Prise de décision sous incertitude

Perception du risque et nucléaire

par Nicolas Gauvrit - SPS n° 298, octobre 2011

La question de l’énergie nucléaire enflamme tellement les esprits qu’il est parfois difficile d’avoir une discussion posée sur la question. La bourde statistique du physicien nucléaire Bernard Laponche et de son coauteur Benjamin Dessus (voir dans ce dossier) – qui sont par ailleurs habituellement rationnels dans leur dénonciation du nucléaire1 – peut probablement être interprétée comme un aveuglement causé par la passion.

Si la question du nucléaire est particulièrement difficile à juger sereinement, c’est qu’elle cumule des caractéristiques que les psychologues, sociologues et économistes travaillant sur la prise de décision sous incertitudes ont depuis longtemps identifiées comme détériorant la qualité des choix (Piattelli Palmarini, 1995).

Un risque maximum anxiogène

Lorsqu’il faut trancher entre plusieurs actions possibles, la méthode rationnelle est de faire la balance entre les coûts d’un côté et les bénéfices de l’autre. La science peut parfois nous permettre de quantifier précisément les coûts (risque d’accident nucléaire, problème des déchets radioactifs et réchauffement des rivières) et les bénéfices (pollution limitée en fonctionnement normal, avantage financier et production stable dans le temps), mais nous avons tous une idée de ces coûts et bénéfices.

Ce que des recherches en sciences humaines, à l’interface de la psychologie, de la sociologie et de l’économie, ont montré, c’est d’abord que le coût est plus important psychologiquement que le bénéfice (Tversky et Kahneman, 1991). La plupart des gens veulent minimiser le coût maximal avant de maximiser le bénéfice maximal : on veut être sûr que le pire est acceptable avant de savoir ce qu’on pourrait obtenir dans le meilleur des cas.

Un raisonnement fondé sur le seul pire scénario est largement défavorable au nucléaire. Opposons par exemple un réacteur nucléaire et son remplacement par des centrales solaires. Pour la plupart des gens, la centrale solaire ne comporte a priori aucun inconvénient : le coût maximal est donc nul. En réalité, il faudrait environ 2 500 hectares – soit 25 km² – de panneaux solaires du type de la centrale Bavaria Solarpark2 allemande pour remplacer un réacteur nucléaire. Mais ce coût, même lorsqu’il est connu, n’est pas anxiogène et n’est associé à aucune image horrible (sauf si c’est dans mon jardin). Nous avons donc, en ce qui concerne le pire scénario imaginable, d’un côté, la perte de surface habitable ou cultivable et, de l’autre, un accident nucléaire entraînant une multiplication des cancers, des malformations d’enfants, et cela sur des surfaces pouvant représenter une partie significative de la planète.

Le risque maximum associé au nucléaire est plus angoissant que celui de toutes les solutions alternatives (même l’explosion d’une centrale à gaz fait infiniment moins peur).

Un risque maximum « disponible »

Autre constante repérée par les chercheurs : le coût est d’autant plus important subjectivement qu’il est « disponible » (Slovic, Flynn, et Layman, 1991). Cela signifie qu’on aura d’autant plus tendance à rejeter une possibilité que le coût associé est facile à imaginer, associé à des images nombreuses et précises, etc. On prend souvent, pour illustrer ce propos, le cas des transports : alors que les avions sont bien moins dangereux que les voitures, ils font plus peur à la plupart des gens. On peut expliquer cela par le fait que les accidents d’avions sont décrits en détail dans la presse ou au cinéma bien plus que les accidents de la route. Plus facilement présents à l’esprit, amenant plus d’images tragiques, ils augmentent le poids subjectif du risque associé à l’avion.

Lorsqu’on oppose nucléaire et charbon, il y a là encore du point de vue subjectif – mais pas objectif ! – un désavantage psychologique pour le nucléaire. Les tragédies dues aux accidents nucléaires sont présentes à l’esprit : on se souvient des images ignobles de personnes défigurées, d’enfants difformes ou rendus chauves par les radiations. On imagine le dramatique champignon. Dans tous les cas, on confond souvent les images liées aux bombes atomiques avec celles issues des accidents du nucléaire civil. Mais les morts du charbon sont anonymes : décédés lentement, sans traces particulières, à la suite de maladies pulmonaires. Peu d’images y sont reliées. Ce sont des statistiques.

La science est capable, dans ce cas, d’opposer froidement nucléaire et charbon et de dire, le cas échéant : il est peu probable que le nucléaire fasse autant de dégâts humains et écologiques que le charbon. Même si ce résultat est bien admis en théorie dans la population, c’est bien sur le charbon que l’Allemagne semble décidée à s’appuyer, au moins dans un premier temps, pour réduire la part de nucléaire.

Une probabilité d’accident faible

Nos intuitions concernant les probabilités sont souvent trompeuses, mais c’est surtout vrai lorsque les probabilités sont très faibles. Et, dans ce cas, nous avons ordinairement tendance à surestimer subjectivement les probabilités – surtout s’il s’agit d’une probabilité d’un événement négatif – mais il nous arrive aussi de les sous-estimer (Hertwig, Barron, Weber, et Erev, 2004)... Or, même si l’on accepte le calcul qui mène à un risque d’accident en Europe, dans les 30 prochaines années, de 35 % au moins, il s’agit là d’une (estimation de la) probabilité d’accident grave en Europe, et non pas d’accident majeur dans tel ou tel pays particulier. Autrement dit, même si la probabilité d’accident quelque part n’est pas faible, la probabilité d’accident dans une région donnée l’est. Et la probabilité d’un accident majeur l’est encore plus.

