dollars, dont 300 millions aux États-Unis) ne servent à rien.

Les pseudo-guérisseurs ne jettent pas l’éponge. À Boisbriand, le naturothérapeute Sylvain Champagne jure que « des hôpitaux et des universités du monde entier consacrent temps et argent à essayer d’expliquer » les guérisons miracles de son mentor américain Eric Pearl.

C’est parce qu’on offre, dit-il, « quelque chose de nouveau, qui n’existait pas sur terre ».

L’effet placebo ?

Les pseudo-guérisseurs se défendent

Interrogés avant la publication de notre enquête, les pseudo-guérisseurs nous ont tous déclaré que le gouvernement avait tort de ne pas reconnaître leur méthode. Oui, on trouve beaucoup de profiteurs dans leur domaine, ont-ils admis, mais aucun d’entre eux ne se sentait en cause.

Misty Carranza nous a demandé comment faire pour que sa méthode devienne légale, en disant que l’utilisation d’aimants « n’a aucun effet secondaire et a aidé beaucoup de gens ». La multirécidiviste Nicole Ouellet affirme que ses clients satisfaits lui tiennent lieu de preuves scientifiques. Elle ajoute toutefois « barrer » ceux pour qui ça ne marche pas, parce que « cela démontre qu’ils ne travaillent pas assez fort ». Le vendeur de guérison reconnective Sylvain Champagne jure que s’il n’avait pas d’aussi bons résultats, il abandonnerait tout. Le capteur de points bleus Antonin Poncik soutient poser des questions pour pouvoir « remettre la personne en marche en travaillant dans son système nerveux ». Il a nié nous avoir diagnostiqué un accident vasculaire cérébral, alors que notre reportage vidéo le montre en train de le faire (lapresse.ca/invasion).

Plus posé que les autres, Giulio Fioravanti est le seul à avoir insisté sur l’importance du suivi médical. Même des médecins, dont un phlébologue, lui recommandent des patients ayant des problèmes de circulation ou des plaies, dit le magnétiseur. Il soutient travailler sur des zones du corps réelles et pouvoir recréer de la matière avec de l’énergie. Comme plusieurs dans le milieu, il se réclame de la physique quantique.

« Les transferts d’énergie se font via des forces, et ici, aucune force n’est appliquée », estime toutefois le physicien Normand Mousseau, professeur à l’Université de Montréal. D’après lui, aucune des méthodes exposées ici n’a de fondement scientifique. « Je crois à ce que je fais, je vois les résultats, si derrière ça, c’est l’effet placebo, tant mieux », réplique Giulio Fioravanti.

Les scientifiques reconnaissent que le corps d’un patient qui se sent soudain compris ou pris en charge réagit parfois en sécrétant des endorphines, susceptibles de calmer la douleur. « L’eau distillée calme aussi bien que la morphine pendant les six premières heures, mais ça ne dure pas. L’effet disparaît avec les répétitions », prévient toutefois le médecin et bioéthicien Marc Zaffran.

Cela ne l’empêche pas de penser qu’« il faut étudier la manière dont les rituels et les tours de magie ont un effet sur la psychologie des individus et quelle est la frontière à ne pas dépasser ». À la limite, dit-il, on pourrait fort bien proposer aux gens de les aider en les écoutant calmement. « Le problème, dit-il, c’est quand, pour faire plus d’argent, des gens escroquent les autres sur la nature de ce qu’ils font. ».

Aussi écrivain, Marc Zaffran estime que les guérisseurs sont en fait beaucoup plus rigides que les médecins. « L’attitude obscurantiste se fonde uniquement sur l’appréciation de l’inventeur d’une méthode, qui ne la soumet à aucune étude comparative et n’accepte pas la critique. Ça demande un acte de foi ».

Un reçu d’impôt pour se faire « connecter »

Avec des reçus qui permettent de déduire des traitements ésotériques de ses impôts, des poursuites trop rares et de nouveaux diplômés à la pelle, l’industrie de la pseudo-guérison a de quoi exploser... aux risques et périls de ses nombreuses victimes.

