Pourquoi les résultats des recherches en santé sont-ils exagérés dans les médias ?

par Luke Bratton et Aimée Challenger - SPS n°323, janvier / mars 2018

En lisant les informations, il n’est pas surprenant de voir des titres tels que « le beurre augmente le risque de maladie cardiaque » ou « le lard provoque le cancer ». Au Royaume-Uni, nous avons constaté qu’environ un tiers des résultats de recherches liés à la santé et présentés au grand public contenaient une exagération.

Intuitivement, on pourrait supposer que cette exagération vient des journalistes. Après tout, ces derniers sont sous pression pour écrire des articles intéressants et accrocheurs qui maximisent les ventes de journaux, les consultations des sites Internet et les clics sur des publicités. Des recherches récentes menées par l’équipe InSciOut de l’université de Cardiff [1] ont montré que l’exagération dans les articles de presse était fortement associée à l’exagération des communiqués de presse. En fait, si un communiqué de presse contient des affirmations exagérées sur des découvertes liées à la santé, les informations retranscrites dans les médias ont vingt fois plus de chances d’être elles-mêmes exagérées que si le communiqué de presse n’en contient pas.

De nos jours, les articles de presse ne sont pas des entités indépendantes dans le monde de la communication scientifique. Le stéréotype d’un journaliste agrippé à un bloc-notes, traînant sur le campus de l’université à la recherche d’une nouvelle information, n’existe pas. Dans les médias « grand public », les nouvelles liées à la santé suivent généralement une voie assez uniforme du scientifique au journaliste, en passant par le communiqué de presse de l’institution hébergeant l’équipe de recherche ou de la revue qui a publié l’étude. Cela semble peut-être logique pour un domaine comme la santé humaine – vous n’attendez pas d’un journaliste qu’il reproduise un ensemble de données sur l’incidence des maladies coronariennes pour donner plus de crédit à son récit.

Les pressions pour exagérer

Afin de promouvoir un travail réalisé et publié dans une revue à comité de lecture, le service de presse de l’université ou de la revue peut décider la diffusion d’un « communiqué de presse » plus facile à digérer (en supprimant le langage technique et en simplifiant la description des recherches). C’est le communiqué de presse, plutôt que l’article de la revue, qui est alors utilisé par les journalistes. Le communiqué de presse est généralement rédigé par des attachés de presse en collaboration avec les scientifiques responsables de la publication de l’article original.

Comme les journalistes, les attachés de presse et les scientifiques ont également leurs propres pressions pour maximiser l’impact de leur production. Le but d’un communiqué de presse est de promouvoir la recherche de l’institution : il s’ensuit qu’un scientifique ou un attaché de presse pourrait essayer d’utiliser un langage susceptible d’attirer une plus grande couverture médiatique. Par exemple, une découverte scientifique telle que « l’augmentation de l’apport diététique des céréales à faible indice glycémique est associée à une réduction de l’incidence des cancers gastro-intestinaux inférieurs » pourrait être considérée comme un titre terne et inintéressant par rapport à « les céréales protègent contre le cancer du côlon ».

À chaque étape de la rédaction scientifique, chacune des parties impliquées a des raisons d’exagérer, même s’il s’agit d’une conséquence involontaire de pressions liées à l’environnement de travail.

Le communiqué de presse : exagération et retombées

Trois types d’exagérations ont été identifiés par nos recherches [2] :

  1. des relations de causalité établies à partir de méthodes de recherche basées seulement sur des associations ;
  2. des conseils ajoutés afin d’inciter les lecteurs à changer leur comportement, alors que ces conseils n’étaient pas dans l’article original ;
  3. des inférences faites pour l’être humain alors que les données originales provenaient d’observations non humaines (par exemple, dire qu’une substance guérit le cancer chez l’Homme alors que la recherche a été faite chez la souris).

De la corrélation à la causalité

Lors de la publication de recherches basées sur des associations, 33 % des communiqués de presse contenaient des allégations de nature causale plus fortes que celles de l’article de la revue scientifique évalué par des pairs. Par exemple, un communiqué de presse affirmait que « le vin provoque le cancer du sein » alors que l’article de recherche indiquait que « l’augmentation de la consommation de vin était corrélée à une augmentation de l’incidence du cancer du sein ». À leur tour, si les communiqués de presse contenaient une telle exagération, 81 % des informations pour le grand public ont également rapporté les mêmes revendications exagérées. Si le communiqué de presse ne contenait pas de revendications exagérées, seulement 18 % des informations pour le grand public en contenaient (voir encadré).

L’ajout de conseils et l’extrapolation de l’animal à l’être humain

Des observations similaires ont été faites pour l’ajout de conseils et l’attribution de résultats non humains à l’Homme. Pour des conseils, 40 % des communiqués de presse contenaient une exagération, et 36 % ont fait des inférences exagérées sur l’Homme à partir de recherches non-humaines. Lorsque les communiqués de presse contenaient des conseils exagérés ou une inférence humaine, respectivement 58 % et 86 % des informations associées pour le grand public contenaient une exagération similaire. L’exagération des conseils et l’inférence humaine n’étaient que de 17 % et 10 % pour les articles de presse qui ont suivi des communiqués de presse non exagérés.

