L’« effet Dorian Gray », montre-moi ton visage, je te dirai comment tu t’appelles

par Brigitte Axelrad - SPS n°321, juillet 2017

« Comme c’est triste ! Je vais devenir vieux et affreux et repoussant. Mais ce portrait restera toujours jeune. Il ne dépassera jamais l’âge qu’il avait en ce jour précis de juin… Si seulement c’était l’inverse ! Si c’était moi qui restait éternellement jeune et ce portrait qui vieillissait ! Pour cela – pour cela – je donnerais tout ! [...] Je suis jaloux de tout ce dont la beauté ne meurt pas. Je suis jaloux de ce portrait que tu as peint de moi. Pourquoi devrait-il conserver ce que moi, je perdrai ? Chaque instant qui passe m’enlève quelque chose pour le lui donner. Oh ! si seulement c’était le contraire ! Si le portrait pouvait s’altérer et moi, rester à jamais tel que je suis aujourd’hui. Pourquoi l’as-tu peint ? Un jour viendra où il me narguera, et atrocement. »

Oscar Wilde
Le portrait de Dorian Gray, chapitre II
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Dorian Gray joué par Hurd Hatfield dans le film "Le portrait de Dorian Gray" (1945)

Dorian Gray, le héros du roman d’Oscar Wilde, était un jeune dandy qui avait fait le vœu de garder toujours l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté, tandis que son visage peint sur la toile reflèterait les marques de ses passions et de ses péchés. Et de fait, seul vieillit le portrait sur lequel se grava comme sur un miroir l’âme noire de Dorian jusqu’à sa mort tragique. D’après les conclusions d’une étude franco-israélienne publiée le 27 février 2017 dans le Journal of Personality and Social Psychology, un prénom déteindrait sur le visage de celui qui le porte comme les marques du temps sur le portrait de Dorian Gray, au point qu’il pourrait suffire de voir un visage pour deviner son prénom1 [1].

Le prénom est une étiquette sociale

Dans la plupart des sociétés, le prénom est choisi par d’autres avant ou au moment de la naissance et n’a donc pas de rapport avec le visage. Des chercheurs français et israéliens supposent qu’une fois qu’un bébé reçoit un prénom, cette « étiquette sociale » conduit à certaines attentes et interactions sociales. L’entourage se comporte à l’égard du petit enfant comme si certains traits de personnalité basés sur le prénom étaient déjà en place. En retour, l’attitude sociale que le prénom déclenche peut avoir une influence sur la perception de soi de l’individu et s’exprimer dans l’apparence physique de son visage, jusqu’à sa coiffure et sa coupe de cheveux.

Deux équipes de chercheurs (HEC Paris, Hebrew University of Jerusalem, Interdisciplinary Center (IDC) et Columbia University) ont conduit une étude pour vérifier si le prénom avait une influence sur le visage de celui qui le porte au point qu’il serait possible de deviner un prénom à partir d’un visage. Partant du fait qu’il aurait déjà été envisagé que l’apparence du visage affecte la façon dont les caractéristiques personnelles d’une personne sont perçues et jugées par d’autres [2], la recherche actuelle s’est interrogée sur la possibilité inverse : la représentation sociale que les gens ont de notre prénom est-elle capable de déteindre sur notre visage au point que nous lui ressemblions ? Avons-nous la tête d’une Chloé ou d’un Julien, par exemple ?

Cette question paraît peu rationnelle et pourtant, selon Yonat Zwebner de l’université hébraïque de Jérusalem, notre prénom serait notre premier étiquetage social. À chaque prénom seraient associés des caractéristiques, des comportements, un style, qui s’imprimeraient peu à peu sur un visage et ces attentes stéréotypées joueraient le rôle pour l’individu qui le porte d’une prophétie auto-réalisatrice2. Tout au long de notre existence, nous décalquerions les traits de notre visage sur l’image que l’on nous renvoie de nous-mêmes par le biais de notre prénom. Selon Yonat Zwebner : « Nous sommes soumis à la structuration sociale dès notre naissance, non seulement par notre sexe, notre origine ethnique et notre statut socio-économique, mais aussi par le simple choix que font les autres en nous donnant notre prénom. »

L’effet visage-nom

Partant de cette hypothèse que des stéréotypes physiques pourraient être influencés par un prénom3, les chercheurs israéliens ont, dans un premier test, proposé une série de vingt clichés de dix hommes et dix femmes, chacun et chacune accompagnés de cinq prénoms, photographiés de face avec une expression neutre, à un panel d’étudiants israéliens. Le but était de déterminer si une personne est capable de choisir, intuitivement et sans erreur, dans une liste de quatre prénoms, comme par exemple Jacob, Dan, Josef, Nathaniel, le prénom qui correspond à la photo qu’on lui présente.

