Regards sur la science

Où doit s’arrêter la recherche scientifique ?

par Suzy Collin-Zahn - SPS n°301, juillet 2012

Beaucoup d’encre coule en ce moment dans les milieux scientifiques sur ce que doivent être les « limites de la Science ». Limites qu’elle devrait s’interdire de franchir sous peine de donner lieu à des dérives dangereuses. Naturellement on pense immédiatement à des recherches sur les embryons humains ou sur les OGM, mais tel n’est pas mon propos ici.

Je voudrais parler des recherches théoriques concernant la physique fondamentale et la cosmologie, qui sont fortement liées depuis une quarantaine d’années, au point qu’une branche nouvelle, les astroparticules, a émergé de cette synergie réussie. En bref, on en est arrivé à se poser des questions comme « Y a-t-il un grand architecte dans l’Univers ? ». Certains scientifiques, comme Stephen Hawking, répondent que non, et ils pensent qu’on sera un jour en mesure de proposer une « théorie du Tout » expliquant pourquoi les constantes de la Nature ainsi que les paramètres de l’Univers sont ce qu’ils sont, et comment celui-ci a émergé du néant. Donc, nous serons capables de répondre à la question formulée par Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose et non rien ? ».

Le fait que certains scientifiques osent se poser ces questions hérisse le poil de nombreux autres. De leur côté, la plupart des philosophes et des métaphysiciens estiment que cette question est de leur seul domaine, mais certains d’entre eux tendent la main aux scientifiques – et quelques-uns la saisissent – pour tenter d’en tirer la preuve d’un « Grand Dessein », et pourquoi pas, d’aller ainsi jusqu’à un créationnisme dit « scientifique », qui fait souche aux États-Unis et commence également à envahir l’Europe.

Les recherches les plus importantes concernant la « théorie du Tout » se portent sur la « théorie des supercordes » qui s’est attaquée depuis plus de trente ans à l’unification de la gravitation avec les trois autres forces existantes. Elle est très complexe, faisant en particulier appel à dix dimensions d’espace, et elle nécessite de gros développements mathématiques. Elle a résisté à plusieurs problèmes majeurs, mais elle est encore loin d’être complète. De plus, elle s’est montrée jusqu’à maintenant incapable de donner lieu à des expériences ou des observations positives, et elle reste donc pour le moment de l’ordre de la spéculation. L’unedes conséquences de la théorie des cordes est de fournir la base théorique à une cosmologie nouvelle, celle des « Univers multiples » ou « multivers », qui répondent à certaines questions que se posent les astronomes.

D’autres idées sont développées en ce moment sans plus de succès, mais néanmoins les idées avancent.

Faut-il encourager de telles recherches, dont certains disent qu’elles sont du « postmodernisme scientifique », et qu’on y fait n’importe quoi ? Certes, il faudra bien qu’un jour ou l’autre elles débouchent sur des prédictions falsifiables (au sens de Popper) pour qu’on puisse leur accorder un statut réellement scientifique. Avec le développement de grands collisionneurs comme le LHC et les observations cosmologiques de plus en plus précises, on peut espérer obtenir des réponses dans le futur.

Il suffit en effet de replacer la physique dans son contexte historique pour s’apercevoir que la Nature nous réserve des surprises incroyables. Nous avons connu au vingtième siècle des révolutions sans précédent. La Relativité et la Mécanique Quantique ont bouleversé complètement nos cadres de pensée : notre vision de la matière est devenue floue et terriblement complexe, nous avons perdu nos repères absolus dans le temps et dans l’espace, l’Univers a acquis une dimension gigantesque et une histoire. La raison a semblé s’éloigner de plus en plus de notre « bon sens », pourtant « la chose du monde la mieux partagée » selon l’un de nos grands penseurs. Qu’auraient dit les scientifiques du XIXe siècle, si on leur avait demandé de s’arrêter de chercher parce qu’on ne pourrait pas progresser davantage ? (Ce qu’on croyait presque !).

La curiosité n’est-elle pas la caractéristique même de l’esprit scientifique ? Certes, les problèmes sont ardus, mais il ne faut pas les repousser. Toute idée est bonne à prendre à condition de la traiter avec rigueur et d’accepter de l’abandonner lorsqu’elle contredit les faits et qu’il devient évident qu’elle ne mène à rien.

Mis en ligne le 19 janvier 2013
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