Le nettoyage des cuvettes d’énergie ou l’imposition des mains sont des thérapies que les clients peuvent souvent déduire de leurs impôts, révèle notre enquête. Les adeptes d’ésotérisme peuvent aussi se faire rembourser par leur régime d’assurances collectives (mutuelles) – ce qui contribue à hausser les primes versées par l’ensemble de leurs collègues.

Dans le cadre de notre reportage, une poignée de guérisseurs autoproclamés nous ont remis des reçus de naturothérapeute ou de naturopathe. L’un d’eux a procédé au nettoyage de supposées cuvettes d’énergie pour la somme de 120 $. Un autre a exposé un enfant à de prétendues fréquences invisibles, moyennant 90 $.

Il ne s’agit pas de cas uniques. Sur l’Internet, plus d’une vingtaine de naturopathes ou naturothérapeutes offrent des traitements tout aussi ésotériques. Certains précisent qu’ils remettent des reçus pour « reconnecter » leur client à l’univers, le soigner « par les Anges » ou pour « canaliser » un esprit et lui livrer des messages de l’audelà. Lorsqu’un « naturopathe » est en cause, ces consultations donnent droit au crédit d’impôt provincial pour frais médicaux.

– Alors, ce traitement par les plantes ?

Combien cela coûte-t-il à l’État ? Revenu Québec (le service des impôts) ne recense pas le montant annuel des frais de naturopathie réclamés par les contribuables, qu’il s’agisse de méthodes sérieuses ou occultes. Par contre, on sait que ce type de consultations coûte de plus en plus cher aux assureurs québécois, soit environ 20 millions de dollars par année. Dans 85 % des cas, la naturopathie ou la naturothérapie (parfois les deux) figure sur la liste des soins remboursables par les régimes d’assurances collectives des grandes entreprises, évalue la firme de consultants Normandin Beaudry.

Les réclamations du genre ont d’ailleurs fortement augmenté au cours des dernières années. Chez Desjardins sécurité financière (DSF), par exemple, elles ont doublé depuis 10 ans, passant de 0,72 % du total des prestations versées à 1,35 %.

Un fouillis

Tous les naturopathes n’emploient pas de méthodes ésotériques, assurent quatre des principales associations de naturopathes ou de naturothérapeutes. Elles affirment toutes sévir lorsqu’on leur signale des cas, que ce soit en expulsant un membre, en le dénonçant aux assureurs ou en lui imposant une formation ou une amende.

« Quand on entre dans la dimension plus spirituelle, ce sont des techniques qui ne sont pas prouvables. Mais malheureusement, on ne peut pas être dans tous les bureaux en même temps », déplore Mario Dulude, président de l’Ordre des naturothérapeutes (qui n’est pas un ordre professionnel). « Il y a un ménage à faire, pour protéger la réputation des autres membres, qui ont des milliers d’heures d’études », renchérit Yves Dussault, qui préside deux autres associations (celle des naturopathes professionnels du Québec et celle des naturothérapeutes du Québec). « Mais quand une personne a la formation, comment voulez-vous contrôler ce qu’elle fait dans son bureau ? On n’a pas d’inspecteurs », dit-il.

Pour compliquer les choses, toutes les associations (qui seraient une vingtaine) ne s’entendent pas quant à savoir ce qui est acceptable. Certaines acceptent le reiki ou l’urinothérapie, et non les autres.

Le naturothérapeute Sylvain Champagne nous a même juré être membre de son association « en tant que praticien de la guérison reconnective » et avoir entraîné plusieurs personnes dans son sillage. Il ajoute avoir été interrogé par un assureur, mais continuer à donner des reçus, puisque sa formation le justifie. La naturothérapeute Diane Buteau, autre militante de la reconnexion, raisonne de la même manière. Elle dit adopter une approche « globale », qui le justifie.