Citons encore en passant une caractéristique qui, selon les spécialistes, rendent nos jugements peu fiables : l’absence de contrôle perçu (Forlani, 2002). Plus nous avons l’impression de ne pas contrôler la situation dont nous avons peur, moins nos intuitions sont liées à la rationalité... C’est ainsi que, lors de l’accident de Fukushima, la « perte de contrôle », les longs mois qui seront nécessaires pour la « reprise de contrôle des réacteurs », la lutte des pompiers pour essayer de faire baisser la température de réacteurs « hors de contrôle » ont été largement soulignés par la presse.

Accidents de la route

Pour bien se convaincre que nos intuitions concernant le risque nucléaire ne sont pas fiables, comparons la terreur qui peut s’emparer de nous à l’idée de l’accident nucléaire ou d’une fuite radioactive avec notre calme effarant face à l’automobile. À part, je suppose, quelques groupes totalement décalés et très minoritaires au sein des mouvements écologiques, personne à ma connaissance ne propose une sortie de l’automobile.

Or, que nous disent les faits ? Il existe des preuves chaque année renforcées que la voiture est responsable de nombreux décès via la pollution atmosphérique, notamment chez les enfants habitants en ville (Pope III et Dockery, 2004). Une étude de 2000 (Künzli, et al., 2000) aboutissait à la conclusion que la part de pollution due au trafic est responsable chaque année en Europe de 40 000 décès, 25 000 apparitions de bronchites chroniques, 290 000 bronchites infantiles, et plus d’un demi-million de crises d’asthme. Mais il y a aussi les morts directs. Environ 40 000 personnes, en Europe, meurent des suites d’un accident de voiture chaque année, et 1,7 millions sont blessés. En 30 ans, il y a donc eu de l’ordre de 1,2 millions de morts3 et 51 millions de blessés dans les accidents de la route.

Si l’on additionne les accidents et les décès attribuables à la pollution du trafic routier, on obtient environ 80 000 décès chaque année, soit à peu près un mort toutes les 6 minutes4... Inutile de dire qu’on n’attendrait pas un tel score pour interdire le nucléaire !

« Les individus sont naturellement portés à surévaluer les faibles probabilités. Cette disposition est encore amplifiée lorsque ces faibles probabilités sont associées à un risque. En outre, comme pour faire écho au mot de Julie Lespinasse : « Je crois tout ce que je crains », de nombreuses études expérimentales ont montré que le désir qu’un événement survienne ou qu’il ne survienne pas était susceptible d’influencer à la hausse ou à la baisse l’évaluation subjective des probabilités. »

Gérald Bronner et Etienne Géhin, L’inquiétant principe de précaution, PUF 2010.

Conclusion

Bien entendu, la route n’est pas une alternative au nucléaire, et il serait absurde d’opposer les deux en disant : puisqu’on accepte la route, il faut aussi accepter le nucléaire qui fait tellement moins de victimes. Cet exemple n’est pas un argument pour le nucléaire, mais seulement une mise en garde contre l’intuition, tellement trompeuse, et nos jugements spontanés si peu fiables.

La question du nucléaire, parce qu’elle implique une probabilité minime associée à une catastrophe horrifiante, fait partie de ces décisions pour lesquelles le subjectif est une voie particulièrement peu sûre. La science ne nous dira pas s’il « faut » ou ne « faut pas » continuer dans la voie du nucléaire, mais elle seule peut quantifier les bénéfices, décrire le pire scénario, mais aussi nous en donner la plausibilité approximative pour permettre une décision rationnelle.

Références

Forlani, D. (2002). Risk and rationality : the influence of decision domain and perceived outcome control on managers’high-risk decisions. Journal of Behavioral Decision Making, 15(2), 125-140.
Hertwig, R., Barron, G., Weber, E., & Erev, I. (2004). Decisions from experience and the effect of rare events in risky choice. Psychological Science, 15(8), 534-539.
Künzli, N., Kaiser, R., Medina, S., Studnicka, M., Chanel, O., Filliger, P., et al. (2000). Public-health impact of outdoor and traffic-related air pollution : a European assessment. The Lancet,356, 795-801.
Piattelli Palmarini, M. (1995). La réforme du jugement ou comment ne plus se tromper. Paris : Odile Jacob.
Pope III, C., & Dockery, D. (2004). Health effects of fine particulate air pollution : Lines that connect. Journal of the Air & Waste Management Association, 56, 709-742.
Slovic, P., Flynn, J., & Layman, M. (1991). Perceived risk, trust, and the politics of nuclear waste. Science, 254, 1603-1607.
Tversky, A., & Kahneman, D. (1991). Loss aversion in riskless choice : A reference-dependent model. The Quarterly Journal of Economics, 106(4), 1039-1061.

1 Lire par exemple ses articles dans Libération (24 mars 2011) ou Télérama (19 juin 2011).

2 http://www.power-technology.com/pro...

3 En réalité plus parce que le nombre de morts par année a diminué avant d’arriver à 40 000.

4 Pour avoir une idée de l’ordre de grandeur : les estimations les plus pessimistes concernant le nombre de morts dus à la bombe atomique lancée sur Hiroshima sont de l’ordre de 250 000. La route équivaudrait donc à un « Hiroshima » tous les 3 ans... accepterait-on une explosion de centrale nucléaire comparable à Hiroshima en Europe, même tous les 10 ans ?

Mis en ligne le 9 mars 2012
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