Les crop circles : le mythe perdure… un peu !

Francine Cordier et Patrice Seray - SPS n°326 - octobre/décembre 2018

Les crop circles (dénommés agroglyphes en français) sont ces immenses figures géométriques tracées dans les champs de céréales et apparues pour la première fois dans les années 1970. Vus d’avion, ils prennent toute leur ampleur et expriment toute leur beauté. Vus d’en bas, ils ne ravissent pas toujours les agriculteurs qui voient ainsi une partie de leur récolte abîmée1. Mais surtout, les agroglyphes ont été l’objet de controverses longues et animées : pour certains, leur origine extraterrestre ne fait pas de doute. Cependant, aujourd’hui, le mystère est définitivement levé : ils sont l’œuvre (souvent nocturne) d’amateurs, véritables artistes équipés d’un matériel relativement simple (des cordes et des planches). En 1991, deux des principaux auteurs de ces réalisations géométriques (ils revendiquent la paternité du phénomène) ont dévoilé dans le détail leur façon de procéder [1].

En 1993, le rapport VECA (Voyage d’étude des cercles anglais, rapport finalement publié en 2002 [2]), rédigé par Gilles Munsch, professeur de mécanique en lycée, visait à apporter un éclairage scientifique sur ces phénomènes, et aussi à fournir des éléments permettant de se mettre  « dans la peau d’un circle-maker [un réalisateur d’agroglyphe]  ». Huit grands principes étaient présentés, parmi lesquels la sélection du lieu (visibilité), le mode opératoire pour ne pas laisser de traces, la navigation dans les lignes de semence, la réalisation de la figure, etc. S’ajoutant aux principes énoncés dans VECA, un constat : le choix de la période de réalisation doit tenir compte de l’éclairage de nuit (pleine lune ou lune gibbeuse), du climat de la région et de la nature des céréales exploitées. Celles-ci doivent être suffisamment grandes pour que la figure soit belle (de loin, car à l’intérieur, il est systématiquement relevé des imperfections) et les tiges doivent être suffisamment souples pour pouvoir être pliées sans se casser. La période de l’épiaison, peu avant la récolte, est la plus indiquée. Notons qu’à cette période, les blés couchés pourront légèrement se relever, évitant aux cultivateurs de perdre une partie de leur récolte (si toutefois elles n’ont pas été trop endommagées par les curieux et les auto-proclamés spécialistes en visite sur le site).

La thèse extra-terrestre toujours présente

Depuis plusieurs années, le nombre d’agroglyphes semble en baisse au niveau mondial. Il est probable que l’information maintenant largement disponible (rapport VECA, articles non sensationnalistes dans les médias, sites d’auteurs d’agroglyphes expliquant leurs réalisations) a contribué à lever le voile sur le côté mystérieux qui faisait une part du succès du phénomène. En France en 2017, une dizaine de crop circles seraient apparus. La presse, rendant compte d’un événement toujours spectaculaire, se montre maintenant souvent plus circonspecte quant à son explication. Le Parisien, à propos d’agroglyphes apparus dans le Cher en juin 2017 indique que, si  « ces formes sont considérées par certains comme des messages ésotériques adressés aux extraterrestres ou à l’au-delà », la réalité est pourtant  « moins surnaturelle ».

Malgré tout, l’appel aux extraterrestres ou à mère Gaia comme responsables de ces figures revient inexorablement. Ainsi, dans Le Républicain Lorrain du 22 octobre 2017, sous le titre « Saint-Avold : les crop circles, entre doutes et fascination », la parole est exclusivement donnée à Umberto Molinaro, promoteur d’une explication surnaturelle qui affirme que  « ces dessins sont l’œuvre “d’êtres de lumière qui nous protègent” » et qui nous adressent des  « messages mathématiquement codés mais aussi poétiques et humoristiques ». Pour lui, les êtres humains ne sont pas capables de créer  « en une seconde et sur des kilomètres carrés » ces figures  « à la fois simple et d’une complexité inimaginable au niveau de la géobiologie, de la géométrie et de la numérologie ». Le quotidien régional réitère cette présentation unilatérale quelques mois plus tard (25 avril 2018) en invitant ses lecteurs qui voudraient  « en savoir plus sur les crop circles, ces dessins géométriques aux origines inconnues » à participer à une réunion du même Molinaro. C’est pourtant ce « spécialiste » qui se fera prendre quelques mois plus tard par un « vrai-faux » agroglyphe (voir encadré).

Les « arguments »

Les partisans des explications paranormales ou extraterrestres mettent souvent en avant des affirmations non vérifiées ou non vérifiables, quand elles ne sont tout simplement pas dénuées de signification scientifique. Examinons quelques-uns des principaux arguments.