Les participants choisirent « Dan », qui était le prénom exact, 38 % du temps, ce qui dépasse le niveau de 25 % de chances qu’aurait donné le simple hasard. À la différence d’autres facteurs, tels que le sexe ou l’origine ethnique, un nom est un facteur social externe, choisi par d’autres et non inné. Les chercheurs ont alors supposé que le nom modelait l’apparence d’un visage, illustrant ainsi le pouvoir qu’un facteur social peut avoir sur notre identité.

Les chercheurs ont recommencé l’expérience avec d’autres prénoms culturellement rattachés à la culture israélienne et appartenant à la même génération que les participants, en s’assurant que ce n’était pas la popularité du prénom choisi qui influençait le choix. Ils ont obtenu les mêmes résultats.

L’expérience a été transposée en France avec des participants français et des prénoms intégrés à la culture française, comme par exemple, pour citer des prénoms féminins cette fois-ci, Claire, Charlotte, Amélie et Julie, avec les mêmes résultats.

Les résultats ont été identiques dans les huit études qui ont été menées dans les deux pays.

Interviewée par Jean-Laurent Cassely pour Slate [3], Anne-Laure Sellier, chercheuse en psychologie sociale à HEC Paris et responsable de l’étude française, a commenté ainsi ces résultats : « Imaginons que nous allions faire un tour dans Paris tous les deux et que je montre une photo d’identité de votre collègue Vincent, sur laquelle on distingue uniquement son visage et ses cheveux, à 100 personnes choisies au hasard. Si nous demandons aux passants de deviner son prénom, parmi quatre prénoms donnés avec la même fréquence que Vincent chez les garçons de sa génération, soit par exemple Benjamin, Sébastien ou Romain, 25 % des gens devraient choisir Vincent. En tout cas si c’était le seul facteur chance qui jouait. Or, nous avons obtenu 35 à 40 % de bonnes réponses en moyenne sur un choix à faire parmi quatre prénoms, et jusqu’à 80 % pour certains prénoms. »

Pour que cet effet visage-nom ait lieu, c’est-à-dire pour que l’on devine dans la rue le prénom exact d’un Vincent, il faut que l’on ait en tête un stéréotype de Vincent. Dans l’étude, les prénoms ont donc été choisis en fonction de ce critère.

Le prénom d’une personne aurait ainsi une certaine influence sur son physique et déteindrait en quelque sorte sur lui : « Nous partageons un stéréotype de Vincent, et quand nous rencontrons un Vincent, il y a quelque chose dans son visage qui fait qu’il est un Vincent, et pas un Romain. Il peut être blond, châtain, peu importe, mais il a juste une gueule de Vincent [...] L’explication est que nous ressentons une pression depuis notre plus jeune âge pour nous conformer à notre groupe social, auquel nous avons envie de plaire. Nous nous adressons différemment aux personnes depuis qu’elles sont bébés, nous les traitons différemment en fonction de leur prénom. »

Il semble donc que nous soyons capables de modeler légèrement les traits de notre visage à notre insu. Par exemple, les colériques peuvent avoir des muscles du visage plus tendus, ce qui contribue à développer leur mâchoire. Inversement, les gens calmes auront peut-être un visage plus lisse et plus détendu et ceux qui sont anxieux, plus facilement des rides. Cependant, il est difficile de trancher si c’est la personnalité qui affecte le plus l’apparence du visage ou si c’est l’inverse. C’est la fameuse histoire de l’œuf et de la poule.

Si nos émotions, notre anxiété, nos colères laissent des traces sur notre visage, il semble que notre prénom le modèle aussi sous l’influence de la pression de conformité : nous nous efforçons de faire plaisir à notre groupe d’appartenance, de lui renvoyer le résultat de ses attentes qui s’expriment depuis que nous sommes tout petits dans la façon qu’ont les autres de nous parler, de nous considérer, etc.

