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Les clones animaux : en manger ou pas ?

Publié en ligne le 21 décembre 2008 - Alimentation -

Les premiers clonages d’animaux par transfert de noyau dans le cytoplasme d’ovocytes énucléés datent de cinquante ans. Il s’agissait de xénopes, des batraciens très utilisés dans les laboratoires. Les premiers clones de moutons ont été obtenus il y a vingt ans dans le but d’accélérer le progrès génétique. La méthode qui était alors opérationnelle consistait à utiliser des cellules fraîches d’embryons précoces comme sources de noyaux. L’affaire a tourné court car le rendement de l’opération était trop faible et les embryons donneurs de noyaux avaient un statut génétique individuel inconnu. Seuls les parents des embryons étaient connus.

La situation a changé il y a dix ans avec la naissance de la brebis Dolly obtenue par transfert de noyau provenant de cellules somatiques d’un animal adulte. Le rendement de l’opération était initialement très faible mais il s’est amélioré ces dernières années jusqu’à faire du clonage une méthode possible d’amélioration génétique. Cette perspective a soulevé une série de questions d’ordre sanitaire, économique et éthique [1]. Plusieurs rapports provenant d’agences de sécurité et en particulier de l’AFSSA [2], de l’AESA [3] (Agence Européenne de Sécurité Alimentaire) et la FDA (Food and Drug Administration des États-Unis [4]) tentent d’établir des règles permettant de déterminer si les produits issus des clones sont sains ou non pour les consommateurs. L’application du clonage pour les élevages ne va pas de soi. Une proportion importante des fœtus de clones ne se développe pas jusqu’à terme et beaucoup de nouveau-nés ont de sérieux problèmes de santé au point de mourir quelques jours après leur naissance. Certains deviennent apparemment normaux après avoir bénéficié d’une assistance pendant les premières semaines qui suivent leur naissance. Ces anomalies deviennent de moins en moins fréquentes au fur et à mesure que la méthode de clonage est mieux maîtrisée. Après six mois, un clone ne se distingue globalement en rien qui soit mesurable des animaux contrôles. Un vétérinaire appliquant les règles classiques permettant de déterminer si la carcasse d’un animal peut être introduit dans les circuits de consommation donnerait sans hésiter son autorisation pour la consommation des carcasses des clones de plus de six mois. nombreuses, disparates et quelque peu contradictoires suggèrent cependant que les clones ont une sensibilité un peu augmentée vis-à-vis de certaines maladies infectieuses mais surtout qu’ils ne doivent pas être tout à fait normaux étant donné leur début souvent difficile dans la vie [5][6][7].

Chaque cellule d’un mammifère contient les 25 000 gènes de l’organisme auquel elle appartient, mais seulement 2 000 sont spécifiquement exprimés dans chaque type de cellule somatique des organes. La formation des organes au cours du développement embryonnaire et fœtal et la différenciation des cellules en cellules somatiques qui l’accompagne correspondent donc à une extinction sélective des 23 000 gènes dont le fonctionnement n’est pas nécessaire dans une cellule donnée. Ce phénomène d’extinction sélective est réversible et un des mécanismes essentiels qui en est responsable est la méthylation (addition de groupement méthyle CH3) de certaines cytosines (une des bases de l’ADN). Ces mécanismes de la régulation de l’expression des gènes que l’on qualifie d’épigénétiques sont beaucoup plus importants qu’on ne l’imaginait il y a quelques années seulement. Une observation troublante est que les conditions environnementales chez les animaux comme chez les plantes ont une influence très grande sur les mécanismes épigénétiques de l’expression des gènes. Cela se traduit par une activation ou une extinction de certains gènes. Ces modifications épigénétiques, qui apparaissent correspondre à des mécanismes adaptatifs, sont en partie transmissibles aux cellules filles mais également à la descendance pendant plusieurs générations. Il n’est pas certain que toutes les modifications épigénétiques induites par l’environnement soient réversibles, ce qui pour certains est une réhabilitation au moins partielle du lamarckisme.

La formation des gamètes puis d’un embryon à partir d’une cellule somatique, que ce soit par fécondation ou par clonage, implique que les 23 000 gènes qui ont été rendus silencieux au cours de la différenciation cellulaire redeviennent actifs pour assurer le développement de l’embryon. Des examens détaillés ont montré qu’une proportion importante des gènes des clones ne s’exprime pas normalement. Cela est corrélé avec une méthylation restée anormalement élevée de l’ADN, ce qui indique que bon nombre de gènes des cellules somatiques donneuses de noyaux n’ont pas été convenablement reprogrammés et donc devenus disponibles pour les différentes étapes du développement. Les clones sont donc des organismes épigénétiquement modifiés. Les descendants des clones obtenus par une reproduction sexuelle classique ont semble-t-il recouvré leur normalité. La formation des gamètes et la fécondation sont donc capables d’effacer la plupart sinon tous les défauts du clonage. Ce point est essentiel car il n’est nullement question de consommer (en série) les clones eux-mêmes mais uniquement leurs descendants. Les candidats au clonage sont peu nombreux et restreints aux animaux d’élite qui ont fait leurs preuves comme géniteurs et dont on souhaite prolonger artificiellement l’activité de reproduction. Aucune différence significative de composition de la viande et du lait entre les clones et les animaux contrôles n’est apparue. Les produits issus des clones ne sont ni toxiques, ni allergènes et pas davantage mutagènes. Les clones se reproduisent normalement. Aucun des génomes endogènes de rétrovirus bovins examinés n’a été réactivé par le clonage [6][7].

