Les revues scientifiques à la croisée des chemins

par Jean-Paul Delahaye - SPS n°316, avril 2016

Aujourd’hui, pour qu’une revue scientifique – en ligne ou non – puisse vivre, il y a en gros deux façons de la concevoir : soit le lecteur paye, soit l’auteur paye.

Le premier modèle est le modèle classique et le seul qui existait il y a vingt ans (à l’exception de certaines revues gratuites publiées par des institutions comme EDF). Les bibliothèques, les laboratoires ou les particuliers s’abonnent et reçoivent périodiquement des exemplaires de la revue. Ce modèle s’adapte à l’ère moderne d’Internet : on accède aux contenus de la revue en souscrivant un abonnement.

Le second modèle est celui des éditeurs « à compte d’auteur ». Il fonctionnait (pour les livres uniquement) avant Internet et peut fonctionner avec lui plus largement et s’adapter à la littérature scientifique : vous payez pour que le journal publie et mette en ligne les articles scientifiques que vous lui envoyez.

Dans le cas du premier modèle, l’intérêt d’une revue est d’être reconnue et estimée. Elle s’arrangera donc pour que les articles qu’elle publie soient validés par des personnes compétentes (des scientifiques du même domaine qui expertiseront les articles, éventuellement les refuseront ou demanderont des modifications). L’intérêt de la communauté scientifique coïncide avec celui des éditeurs : il faut que ce qui est publié soit d’une qualité aussi bonne que possible. Ce n’est malheureusement pas le cas du second modèle. Qu’importe que les articles soient mauvais, qu’importe que personne ne contrôle ce qu’on propose à la publication, du moment que l’auteur paye. Ce n’est pas nouveau et les publications à compte d’auteur n’ont jamais eu bonne réputation.

Ce second type de revues – dit open access publishing – s’est considérablement développé depuis quelques années dans le monde académique. Face à l’abus de certains éditeurs (fonctionnant selon le premier modèle) qui ont augmenté considérablement le prix des abonnements, face aussi au désir légitime des chercheurs de rendre universellement accessibles leurs travaux aussi rapidement que possible, ce second modèle présente un intérêt incontestable. D’ailleurs, de nombreuses revues Internet libres d’accès et sérieuses ont vu le jour. Certaines sont même gratuites, les frais de fonctionnement étant pris en charge par des laboratoires ou des institutions universitaires. On comprend que faire fonctionner un journal exige des moyens, il n’est donc pas absurde qu’on demande aux auteurs qu’ils payent un peu pour que leurs travaux soient présents et accessibles partout instantanément et gratuitement. Le principe général de faire payer les auteurs n’est donc pas, en soi, absurde ; il permet un autre modèle économique d’édition, peut-être mieux adapté à l’ère d’Internet où il est difficile de faire payer les lecteurs.

Malheureusement, comme nous l’avons vu, dans le cas des revues fonctionnant selon le modèle open access publishing, l’intérêt des éditeurs n’est plus nécessairement de publier de bons articles en nombre limité (sur Internet, il n’y a d’ailleurs pas de limite au nombre d’articles publiés) mais seulement d’en publier le plus possible pour gagner le plus d’argent possible. Il en est résulté qu’à côté des journaux honnêtes utilisant ce modèle économique de l’auteur payant, cherchant à faire un travail aussi sérieux que possible, et travaillant à acquérir une notoriété aussi grande que possible, d’autres journaux sont apparus dont le seul but est de « faire de l’argent ». Il ne faut d’ailleurs pas douter que certains ont bien réussi : une étude récente a établi que ces éditeurs ont gagné plus de 75 millions de dollars en 2014 [1].

Les journaux prédateurs (c’est le terme aujourd’hui admis pour les désigner [2]) demandent aux auteurs des participations élevées (plusieurs centaines d’euros pour un article). Ils font semblant de faire expertiser les articles qui sont tous acceptés sans même être examinés. Ils constituent des comités de lectures factices et parfois y font apparaître les noms de personnalités qui n’ont pas donné leur accord. Ils inondent les réseaux de messages électroniques pour inciter les chercheurs à proposer des articles (dont ils n’apprennent que tardivement qu’il faut payer pour les publier).

Les ruses utilisées pour tromper les chercheurs sont nombreuses et souvent ces journaux adoptent des noms créant la confusion. Donnons un exemple. La revue Advances in mathematics est une revue qui existe depuis 1961. Elle bénéficie d’une bonne réputation. Elle ne doit pas être confondue avec la revue Advances in pure mathematics qui a toutes les apparences d’une escroquerie. Cette dernière revue en open access s’est d’ailleurs fait piéger en 2012, en acceptant un article factice qui avait été engendré par un programme [3]. L’article n’avait aucun sens, mais les éditeurs de la revue ne s’en étaient apparemment même pas aperçus. D’autres revues ont publié des résultats totalement absurdes et mon attention a été attirée par un auteur qui avait réussi à publier des formules fausses faisant du nombre Pi un nombre algébrique, ce qui contredit le résultat de von Lindemann, démontré il y a plus d’un siècle, qui établit que Pi est un nombre transcendant [4].

Comment lutter contre cette intrusion catastrophique et destructrice de la logique économique (car il s’agit bien de cela) dans le fonctionnement de la science ?

La réponse semble simple et est mise en application aujourd’hui :

  • mettre en garde les jeunes chercheurs, les journalistes et les curieux de science : il existe de faux journaux scientifiques.
  • publier des listes de journaux prédateurs ([5] est la plus connue de ces listes).
  • refuser bien évidemment d’apporter le moindre soutien à ces revues (ne rien leur soumettre, ne jamais payer pour publier dans ces revues, refuser de participer aux comités de lecture de ces revues, etc.).

Notons pour terminer que le problème n’est pas aussi simple qu’on pourrait le penser, pour au moins deux raisons :

  • certains scientifiques se sont fait piéger, et des articles sérieux se retrouvent donc publiés par ces journaux bidon, de même que certains comités de lecture de journaux prédateurs peuvent comporter des noms de personnalités qui, trompées, ont réellement accepté d’y être. Du coup, la frontière entre journal honnête et journal malhonnête n’est pas toujours parfaitement dessinée, et elle l’est d’autant moins qu’un journal prédateur fera tout, bien évidemment, pour se faire passer pour un journal sérieux.
  • l’intérêt de certains chercheurs, en particulier dans les pays où les institutions scientifiques fonctionnent mal, est parfois de payer pour voir rapidement leur articles publiés, ce qui leur permet de présenter des dossiers conséquents leur donnant accès à des postes ou des promotions qu’ils n’auraient pas sans ces publications. À nouveau, cela a pour conséquence que tout ce qui est publié par les revues prédatrices n’est pas nécessairement sans valeur.

Le système des publications scientifiques est en mutation. Le problème évoqué ici n’est pas le seul. Que va-t-il devenir ? Tous les chercheurs s’interrogent.

Références

[1] Predatory publishers earned $75 million last year, study finds
[2] Wikipedia Predatory open access publishing, (consulté en février 2016).
[3] Mathgen paper accepted !
[4] Jean-Paul Delahaye Les simplificateurs de Pi, Blog 2015.
[5] List of Predatory Publishers 2014

Voir aussi :

  • Bohannon, John. “Who’s afraid of peer review”, Science 342.6154 (2013).
  • Margaret Kearney, “Predatory Publishing : What Authors Need to Know”, Research in Nursing & Health 38 : 1–3. doi:10.1002/nur.21640, 2015.
  • Declan Butler, “The dark side of publishing”. Nature 495.7442 : 433-435, 2013.
Mis en ligne le 25 juillet 2016
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