  • Une civilisation voulant entrer en contact avec nous. Les crop circles seraient un moyen pour des extraterrestres de communiquer avec nous, de nous faire parvenir des messages. Ne peut-on pas imaginer qu’une civilisation souhaitant entrer en contact et disposant d’une technologie lui permettant de venir sur Terre sans être remarquée disposerait de bien d’autres moyens plus explicites que des figures dans des champs de céréales ?
  • Des phénomènes physiques « extraordinaires ». Les convaincus de la fabrication non humaine des agroglyphes n’hésitent pas à reconnaître que la plupart de ces motifs sont fabriqués par des humains. Mais, affirment-ils, pas tous ! Les « crop circles authentiques  » se reconnaîtraient par l’existence de phénomènes physiques « exceptionnels » [3] :  « apparition en quelques secondes ou quelques minutes (enregistrement par caméras infrarouges, visuellement) »,  « épis […] jamais cassés ou piétinés mais pliés au premier nœud du bas, couchés, densément tressés, souvent dans un sens de spirale »,  « fortes anomalies magnétiques », « puissant champ électromagnétique uniquement à l’intérieur des formes, et plus intense vers le centre ». Ces explications émanent d’ « analyses énergétiques par radiesthésie faites par des géobiologues ». Est également évoquée  « la présence de métaux et des isotopes radioactifs rares » avec  « une radioactivité jusqu’à 350 fois supérieure à la normale ». Et les témoignages ne sont pas en reste :  « Certains visiteurs qui s’aventurent à l’intérieur des crop circles authentiques ressentent des picotements dans le corps, des vertiges, nausées, maux de tête […] mais ces phénomènes cessent dès qu’ils ressortent. »
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    Crop circle en Suisse
    © Jabberocky, Wikimédia
  • Des tiges de blé avec des nœuds allongés et enflés caractéristiques. Des « analyses en laboratoire » sont mises en avant, affirmant que les  « nœuds de croissance (pulvinus) des épis [les épis couchés] sont plus gros et plus longs et au microscope on distingue des taches dans le tissu cellulaire », prouvant ainsi  « qu’une énergie est à l’origine du phénomène » similaire à ce qu’on obtiendrait  « en exposant un épi aux micro-ondes ». En supposant ce gonflement, nul besoin de micro-ondes ou d’ondes pulsées, un effet mécanique peut en être à l’origine. La plante ayant subi un traumatisme se « défend », elle va tenter de continuer sa pousse et cela va plus ou moins allonger le nœud. Avec une graine écrasée par un procédé mécanique (planche ou tracteur par exemple) on obtient le même aspect.
  • Des graines transformées. L’utilisation de graines provenant de l’intérieur d’un agroglyphe offrirait un rendement supérieur de 27,9 % [4] pour une semence identique.
L’expérience sociale de youtubeurs

Un week-end de juin 2018, un agroglyphe apparaît dans un champ de blé près de Sarraltroff en Moselle. Le Républicain Lorrain se rend sur place pour accompagner Umberto Molinaro présenté comme  « le pape des crop circles […] la référence des références ». Le journal rapporte ses propos  : « Ce crop est tellement élaboré. Chaque cercle est lié aux autres par des rapports particuliers. C’est vivant, comme dans les cathédrales ou devant un menhir. Un humain n’aurait pas pu le faire ».

Mais voilà, deux mois plus tard, le voile est levé. Ce sont des youtubeurs2 qui, avec l’autorisation du cultivateur du champ de blé, ont réalisé dans la nuit une reproduction à une échelle géante d’un dessin géométrique imaginé par eux. Il leur aura fallu un peu plus d’une heure, équipés de planches et de ficelles, pour réaliser leur œuvre. Le tout a été filmé et mis en ligne sur Internet, avec des explications sur la façon de procéder3.

Enquête sur le terrain

Nous avons eu l’occasion de nous rendre, entre 2009 et 2017, sur différents sites de l’Est de la France. Tout d’abord en 2007 à Hesse (Moselle), où nous avons trouvé des traces laissées dans un champ de céréales par un homme marchant sans autre précaution qu’un pied bien devant l’autre. Les épis ainsi couchés sur une largeur de 5 à 10 cm disparaissent (en première approche), dissimulés sous les couches ultérieures d’épis. Ils se dirigent pour la plupart vers les centres des cercles. La découverte d’un chemin caché a été exposée dans la presse locale, ce qui a permis aux concepteurs de corriger quelque peu leurs figures deux ans plus tard. En effet à Hérange (Moselle) en 2009, ce fameux sentier caché était plus difficilement décelable. Il restait en revanche des imperfections communes aux deux sites dues aux tramelines (traces laissées par les engins agricoles lors de l’exploitation normale du champ) et des erreurs de circonférences inhérentes à l’emploi de cordes pour tracer les cercles, la plupart étant ovalisés.