Les assureurs n’apprécient guère. « Souvent, des praticiens inscrivent naturopathie sur le reçu pour ce qui constitue en fait de la phytothérapie, de l’auriculothérapie ou de la réflexologie », déplore le vice-président de DSF, Mario Clusiau. Son entreprise a refusé une réclamation de 2000 $ pour des traitements prodigués par un naturothérapeute qui s’est révélé être... un jeûne. Les frais correspondaient à l’hébergement du client. D’après M. Clusiau, les naturothérapeutes offrent plus souvent que les naturopathes des traitements « hors normes, qui ne relèvent pas de la médecine ni de près ni de loin ». « Ailleurs au Canada, il y a un meilleur encadrement des médecines douces, comme la naturopathie », tient-il à souligner.

Chose certaine, Revenu Canada est plus strict que Revenu Québec. Seuls les soins prodigués par des praticiens régis par un ordre professionnel sont admissibles à son crédit d’impôt pour frais médicaux.

Lorsqu’il a rendu la naturopathie admissible au crédit d’impôt, en 2005, le ministère des Finances du Québec a voulu « reconnaître la présence croissante de certaines professions relevant des médecines alternatives », nous a indiqué l’Agence du revenu du Québec.

On a reconnu par la même occasion les phytothérapeutes et les homéopathes.

Diplômes à gogo pour gourous

« Vous voulez peut-être aider les gens à guérir sans vouloir passer huit ans dans une faculté de médecine puis en résidence. » Le bouche à oreille et cette invitation lancée sur l’Internet ont suffi. En mai dernier, 300 personnes ont sacrifié un radieux week-end de printemps pour « se corder » sous les néons d’une longue salle d’un hôtel de Montréal. Aux côtés d’une journaliste incognito, des vendeurs, des coiffeuses, des masseurs, des physiothérapeutes, des vendeurs et des ingénieurs débordaient d’impatience à l’idée de rencontrer le Californien Eric Pearl.

Le phénomène est planétaire. Depuis la publication de son premier livre – traduit en 36 langues –, l’ex-chiropraticien jure avoir « activé les mains » de plus de 60 000 personnes pour leur donner accès à ce qu’il qualifie de « nouvelles fréquences » et leur permettre de « devenir des catalyseurs de guérisons ».

À Montréal, en matinée, l’un de ses émules a ouvert le bal en racontant avoir sauvé une mourante atteinte du cancer du foie. « Qu’attendez-vous pour faire des miracles à votre tour ! » a-t-il lancé, tandis que la salle applaudissait à tout rompre. À chaque pause, des praticiens distribuaient leurs cartes professionnelles, tandis que les participants se voyaient offrir des DVD, des T-shirts et des bouteilles d’eau arborant le logo de leur idole.

Ils n’en étaient pas à une dépense près. Le cours de base coûte 711 $. Le cours avancé, 954 $. Sans oublier les 333 $ exigés pour être officiellement reconnecté à l’univers – un préalable pour accéder au deuxième niveau.

À nos côtés, une coiffeuse de Terrebonne souriait aux anges pendant les exercices en décrivant ses sensations. Une femme avait accouru du Liban. D’autres habitaient l’Ontario ou les États-Unis. « Tous vont sortir avec la même efficacité que quelqu’un qui fait ça depuis des années », nous avait juré, quelques semaines plus tôt, l’un des bras droits québécois de Pearl, Sylvain Champagne, déjà cité plus haut.

Lorsque nous lui avons parlé, il y a deux semaines, l’homme de Boisbriand a affirmé, au contraire, avoir vu des gens suivre le cours et « savoir dans (son) for intérieur que ces gens n’étaient pas aptes à pratiquer ».

Sur le site Amazon.com, d’autres « guérisseurs » démolissent directement le livre de Pearl en dénonçant son ego hypertrophié et ses techniques de vente. Le Californien prétend que les autres approches ne font pas le poids à côté de la sienne. En plus de critiquer les médecins, les pseudo-guérisseurs que nous avons rencontrés se dénonçaient souvent ainsi les uns les autres.

Un autre admirateur de Pearl, Jean Cornudet, continue d’enseigner une forme d’imposition des mains très populaire, du reiki, dans son sous-sol de Repentigny. Lui aussi se dit en mesure d’activer des dons chez ses élèves en « débloquant leur canal » pour les brancher sur une fréquence supérieure. « C’est comme avoir un médecin qui vous suit 24 heures sur 24 », dit l’archiviste, en jurant que le reiki marche toujours, même à des milliers de kilomètres, même si l’on ne sent rien, et même si on n’y croit pas.