Les résultats du test n’ont pas varié significativement même quand la photo a été grisée pour ne laisser apparaître que les cheveux. Anne-Laure Sellier écrit : « Enfin, une étude montre que l’effet visage-nom se produit même si nous ne pouvons voir que la coiffure de quelqu’un en photo (le visage est masqué, et seuls les cheveux apparaissent). Les cheveux sont la partie de notre visage que nous contrôlons avec le plus de facilité. Le fait que leur présentation suffise à nous faire pressentir le vrai prénom de la personne au-delà du facteur chance illustre bien une prophétie autoréalisatrice sous-jacente. » [4]

Petit bémol cependant, si cela fonctionne même avec des prénoms rares, il reste que l’effet sera moins fort dans la mesure où le stéréotype social est moins précis. Il en est de même avec les prénoms très fréquents, où l’hétérogénéité des personnes entraîne une perte du signal.

Autre observation : si les gens sur la photo ne sont pas appelés par leur prénom mais par un sobriquet, comme par exemple « Chachou » au lieu de Charlotte, l’effet visage-nom disparaît, ce qui s’explique par le fait qu’il n’existe pas de stéréotype du sobriquet.

Cependant, cet effet visage-nom ne fonctionne qu’à l’intérieur d’un groupe social homogène ou encore d’une même « tribu ».

L’appartenance à la même «  tribu  »

La reconnaissance du prénom n’est possible au-delà du simple hasard que si nous appartenons au même groupe culturel, c’est-à-dire à la même génération, à la même ethnie, et si nous avons la même origine sociale. Par exemple, si l’on présente à des Israéliens des photos de Français, les Israéliens ne reconnaissent pas le prénom français, et réciproquement.

D’autre part, l’effet visage-nom est apparu plus puissant en France qu’en Israël. Anne-Laure Sellier en donne cette explication : « La France est une société de castes, riche de stéréotypes [...] Il est possible que ce soit la raison pour laquelle les expériences françaises ont si bien marché. »

Par ailleurs, les chercheurs ont vu, dans l’effet visage-nom, un effet Bouba-Kiki.

L’effet Takete-Baluba ou effet Bouba-Kiki

La façon dont nous nommons les choses est parfois inspirée par leur forme. Il en est ainsi souvent du prénom. L’effet Bouba-Kiki est la correspondance non arbitraire entre la forme visuelle d’un objet et la succession de sons, la prononciation, qu’on lui associe. Il a été mis en évidence par Wolfgang Köhler en 1929 sur l’île de Tenerife avec des sujets hispanophones. L’expérience consistait à présenter à des participants des formes ressemblant à celles-ci et à leur demander de dire laquelle des deux s’appelait « takete » et laquelle « baluba ».

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Lequel est Bouba et lequel est Kiki ?

Le choix majoritaire se porta sur takete pour la forme angulaire et baluba pour la forme arrondie. Par la suite d’autres psychologues ont refait l’expérience en proposant les noms « bouba » et « kiki ». Le résultat est toujours le même : 95 % à 98 % des personnes à qui on soumet ces deux figures accompagnées des noms bouba et kiki attribuent le nom kiki à la forme pointue et bouba à la forme arrondie. Le même résultat a été obtenu dans des cultures différentes. On a changé un peu les noms ainsi que les formes, mais l’effet Bouba-Kiki est resté [5]. Dans l’expérience franco-israélienne sur les prénoms, on a observé que quelqu’un qui s’appelle Bob est attendu pour avoir un visage plus arrondi et jovial que quelqu’un qui s’appelle Tim. Chacun se calque peu à peu sur ces attentes. Les Bob sont généralement plus affables et les Tim plus réservés.

Afin de pousser l’expérience encore plus loin, les chercheurs ont décidé de remplacer les étudiants par une machine.

Même un ordinateur réussit le test !

En recourant au machine learning, les deux équipes ont pensé que si un ordinateur était capable de deviner un prénom à partir d’un visage, c’était que l’effet était vraiment dans le visage de la personne regardée et non le résultat d’un biais de perception chez la personne regardant le visage. Utilisant un paradigme informatique, elles ont donc entraîné un ordinateur en lui soumettant 100 000 photos de visages associés à une liste de 28 prénoms. Dans un premier temps, les chercheurs l’ont entraîné à reconnaître des Vincent et des non-Vincent. L’ordinateur a ainsi pu fabriquer un stéréotype de Vincent : « À partir de tous les pixels de la photo, l’ordinateur est ensuite capable de produire une heat map (carte de chaleur) c’est-à-dire une image des zones du visage qui “trahissent” un Vincent. Les zones rouges du visage déterminent qu’il s’agit d’une Amandine et pas d’une Charlotte, d’une Cécile ou d’une Amélie. Quand on a demandé ensuite à l’ordinateur d’associer les visages à l’un des deux prénoms, il a trouvé la réponse au-delà du facteur chance », explique Anne-Laure Sellier.

