La différence entre Hahnemann et Darwin

Ulrich Kutschera - SPS n° 282, juillet 2008

Traduction de Jean Günther. Ce texte est paru dans Skeptical Inquirer (janvier 2008).

Contrairement à la biologie de l’évolution, l’homéopathie est un système clos et dogmatique régi par des règles intangibles.

Un « special report  », paru récemment dans la revue Nature1, qualifiait de pseudo-science le fameux principe de similitude (« les semblables soignent les semblables »), par lequel on prétend traiter les malades par des agents extrêmement dilués, vigoureusement secoués (« dynamisation2 »). La conclusion est correcte, mais je crains que cet article, que l’on peut voir comme la suite d’une excellente analyse sur l’homéopathie et la physique publiée il y a dix ans dans le Skeptical Inquirer3, ne convainque pas tous les lecteurs du caractère antiscientifique de cette médecine alternative. Je pense toutefois que les arguments supplémentaires ci-après devraient persuader chaque personne à l’esprit ouvert que l’homéopathie n’est en réalité qu’un charlatanisme hérité du 18e siècle.

En premier lieu, la prétention des homéopathes selon laquelle un remède très dilué a un effet indépendant de la croyance du patient et du médecin a été réfutée. Cette affirmation est fondée sur le présupposé que les diverses préparations ainsi obtenues peuvent être distinguées l’une de l’autre. Une étude quantitative4 a montré que deux préparations spécifiques, Natrium muriaticum 30CH et Sulphur 30CH, prétendues très actives et supposées dotées de propriétés très différentes, n’ont pu être distinguées par un éminent homéopathe. Ce praticien était autorisé à utiliser toutes les méthodes (cliniques, physiques, chimiques) pour identifier ces préparations (voir encadré).

En deuxième lieu, les homéopathes prétendent habituellement que leurs principes ont été confirmés par leur efficacité en médecine vétérinaire. Dans ces essais, le patient non humain ne se rend même pas compte qu’il prend un médicament, ce qui exclurait l’effet placebo. Mais un article récent sur l’homéopathie en médecine vétérinaire a montré la fausseté de cette prétention fréquemment émise (Taylor, 2005)5.

Quand les homéopathes ne retrouvent plus leurs petits

Les dilutions homéopathiques sont telles qu’il ne reste plus rien de la substance mère dans les préparations proposées aux patients. Dit autrement, deux médicaments homéopathiques, au-delà d’une certaine dilution, sont strictement indiscernables. Difficile à admettre pour un pratiquant convaincu. C’est ce défi qui est régulièrement adressé aux adeptes des petits granules, ainsi qu’aux laboratoires homéopathiques : essayez de reconnaître vos propres produits, une fois les étiquettes enlevées. Utilisez toutes les techniques que vous voulez. Bien sûr, aucun laboratoire n’a, à ce jour, accepté de relever un tel défi. Mais un éminent praticien, président de la faculté d’homéopathie américaine de l’époque a accepté le test. C’est cette expérience que décrit T. D. M. Roberts6 dans la revue Nature en 1989. Honnête et conséquent, le praticien homéopathe se déclarait confiant, et certain qu’aucune confusion ne pourrait être faite entre les deux médicaments sélectionnés Natrium muriaticum 30CH et Sulphur 30CH.

Vingt flacons stérilisés sont numérotés puis remplis par l’une ou l’autre des préparations, et ce de façon aléatoire. Le praticien pouvait utiliser toutes les méthodes possibles, « chimiques, physiques, cliniques, parapsychologiques, ou même magiques » pour déterminer le contenu de chacun des flacons. Il a toutefois utilisé les méthodes classiques qu’il connaissait bien dans le cadre de sa pratique médicale. L’expérience s’est menée entre 1958 et 1967, et les conclusions ont été présentées en 1970. Une analyse statistique rigoureuse n’a pas permis de montrer que l’identification était supérieure à ce que donnerait un simple tirage au hasard.

En troisième lieu, l’homéopathie moderne repose sur la supposition selon laquelle les remèdes conservent une activité physiologique même dilués au-delà du nombre d’Avogadro (voir figure 1), ce qui implique l’absence de molécules de la substance active : les hautes dilutions sont des solutions sans soluté. Cette hypothèse de « mémoire de l’eau » ou d’« imprégnation », discutée en détail par Park7, a été récemment réfutée. En utilisant de nouvelles techniques spectroscopiques, il a été montré que l’eau perd sa « mémoire » des corrélations structurales en cinquante femtosecondes (une femtoseconde vaut 10-15 seconde), ce qui rend impossible tout stockage à long terme d’informations provenant de particules précédemment dissoutes, comme le prétendent les homéopathes8.

Les dilutions homéopathiques sont contraires à notre connaissance de la matière

Les dilutions utilisées en homéopathie sont telles qu’il ne reste en général plus rien de la substance mère utilisée. Il ne reste strictement que le solvant. Cela tient à deux choses. D’une part, la matière n’est pas infiniment divisible, elle est composée de particules élémentaires : atomes et molécules. Au-delà d’une certaine dilution, il ne peut donc matériellement plus exister de trace de la substance mère (l’atome ou la molécule élémentaire ne se divise pas). Et justement, les dilutions homéopathiques sont telles que ce seuil est largement dépassé pour la plupart des médicaments.