Sur son site, il écrit que le reiki guérit les causes des maladies. En entrevue, il préfère parler de « paix intérieure » et dit, comme dans son cours, qu’il n’encourage personne à abandonner son suivi médical. Même s’il publie le témoignage d’une femme qui dit avoir refusé la chimothérapie en faveur du reiki.

Son premier cours d’une journée – qui affiche souvent complet – coûte 150$. Accéder aux trois niveaux suivants coûte 900 $ de plus. Au printemps dernier, alors que nous suivions son cours incognito, Jean Cornudet s’est empressé de nous remettre un diplôme, même si nous avons quitté les lieux, sans terminer la formation, au bout d’une petite demi-journée. Il l’a fait, dit-il, parce qu’il suffit d’une demi-heure pour initier quelqu’un, et « parce qu’il n’existe pas de normes gouvernementales » à ce sujet.

Combien de diplômes du genre sont-ils en circulation ? Et quelle est leur valeur ? Impossible à dire, puisqu’il existe des dizaines de cours pareils au Québec. Dans la couronne nord, un groupe de Sainte-Rose offre même un « atelier de démarrage d’entreprise spirituel » (sic). On y aborde le marketing, la recherche de clientèle et les erreurs à éviter.

Des gourous impunis

Une infime proportion des quelque 60 guérisseurs dénoncés chaque année au Collège des médecins sont poursuivis pour exercice illégal de la médecine, soit environ 1 sur 10. Les autres reçoivent un simple avertissement, auquel plusieurs restent sourds.

« Les victimes ne se plaignent pas, par honte d’avoir été bernées, et quand elles le font, elles ne veulent pas témoigner », explique le Dr François Gauthier, directeur des enquêtes au Collège.

Avec un seul enquêteur assisté de quelques pigistes, son organisme semble de surcroît mal armé pour faire face à l’explosion du marché. Mais le vrai problème, d’après le Collège, c’est que les tribunaux tardent à sévir.

« Ces gens ont le temps de gagner beaucoup d’argent avant qu’on les coince et, ensuite, très souvent, les amendes sont minimes. C’est comme si on les laissait acheter un droit de pratique », déplore le Dr Charles Bernard, président du Collège.

Bon nombre de charlatans récidivent ainsi impunément. Ils changent de bureau, parfois de nom, et recommencent vite leur manège. Onze mois après avoir payé une amende record de 48 000 $, l’ex-infirmière Nicole Ouellet exposait de nouveau ses « miracles » sur YouTube.

De très rares poursuites

415 : Nombre de plaintes portées depuis 2005 au Collège des médecins du Québec, au sujet de guérisseurs charlatans.

1/10 : Un sur dix ont été poursuivis pour exercice illégal de la médecine, soit, en moyenne, six personnes par année.

6 500 $ : Amende moyenne imposée par la Cour du Québec.

48 000 $ : Amende record imposée à Nicole Ouellet. Également 48 000$ pour Michel Leblanc, 32 000$ pour Douglas Dawson, 26 000$ pour François Leduc.

160 000 $ : Somme que le CMQ réclame à la naturopathe Mitra Javanmardi, multirécidiviste actuellement accusée d’homicide involontaire.

« Si on veut être dissuasif, il faudrait que ça fasse plus mal », pense le Dr Bernard. Pour l’instant, les injonctions sont rares : 11 en 20 ans. La Cour en impose uniquement aux multirécidivistes ayant déjà été poursuivis plusieurs fois par le Collège. En principe, violer un tel interdit peut mener en prison pour outrage au tribunal. Mais le tribunal passe parfois l’éponge. Mitra Javanmardi, naturopathe de Westmount, a été condamnée à cinq reprises avant d’être frappée par une injonction. Elle l’a défiée, puis s’est assise sur ses dossiers en pleine perquisition pour cacher ses prescriptions de tests de laboratoire. Le Collège espérait la voir emprisonnée, mais la Cour a préféré la condamner à une amende de 15 000 $.