Ces observations ont conduit la FDA et l’AESA à publier en 2008 chacune un rapport sur les risques alimentaires de la consommation des produits issus des clones, après avoir pris en compte les avis des représentants de la société civile. La FDA et l’AESA ont conclu qu’aucun indice ne pouvait faire supposer que la consommation des produits issus des clones et des animaux normaux comportait des risques alimentaires différents, mais que ces conclusions reposaient sur un nombre encore limité de données qu’il serait souhaitable d’augmenter par l’étude de clones supplémentaires [6][7][8][9]. La FDA a également considéré que les clones (en réalité leurs descendants) ne sont pas suffisamment différents des animaux contrôles pour justifier un traitement particulier avant leur mise sur le marché et en particulier un étiquetage. La semence de clones bovins est commercialisée et les produits de leurs descendants sont en vente libre aux USA, sans traçabilité particulière semble-t-il [9][10][11].

Pendant ce temps, les Japonais ont autorisé la consommation des clones de bovins de Kobé (obtenus uniquement à partir des noyaux de cellules embryonnaires) dont la viande est très appréciée des consommateurs qui ont les moyens de se l’offrir.

Les Européens ont soulevé plusieurs objections. Les tests d’innocuité des produits issus des clones sont considérés comme insuffisants. Le mal-être des clones et des mères porteuses n’est pas éthiquement acceptable aux yeux du Comité d’Éthique de l’UE et de la majorité des Européens qui ne voient pas par ailleurs l’urgence ni le bénéfice économique réel d’utiliser le clonage pour les animaux d’élevage. Les consommateurs des deux côtés de l’Atlantique trouvent peu appétissants les produits issus des clones qui leur paraissent trop manipulés. Il est par ailleurs recommandé d’attacher une attention particulière à l’exploitation des clones pour en tirer le meilleur parti sans réduire la biodiversité des animaux d’élevage, déjà malmenée par la sélection classique. Il est de plus recommandé de suivre les descendants des clones pendant plusieurs générations pour identifier des problèmes sanitaires non apparents chez leurs parents [12].

La consommation des produits issus de clones n’est donc pas imminente dans l’UE. Les arguments invitant à prendre son temps ou à ne pas utiliser du tout le clonage ne manquent pas, mais il est difficile de ne pas voir une fois de plus dans l’attitude des Européens, en plus d’une sage prudence, une peur de la nouveauté, un suivisme confortable car accompagné du sentiment d’accomplir une bonne action collective et une technophobie qui n’est pas plus raisonnable que la technophilie des décennies passées.

Références

1 | Suk J, Bruce A, Gertz R et al. “Dolly for dinner ? Assessing commercial and regulatory trends in cloned livestock”. Nature Biotechnol. 2007. 25 : 47-53. Scientific Opinion on Food Safety, Animal Health and Welfare and Environmental Impact.
2 | Bénéfices et risques liés aux applications du clonage des animaux d’élevage. 2005. Rapport de l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments.
3 | European Food Safety Authority (EFSA). (2008). Food safety, animal health and welfare and environmental impact of animals derived from cloning by somatic cell nucleus transfer (SCNT) and their offspring and products obtained from those animals. EFSA Journal, 6(7), 767.
4 | FDA. (2008). Animal cloning : A risk assessment. Center for Veterinary Medicine, U.S. Food and Drug Administration, Department of Health and Human Services, Pages 1-968.
5 | Y. Heyman, P. Chavatte-Palmer, V. Berthelot et al. “Assessing the quality of products from cloned cattle : An integrative approach.” Theriogenology. 2007. 67 : 134-41.
6 | Rudenko L and Matheson J C. Clones and Their Progeny. Theriogenology. 2007. 67 : 198-206
7 | Yang X, Tian X C, Kubota C et al. “Risk assessment of meat and milk from cloned animals.” Nature Biotechnol. 2007. 25 : 83-77.
8 | Rudenko L, Matheson J C, Sundlo S F. Animal cloning and the FDA—the risk assessment paradigm under public scrutiny. Nature Biotechnol. 2007. 25 : 39 – 43
9 | Bénéfices et risques liés aux applications du clonage des animaux d’élevage. 2005. Rapport de l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments.
10 | “The emperor’s new clones.” Nature Biotechnol. 2007. 25 : 1.
11 | “FDA’s cloning report bypasses ethics, exposes European dilemma”. Nature Biotechnol. 2007. 25 : 7-8.
12 | Houdebine L M, Dinnyés A, Bánáti D, Kleiner J, Carlander D. (2008) “Animal Cloning for Food : Epigenetics, Health, Welfare and Food Safety Aspects.” Trends in Food Science and Technology 19(SUPPL. 1)..


Publié dans le n° 283 de la revue


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L' auteur

Louis-Marie Houdebine

Louis-Marie Houdebine est directeur de recherche honoraire à l’INRA. Il a été membre de la Commission du génie (...)

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