Les Centésimales Hahnemanniennes (CH)

Une Centésimale Hahnemannienne (CH) est une dilution au centième. Une substance 2CH est donc diluée deux fois au centième, soit au 10 000e (100x100). À 3CH, on a divisé par 1 million ! La figure montre qu’en partant d’un volume d’eau contenant 10 000 particules et en procédant à une dilution 3CH il ne reste plus rien. En réalité, le hasard peut faire que certaines doses diluées gardent une ou plusieurs molécules. Mais, dans notre exemple, la probabilité que la dose 3CH contienne une molécule n’est que de 1 sur 100. À 4 CH elle sera de une sur 10 000. À 5CH de 1 sur 1 million. Dans un tube qui contient une seule molécule, une dilution au centième revient à remplir cent tubes en complétant avec du solvant pur. « La » molécule restante ne peut pas se répartir dans les cent tubes, elle se retrouve dans un et un seul tube. Si on ne garde qu’un seul des cent tubes, la probabilité que la molécule soit présente est donc bien de un sur 100.

Au-delà de 12CH, il ne reste rien

Dissolvons 342,3 grammes de saccharose dans de l’eau pure pour obtenir un volume de 1 litre. Cette solution initiale contient environ 6,022x1 023 molécules de saccharose (soit une mole). Supposons maintenant que nous préparions notre eau sucrée à la manière homéopathique, en la diluant à 12CH (12 fois d’un facteur 1/1 00, soit 10-24). En rapprochant ce 10-24 des 6,022x1023 initiales, on constate qu’il ne restera rien que du solvant (moins d’une chance sur 10 de trouver ne serait-ce qu’une seule molécule de saccharose). Et à 13 CH, moins d’une chance sur 1 000, et ainsi de suite.

SPS

Il faut noter, en fin de compte, que les arguments des homéopathes n’ont pas beaucoup changé en deux cents ans. Si Hahnemann devait passer un examen en médecine homéopathique de nos jours, il n’aurait pas de problèmes pour répondre correctement à la plupart des questions. Par contre, Charles Darwin n’aurait aucune chance de réussir un tel examen en biologie de l’évolution, car notre théorie synthétique moderne de l’évolution biologique va très au-delà de son principe classique de l’hérédité corrigée par la sélection naturelle. Des termes tels que génotype, phénotype, mutation germinale, etc. lui étaient inconnus, car il utilisait les outils de son époque. Malgré ces limitations, il souleva bien des questions nouvelles et ouvertes et devint finalement l’ancêtre d’un nouveau programme de recherches et d’une nouvelle discipline scientifique9.

Contrairement à la biologie de l’évolution, l’homéopathie est un système dogmatique, fermé, avec des règles figées. De plus l’argument de base de l’homéopathie, « rien, dissout dans l’eau, est plus efficace que de l’eau dans laquelle rien n’est dissout », est une tautologie irrationnelle dépourvue de bases factuelles (voir encadré). L’homéopathie doit être vue comme une foi figée, quasi-religieuse, et n’a pas sa place dans un programme d’enseignement scientifique.

Des dilutions vertigineuses

Pour se faire une idée des dilutions homéopathiques, voici une illustration très parlante10 :
4 CH = une goutte de la substance de produit actif initial dans une piscine de jardin,
5 CH = une goutte de cette même substance dans une piscine olympique,
6 CH = une goutte dans un étang de 250 m de diamètre,
7 CH = une goutte dans un petit lac,
8 CH = une goutte dans une grand lac de 10 km² par 20 m de profondeur,
9 CH = une goutte dans un très grand lac de 200 km² par 50 m de profondeur,
10 CH = une goutte dans la Baie d’Hudson,
11 CH = une goutte dans la mer Méditerranée,
12 CH = une goutte dans tous les océans de la planète,
30 CH = une goutte dans un milliard de milliard de milliard de milliard de fois toute l’eau de tous les océans de la planète.

À ce niveau de dilution (30CH), une goutte initiale se retrouve étendue dans une sphère de liquide de rayon plus grand que la distance du Soleil à la Terre.

1 Giles J, « Degrees in homeopathy slated as unscientific ». Nature n° 446, pp.352-353, 2007.

2 C’est le terme consacré chez les homéopathes français (NdT).

3 Park R.I., « Alternative medicine and the laws of physics ». Skeptical Inquirer 21 (5), 24-28, 1997.

4 Roberts T.D.M. « Homeopathic test », Nature n° 342, p 350, 1989.

5 Taylor N., 2005 « Homeopathy in veterinary medicine », Skeptical Intelligencer n° 8, pp. 15-18. Cet article a été publié, en traduction, dans SPS n° 274, Octobre 2006, en même temps qu’un autre texte (« l’Homéopathie vétérinaire au Royaume Uni ») du même auteur. (NdT).

6 Roberts T.D.M. « Homeopathic test », Nature n° 342, p 350, 1989.

7 Voir note n° 3.

8 Cowan M.L. et al., « Ultrafast memory loss and energy redistribution in the hydrogen bond network of liquid H2O », Nature, n° 434, pp 199-202, 2005.

9 Kutschera U. Niklas K.J., « The modern theory of biological evolution : an expanded synthesis » Naturwissenschaften n° 91, pp. 255-276, 2004.

10 Tempête sur l’homéopathie, Elie Arié et Roland Cash, Les Asclépiades éditeur, 2006.

Mis en ligne le 3 octobre 2008
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