Tentacules

Certains guérisseurs sont convaincus d’être des visionnaires et des martyrs. Leurs partisans suivent leurs courspuis évangélisent. « Penser les éliminer totalement, c’est rêver en couleurs. C’est tentaculaire comme organisations, ça a pignon sur rue partout au Québec », conclut le Dr Gauthier.

« Les ordres professionnels n’y arriveront pas. Le discernement doit venir des gens », confirme Marie-Ève Garand, du Centre d’information sur les nouvelles religions de l’Université de Montréal.

Le défi est grand. Pour certains, la peur des traitements et de la chirurgie est bien plus grande que celle des gourous. Tout comme l’influence des vedettes qui les appuient.

En 2008, Radio-Canada a diffusé une enquête dévastatrice sur les praticiens de la biologie totale, qui ont causé des morts en détournant les cancéreux des hôpitaux. Mais 10 jours plus tard, l’humoriste Pierre Légaré a profité d’une invitation à la télévision pour défendre le père d’une approche cousine, la « nouvelle médecine germanique ». Dans un courriel, il nous a dit que les médecins étaient trop dogmatiques et qu’en confinant les autres approches à l’illégalité, ils empêchaient de « départager la fumisterie et le bien-fondé ».

À TVA (réseau de télévision privé en langue française), Denis Lévesque invite pour sa part régulièrement des personnages aux théories farfelues ou très controversées. Dictature des cotes d’écoute ? Curiosité sincère ? Difficile de trancher. Chose certaine, c’est dans l’air du temps. À force d’inviter des gourous à son émission, l’Américaine Oprah Winfrey a même fait la une du magazine Newsweek en 2009, sous le titre Crazy Talk : Oprah, Wacky Cures & You.

Des cadavres dans le placard

Plusieurs Québécois sont morts après avoir boudé des traitements reconnus afin de se remettre entre les mains d’un pseudo-guérisseur.

Leurs histoires font rarement les manchettes, car ils n’y sont plus pour porter plainte. Et lorsque leur famille s’en charge, il est rarissime que la police s’en mêle.

Exception notable : la naturopathe de Wesmount, Mitra Javanmardi, est poursuivie pour homicide involontaire et négligence criminelle. On l’accuse d’avoir tué un homme de 84 ans en lui injectant du magnésium. L’homme, qui lui avait versé 585 $, a vomi, est devenu fiévreux et a fait une crise cardiaque le lendemain. Malgré ses symptômes, la naturopathe aurait dissuadé sa famille de le conduire aux urgences, un conseil qui n’est peut-être pas étranger au fait qu’elle avait déjà été poursuivie trois fois par le Collège des médecins.

Autre cas tragique : François Leduc, ingénieur civil devenu naturothérapeute, a vendu des pilules faites d’huile et d’argile à un homme atteint du cancer de la prostate. Il lui avait dit que la chimiothérapie et la morphine l’empêcheraient de guérir. La tumeur s’est métastasée aux os et son client est mort dans d’atroces souffrances, après avoir étalé du plantain sur ses plaies. Leduc a payé 26 000$ d’amende, mais n’a jamais été emprisonné.

Myriam Villiard, naturopathe et homéopathe, l’a été brièvement. Bien qu’une injonction lui ait interdit de proposer des traitements, elle venait de soutirer 450 $ par visite à une dame atteinte du cancer de la peau. La femme est morte.

Villiard, qui en était à sa sixième récidive, a ensuite prétendu soigner un enfant atteint d’une maladie rare. Ses parents lui ont versé plus de 1000 $ en produits et analyses, sans succès. Indigné, un juge des petites créances a traité la naturopathe de profiteuse et écrit que rien ne pouvait excuser « ses actes ignobles ». Sur son site internet, la Commission des praticiens en médecine douce du Québec présente pourtant Myriam Villiard comme l’un « des grands noms qui ont contribué à l’avancement des médecines douces dans notre province ». La Commission n’a pas répondu à nos courriels.