En 2012 à Checy (Loiret), ce fut la découverte d’un agroglyphe peu visible depuis les routes environnantes où nous avons facilement trouvé des traces d’intervention humaine. Enfin, à Veaugues dans le Cher, en 2017, le travail de mise en évidence fut plus difficile en raison de la présence d’une foule considérable (plusieurs milliers de personnes) nous empêchant de produire un travail complet. Mais de nombreux défauts de conception ont été trouvés qui ne feraient pas honneur aux extraterrestres, s’ils en avaient été les responsables.

En France, quelques équipes continuent chaque année à créer un ou deux dessins, mais bien loin du rythme des grandes écoles du RoyaumeUni qui en avaient fait des défis entre elles. Par ailleurs, quelques entreprises ont commandé la réalisation d’agroglyphes représentant leur logo ou portant un slogan publicitaire.

Les outils à disposition pour l’étude pragmatique des crop circles existent. Les affirmations fallacieuses ont été depuis longtemps soumises à critique et beaucoup de partisans des hypothèses exotiques ont détourné leur attention de ce phénomène. Il reste quelques inconditionnels du mystère, qui ne sont d’ailleurs pas d’accord entre eux : extraterrestres (utilisés essentiellement par le mouvement raëlien), messages de mère Gaia et Êtres de Lumière (Cercles Dans la Nuit), voire intervention divine…

Dans les milieux attirés par l’ésotérisme, croire à l’origine extra-humaine des agroglyphes ne demande aucun effort, sinon l’acceptation des dires. La croyance se nourrit d’approximations alors que la science demande un effort… et des preuves.

Références
[1] Lenoire A, « Crop circles : entre art et ufologie » SPS n °254, octobre 2002 sur afis.org
[2] Munsch G, Crop Circles : Le Rapport Veca, Edition Sceptic-Ovni, 2002.
[3] « Preuves physiques dans les crop circles », sur messagesdelanature.ek.la
[4] ufologie-paranormal.org/t4611-experience-non-certifiee
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Crop circle à Tägermoos en Suisse
© Kecko, Wikimédia (CC 2.0)
L’apparence de science

Les explications alternatives les plus sophistiquées sont sans doute celles proposées par le BLT Research team (BLT étant les initiales des trois fondateurs). BLT, organisme non gouvernemental qui se fixe pour objectif  « la découverte, la documentation scientifique et l’évaluation des changements physiques induits dans les plantes, sols et autres matériaux sur les sites des crop circles par l’énergie (ou système énergétique) responsable de leur création et de déterminer, si possible, ces énergies ». Ils revendiquent sur leur site une approche scientifique et affirment vouloir soumettre leurs résultats à des revues « évaluées par les pairs ». Un réseau d’une centaine de « consultants » leur adressant des échantillons provenant de différents sites à travers le monde leur a permis de constituer une « large base de données factuelles ».

Le BLT dit avoir découvert dans les céréales couchées des  « altérations anatomiques qui ne peuvent être expliquées en supposant que les formations sont des canulars [faits à l’aide de planches et de cordes] » (publié dans [1]) et mettent en avant une explication à base d’un « vortex de plasma ». Outre que ce « vortex de plasma » n’est jamais bien défini (cela ne les empêche pas d’apparaître sur des clichés d’adeptes), les publications du BLT souffrent de nombreux défauts méthodologiques [2,3].

Références
[1] Levengood WC, “Anatomical Anomalies in Crop Formation Plants,” Physiologia Plantarum, 1994, 92 :356-363.
[2] Nickell J, “Levengood’s Crop-Circle Plant Research”, Skeptical Briefs, June 1996, 6.2 sur csicop.org
[3] Nickell J, “Circular Reasoning : The ‘Mystery’of Crop Circles and Their ‘Orbs’of Light”, Skeptical Inquirer, Sept-Oct 2002, 26.5 sur csicop.org

1 Au début du phénomène, certains ont néanmoins réussi à monnayer l’accès à ces étranges et impressionnantes figures.

2 Astronogeek, Hygiène mentale, Défakator, Un monde riant et La tronche en biais.

3 Voir Astronogeek, la chaîne YouTube d’Arnaud Thiry, l’initiateur du projet.

Mis en ligne le 1er avril 2019
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