L’ordinateur s’est alors exercé sur 80 % des images à associer les visages et leurs prénoms. Avec les 20 % restants, l’algorithme a ensuite tenté de deviner entre deux prénoms celui qui correspondait au visage qui lui était présenté. En fonction des cas, il a obtenu un résultat correct dans une fourchette allant de 54 % à 64 % des cas, soit beaucoup plus que si cela avait été du hasard.

Si, si, vous avez bien la tête de votre prénom

Cette affirmation est-elle complètement irrationnelle ? Pourquoi nous sentons-nous vaguement coupables lorsque nous pensons qu’untel a bien la tête d’un Vincent ou serions-nous choqués de nous l’entendre dire ? S’interrogeant sur le caractère apparemment pseudoscientifique de ce jugement, les chercheurs franco-israéliens ont démontré par leur étude qu’il est en réalité objectivement fondé et qu’il a un effet auto-réalisant. Notre visage est un miroir dont notre prénom est l’étiquette, déchiffrable par ceux qui font partie de notre tribu. Au-delà de notre sexe, de notre âge, de notre origine ethnique, les stéréotypes liés à notre prénom contribueraient en partie à sceller notre destinée…

Alors, parents, avant de choisir le prénom de votre enfant, pensez-y à deux fois ! Il peut être la chance de sa vie ! Ou l’inverse !

Références

[1] Zwebner Y., Sellier A.-L., Goldenberg J., Rosenfeld N., Mayo R. “We Look Like Our Names : The Manifestation of Name Stereotypes in Facial Appearance”, Journal of Personality and Social Psychology, 2017, 112:527-554.
[2] Todorov A. “The Social Perception of Faces”. In : The SAGE Handbook of Social Cognition, SAGE knowledge, 2008.
[3] Cassely J.-L. « Notre visage est marqué socialement par notre prénom », 16 mars 2017, disponible sur www.slate.fr.
[4] Anne-Laure Sellier, professeure associée en marketing et membre du groupe de recherche CNRS-GREGHEC, HEC School of Management, Paris. « Êtes-vous à la hauteur de votre prénom ? », The Conversation, 16 mars 2017
[5] Voir par exemple le blog de Nicolas Gauvrit : Effet Bouba-Kiki | Psychologie, mathématiques et choses connexes.

1 Les chercheurs ont conduit huit études et pratiqué les tests suivants : test de l’effet correspondance visage-nom (188 participants) ; test de réplication dans différentes cultures (160 participants français et 110 israéliens) ; test interculturel (112 Français et 123 Israéliens) ; test sur 94 000 visages pour montrer au moyen de l’ordinateur que les visages contiennent l’information pour permettre la correspondance et éliminer tout biais humain. Les participants ont reçu 2 à 5 € pour participer à chaque étude partielle.

2 La notion de prophétie autoréalisatrice a été décrite en 1942 par le sociologue fonctionnaliste Robert K. Merton à partir du « théorème de Thomas » : « Si les hommes considèrent des situations comme réelles, alors elles le deviennent dans leurs conséquences. »

3 En 1922, Walter Lippmann a mis en évidence la notion de stéréotype dans son acception psychosociologique. Ce terme de « stéréotype » est à l’origine un terme d’imprimerie qui existe depuis 1798 : il désigne un coulage de plomb dans une empreinte destiné à la création d’un «  cliché » typographique. Comme le stéréotype utilisé dans l’imprimerie, le stéréotype social est rigide. Il désigne les images que nous nous construisons au sujet des groupes sociaux et des individus. Ces images nous permettent de simplifier la réalité complexe de notre environnement social afin de nous adapter à elle plus facilement. Il peut être positif ou négatif et joue souvent le rôle d’un modèle auquel s’identifient ceux qui en sont l’objet.

Mis en ligne le 11 décembre 2017
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