À donner froid dans le dos

En Belgique, Nathalie de Reuck traque des gourous dans le documentaire « Mort biologique sur ordonnance téléphonique », qui a été suivi du livrechoc On a tué ma mère ! La journaliste y raconte comment sa mère a découvert une masse dans son sein, et comment des adeptes de la biologie totale lui ont juré qu’elle mourrait si elle allait à l’hôpital. Même lorsque sa tumeur cancéreuse a paralysé et fait gonfler son bras. Même lorsqu’elle a causé une plaie suppurante.

Bonne élève, la vieille dame enregistrait toutes ses conversations pour mieux comprendre. Ce fut son testament. On y entend son gourou la culpabiliser lorsqu’elle se plaint de douleurs insupportables, ou de dépenser beaucoup sans amélioration. « Avec vous, rien ne marche jamais, madame, la blâme-t-il. Vous vous opposez à tout. À quoi ça sert de vous aider si vous ne voulez pas être aidée ».

Il relance pourtant sa cliente jusqu’à l’hôpital, pour lui dire qu’il est fier d’elle, car elle va « partir en harmonie ». Avant sa mort, Mme de Reuck mère a plutôt demandé à sa fille de porter plainte en lui disant : « je me suis trompée de chemin. Pardon ! ».

La magie des gourous à l’hôpital

« Il nous arrive de devoir chasser des personnes des chambres d’hôpital, parce qu’elles essaient d’endoctriner les malades », rapporte Fernand Patry, du service des soins spirituels du Centre hospitalier universitaire de Montréal.

Ce n’est pas la situation la plus fréquente. Ni la plus surprenante. À l’hôpital universitaire Royal Victoria, depuis un an et demi, les cancéreux se voient offrir les services d’une employée contractuelle pratiquant le reiki – une technique de « canalisation d’énergie » à laquelle certains praticiens prêtent des vertus magiques.

- Oh là là ! J’ai jamais vu une ligne de vie aussi courte...

L’établissement suit une véritable tendance. Environ 15 % des hôpitaux américains offrent eux aussi le reiki, selon le magazine Consumer Reports on Health. C’est le cas même si les études relatives à son efficacité sont contradictoires.

Ce genre de thérapie complémentaire ne remplace pas les traitements conventionnels, prend soin de préciser Gwynneth Gorman, cadre au Royal Victoria. Comme la musicothérapie ou le yoga, elles aident plutôt le patient « à faire face au cancer, à soulager les effets secondaires liés aux traitements et à gérer les sentiments de détresse », énumère-t-elle.

La femme qui propose le reiki n’a pas le droit de promettre de miracle aux malades, et elle est tenue de leur remettre un formulaire d’évaluation, assure enfin Mme Gorman.

Le problème, c’est que sur l’Internet, plusieurs experts en reiki ne prétendent pas seulement apaiser. À grand renfort de témoignages invérifiables, ils jurent qu’ils peuvent éliminer les maladies – y compris les tumeurs.

Offrir ce genre de soins à l’hôpital brouille les pistes entre la science et la pseudo-science, s’indigne Serge Larivée, chercheur en psychoéducation à l’Université de Montréal.

« C’est comme un cheval de Troie, lance le Dr François Gauthier, du Collège des médecins. Mais plutôt que de risquer que le patient aille n’importe où, on l’accepte comme adjuvant. Il ne faut pas se rendre vulnérable à des accusations de chasse aux sorcières. »

Numérologie et astrologie

L’an dernier, le Collège a semoncé des médecins qui œuvraient chez Narconon, un centre de désintoxication de Trois-Rivières associé à l’Église de scientologie. On y imposait la sudation extrême.

Il y a quatre ans, un reportage-choc de Radio-Canada avait par ailleurs révélé qu’une généraliste montréalaise et une infirmière de Sherbrooke dissuadaient les cancéreux de tenter la chimiothérapie.