Pour des retombées non avérées

Comme mentionné précédemment, une hypothèse pour expliquer cette propension à embellir les informations (des résultats exagérés, une recommandation pour changer un comportement, ou la pertinence chez l’être humain) est qu’ajouter du poids à l’information augmentera la couverture auprès du grand public. Contrairement à cette croyance, cependant, on n’a pas observé de différence significative dans le nombre de reportages réalisés, suite à des communiqués de presse avec ou sans exagération. Par conséquent, il y a peu de preuves que l’exagération augmente la quantité d’informations adressées au grand public. Cela soulève une question : pourquoi exagérer s’il n’y a pas de bénéfice ?

L’étude plus en détail

Nous avons utilisé comme point de départ, à partir duquel l’exagération pouvait être déterminée, le contenu d’articles de revues provenant de vingt centres de recherche universitaire britanniques de premier plan. Les affirmations causales, les conseils et les conclusions pour l’être humain basés sur une recherche non humaine, dans les communiqués de presse et les informations produites d’après l’article de la revue, ont été comparés à la référence (l’article de la revue scientifique). Nous n’avons pas cherché à savoir si l’article de la revue scientifique était lui-même exagéré : nous avons seulement déterminé si le communiqué de presse et les articles de presse ultérieurs étaient exagérés. De nombreux articles pourraient être exagérés, malgré le processus d’évaluation par les pairs. Utiliser l’article de la revue scientifique comme référence signifie que les niveaux généraux d’exagération sont susceptibles d’être sous-estimés. Mais si une exagération présumée n’a pas été détectée par l’examen par les pairs, on peut difficilement reprocher aux journalistes de la répéter – donc dans nos études cela n’était pas considéré comme une exagération.

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Figure 1. Pourcentage des informations avec des exagérations de type lien de causalité à partir d’associations, conseils divers, et inférence vers l’être humain de recherches non humaines, en comparant les communiqués de presse exagérés et non exagérés. Les barres d’erreurs sont les intervalles de confiance à 95 %.

Ces résultats suggèrent que nous ne pouvons pas simplement blâmer les journalistes pour faire de la science à sensations. Les scientifiques et les attachés de presse impliqués dans la rédaction des communiqués de presse jouent également un rôle important.

Les revues scientifiques

Les universités ne sont pas les seules institutions responsables de la publication de communiqués de presse. Les revues qui publient des recherches diffusent également leurs propres communiqués de presse et, dans ce cas, les scientifiques ne sont généralement pas aussi impliqués dans le contenu. Mais en fait, dans une autre analyse [3], nous avons constaté que les taux d’exagération dans les communiqués de presse des revues étaient plus faibles que dans ceux des universités. Et la nature du lien entre les exagérations dans les informations pour le grand public et les exagérations dans les communiqués est similaire, que le communiqué émane de la revue scientifique ou de l’institution.

Comment améliorer la communication

Une limitation importante des études décrites est qu’elles sont observationnelles et utilisent des données rétrospectives (une étude d’association). Cela signifie que, bien que l’on puisse dire que les exagérations dans les articles de presse pour le grand public sont fortement liées aux exagérations dans les communiqués de presse, nos données n’affirment pas un lien de causalité selon lequel moins d’exagération dans les communiqués de presse réduirait l’exagération dans les informations pour le grand public.

Un tel lien de causalité nécessite une étude expérimentale (en cours au sein de l’équipe InSciOut, avec des résultats attendus en 2018 à partir de 380 communiqués de presse). Les déclarations mettant en évidence les limites d’une étude sont intéressantes à étudier car elles sont courantes en rédaction scientifique, mais rares dans les communiqués de presse et les informations pour le grand public. Il est habituel de penser que l’ajout de mises en garde nuirait à l’intérêt des informations. Cependant, nos observations n’ont apporté que peu de preuves : les communiqués de presse avec des limites n’ont pas eu moins de couverture médiatique ; environ la moitié du temps, les limites ont été reprises dans les informations pour le grand public, ce qui est beaucoup plus élevé que lorsque les communiqués de presse ne relaient pas les limites de l’étude (moins de 10 %). C’est pourquoi nous sommes impatients de découvrir dans un essai expérimental s’il est possible d’augmenter le nombre de mises en garde dans les informations pour le grand public sans nuire à l’intérêt de ces informations. Les résultats seront disponibles en 2018.

En attendant, lorsque vous lirez un titre relatif à la santé, pensez au chemin que l’information a pris pour vous atteindre et essayez de repérer les inexactitudes qui se sont glissées en cours de route.

Références

[1] http://sites.cardiff.ac.uk/insciout/
[2] Sumner P, Vivian-Griffiths S, Boivin J et al., “Exaggerations and caveats in press releases and health-related science news”, PLoS One, 2016, 11 :e0168217.
[3] Sumner P, Vivian-Griffiths S, Boivin J et al., “The association between exaggeration in health related science news and academic press releases : retrospective observational study”, BMJ, 2014, 349 :g7015.

Mis en ligne le 6 mai 2018
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