À l’hôpital Santa Cabrini, une conseillère en soins palliatifs, Line Asselin tentait apparemment d’attirer des patients aux ateliers spirituels d’un groupe de Mont-Saint-Hilaire, dont la chef se faisait appeler « Mère ». D’après une décision du comité de discipline, l’ex-infirmière est tombé amoureuse d’un pompier atteint du cancer du côlon. Et elle lui a dit que « Mère » pourrait peut-être le sauver s’il quittait sa femme pour régler un conflit intérieur. L’homme est mort cinq mois après avoir écouté ses conseils.

Mme Asselin a été radiée pour trois ans en 2004. Depuis, elle dit transmettre des enseignements « par canalisation » et se présente comme infirmière de formation. Elle travaille notamment dans des résidences pour personnes âgées, au Québec et en France, pour apprendre aux gens à renaître avant la mort. « On a inventé des choses pour me salir. Il n’y a rien de mal à s’intéresser aux compétences du cœur », nous a-t-elle déclaré.

Autre cas du genre : alors qu’elle travaillait dans un centre de santé – et malgré divers avertissements –, l’infirmière Madeleine Cayer a utilisé pendant des années la numérologie, l’astrologie et le reiki auprès de patients à la santé mentale fragile. Elle a même dit à une patiente suicidaire qu’un proche décédé voulait qu’elle suive ses traces. Il a fallu qu’elle ait une relation amoureuse avec un autre patient pour qu’une plainte aboutisse à l’Ordre des infirmières et des infirmiers (OIIQ) et qu’elle soit radiée pour trois mois, en 2003.

Idéalistes ou narcissiques ?

Dans pareils cas, la soif de pouvoir peut être en cause, analyse le bioéthicien et médecin Marc Zaffran. « Il y a des gens qui ont eu envie de soigner parce qu’ils aiment contrôler les autres, dit-il. Mais ils réalisent qu’à l’hôpital, on ne peut pas faire tout ce qu’on veut ».

« D’autres peuvent être frustrés de voir des gens mourir, et ne plus vouloir travailler dans des conditions aussi dures », nuance-t-il.

À Montréal, l’infirmière Françoise Moquin offrait des massages et de la méditation dans une maison de soins palliatifs. L’état de certains malades s’est amélioré. Elle s’est alors mise à rencontrer des chamans, une expérience qu’elle raconte dans un livre, Rites de guérison.

Sincèrement convaincue, elle s’en est remise à eux lorsqu’elle s’est découvert une tumeur au sein, à 56 ans. Son cancer s’est propagé aux os. « Elle voulait aller voir plus loin que la pilule. La chimiothérapie l’aurait peut-être tuée encore plus rapidement, comme c’est arrivé à l’une de ses amies », explique son ancien compagnon, Yves Allaire.

Chose certaine, les infirmières semblent particulièrement réceptives aux approches alternatives. Coach de vie dans les Laurentides, l’ex-infirmière Gisèle Proulx nous a déclaré avoir été invitée dans une quarantaine d’hôpitaux, pour donner des cours de leadership et de communication à ses anciennes consœurs. Elle dit en profiter pour leur donner des « outils énergétiques » et leur faire « palper leurs champs électromagnétiques ». « Les infirmières touchent tout le temps et on vit des choses à travers, on a des intuitions qui montent », dit-elle. Ellene présente pas son cours de la sorte, pour ne pas effrayer les cadres, dit-elle, mais mise sur le fait qu’ils seront en fin de compte heureux des résultats obtenus.

L’École des sciences infirmières de l’Université Laval a pourtant déjà été malmenée par les Sceptiques du Québec pour un cours portant entre autres sur le balancement des chakras et la guérison par les sons, les couleurs et les cristaux.

Depuis, beaucoup d’encadrement a été fait relativement aux approches psychospirituelles, nous a assuré l’OIIQ (ordre des infirmières et infirmiers du Québec), en insistant sur l’importance de se montrer « très prudent dans l’ouverture aux approches complémentaires ».

Le vrai danger vient des défroqués, qui sont difficiles à surveiller, affirme la directrice du développement et du soutien professionnel, Suzanne Durand. « Les gens ont l’impression que parce qu’une personne a été infirmière, elle ne peut pas nuire à leur santé », s’inquiète-t-elle.

Un Québec fou de santé

Depuis que les Québécois ne croient plus à la vie éternelle, ils cherchent à vivre le plus longtemps possible, ici, sur terre.

Pour Marie-Ève Garand, c’est ce qui offre un marché lucratif aux gourous de la santé. « De nos jours, on ne cherche plus à être saint, mais à être sain, sans le t. Le culte de la santé est LA religion de l’heure », analyse la théologienne, qui a dirigé le Centre d’information sur les nouvelles religions de l’Université de Montréal.

« On pensait qu’une fois que Dieu serait mort, on serait plus libres, rappelle-t-elle. Mais d’autres impératifs sont apparus pour nous réguler. Il faut bien manger, il faut être en forme, être heureux, faire attention à son corps... Je ne suis même pas certaine que les gens sont conscients de leur quête. »

La jeune femme y voit le symptôme d’une crise idéologique plus large. Aujourd’hui, dit-elle, on se déresponsabilise relativement à sa détresse, et on recherche de façon « incessante, voire obsessionnelle », des explications et traitements médicaux.

Autre explication : le désir de ne pas être traité comme un simple numéro.

« La personne qui apprend qu’elle souffre d’une maladie potentiellement mortelle est en état de choc. Ce n’est pas seulement un corps à soigner, elle a besoin d’être écoutée. Si l’on humanisait les soins à l’hôpital, les patients auraient moins besoin d’aller à l’extérieur », estime Mme Garand.

Les nouvelles approches répondent à un autre besoin, dit-elle. « De tout temps, l’humain a cru qu’il avait deux dimensions, qu’il n’était pas qu’un corps, mais aussi une âme. L’avantage de ces groupes, c’est qu’ils prétendent prendre aussi en charge la psyché. Ils déplacent le lieu de la maladie du corps à la tête. » Les gens ont alors l’impression d’avoir prise sur leur maladie, d’être partie prenante de la guérison. Ils y voient l’occasion de transformer leur vie.

Malheureusement, ils ne sont pas toujours conscients de la philosophie derrière le discours, constate Mme Garand. « Ce n’est pas la même chose de croire que les cellules sont programmées par les vies antérieures, ou que le stress moderne ou un conflit psychologique les rend cancéreuses, souligne-t-elle. Il faut se poser des questions. »

Pour Marc Zaffran – un médecin et chercheur devenu bioéthicien et écrivain –, « le grand atout des guérisseurs, c’est que les médecins ne peuvent adoucir la réalité de la vie et de la maladie ». « C’est sur cela que les guérisseurs tablent, dit-il. Eux vous laissent dire ce que vous souhaitez le plus, pour ensuite vous le promettre ».

La détresse, signe vital

Il y a moins d’un an, le gouvernement du Québec a reconnu l’importance d’avoir,

– Elle a tout essayé !...

dans les hôpitaux, des intervenants en soins spirituels, qui ne sont rattachés à aucune religion particulière. Une grande première au Canada.

« C’est vital d’apaiser la détresse des malades, et le corps médical n’a pas toujours le temps », observe Fernand Patry, du Centre hospitalier universitaire de l’Université de Montréal. La détresse affaiblit la capacité d’affronter la maladie et ses symptômes, concluait l’an dernier le Comité d’oncologie psychosociale rattaché au ministère de la Santé du Québec. Pour lui, cet impact est si réel qu’il faut considérer la détresse comme un signe vital à part entière (avec la température, le pouls, la pression artérielle, la respiration et la douleur).

M. Patry et une quinzaine de collègues visitent donc les chambres des patients sur le point de mourir ou de subir une intervention majeure. Leur but : les aider, ainsi que leurs familles, à traverser la tempête. On tente de les apaiser en abordant avec eux les questions fondamentales de la vie, explique l’accompagnant.

Gourous et guérisseurs : du Québec à la France

Introduction par la Rédaction de SPS.

(1) Le marché des enfants.

(2) Les gourous dans l’école.


Merci à PEZ pour ses illustrations.

Retrouvez d’autres dessins de l’auteur sur son site « PEZ croque l’actu ».


Les autres dessins sont de José (1930 – 2011).

Publié dans le n° 310 de la revue


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