La peur est au-dessus de nos moyens - Pour en finir avec le principe de précaution

Jean de Kervasdoué. Plon, 2010, 235 pages, 19 €

Note de lecture de Yann Kindo - SPS n° 295, avril 2011

Ce compte-rendu est une adaptation d’un texte rédigé dans le cadre d’un billet de blog consacré au principe de précaution. Jean de Kervasdoué fait partie du comité de parrainage de notre association, à qui l’ouvrage est par ailleurs dédié. Jean de Kervasdoué a également écrit Les prêcheurs de l’Apocalypse : pour en finir avec les délires écologiques et sanitaires (Plon 2007) dont nous avons rendu compte dans SPS n° 280, janvier 2008

Peurs et nouvel obscurantisme contemporain

295_89-92Cet ouvrage est consacré aux peurs contemporaines et aux incohérences auxquelles elles peuvent conduire. Il vaut beaucoup mieux que son titre – le sous-titre aurait été à mon goût plus judicieux en titre principal –, et que sa quatrième de couverture, a priori peu engageants.

Les deux premiers tiers du livre sont consacrés à une revue de ces peurs et de certains réflexes qui se sont imposés dans le « grand public ». On y trouvera beaucoup de choses intéressantes, en passant un peu du coq à l’âne, avec d’intéressants développements sur l’idéologie du « naturel » et du « bio », sur l’utilisation trompeuse des statistiques et des probabilités (des pages qui rappelleront celles de Norman Baillargeon dans son Petit cours d’autodéfense intellectuelle1), sur la peur de tout ce qui est « cancérigène », sur la biodiversité et les extinctions d’espèces, ou bien encore sur le nouvel obscurantisme contemporain à propos des OGM, des ondes électromagnétiques ou des nanotechnologies. Chacun y trouvera certainement matière à réflexion, voire à remise en cause de ses propres convictions, même si, personnellement, je n’adhère pas à tous les arguments avancés (notamment les quelques fois où l’auteur évoque la « compétitivité » de la France, de ses entreprises et de son agriculture, arguments qui ne sont vraiment pertinents que pour ceux qui adhèrent au jeu de la concurrence et de la compétition en matière économique).

Science et politique

La cible des critiques est bien évidemment souvent l’écologie politique, qui cristallise toute ces dérives irrationnelles, ce qui donne l’occasion à Jean de Kervasdoué de procéder à cette mise au point essentielle : « Je plaide pour séparer l’écologie (science de la nature) de l’écologie politique (mouvements d’opinions plus ou moins canalisés par des partis et des associations). S’il est indispensable d’avoir une politique qui traite des questions écologiques, comme il l’est d’avoir une politique qui traite des affaires scientifiques, la politique scientifique n’est pas plus scientifique que la politique écologique n’est... écologique » (p. 42).

Il est possible d’être tout à fait d’accord avec cela, même si l’on est précisément en désaccord avec Jean de Kervasdoué sur le plan politique (car parler de « nos moyens », au-dessus desquels serait la peur, c’est bien poser une question d’ordre politique et non scientifique). Il s’agit donc ici de refuser que les « écologistes politiques » se drapent du prestige de la science pour enrober leurs présupposés idéologiques, mais aussi de récuser toute inférence politique automatique des travaux de l’écologie scientifique, comme si la science dictait une politique à conduire, comme si celle-ci n’était pas justement affaire de choix, de conflits d’intérêts et de luttes.

On approuvera aussi avec force cette autre mise au point : « Il est fréquent, pour ne pas dire habituel, que des scientifiques donnent des avis hors de leur domaine d’expertise et ainsi trompent leurs contemporains. Hors de leur domaine d’expertise, ils ne sont ni plus ni moins légitimes que n’importe qui d’autre. Leurs opinions politiques se dissimulent alors sous leur titre professoral auquel le public, à tort dans ce cas, attribue une légitimité. Ils l’usurpent. Bien entendu, l’inverse est aussi fréquent, et il n’y a rien de plus agaçant pour un spécialiste d’un domaine que de se voir dire que tout est affaire d’opinion, que n’importe qui peut parler de tout, en ayant l’idée de rien » (p. 43).

Le chapitre consacré à l’épisode de la grippe A est particulièrement efficace. Il n’est pas possible de le résumer ici, mais on peut en citer la problématique : « [Cette crise] montre comment les aspirations contradictoires de la population, amplifiées par les gouvernants, conduisent à l’effilochement du tissu social en général et à celui du système de santé en particulier. En cherchant à protéger la population, on l’infantilise, on la méprise » (p. 131).

Le principe de précaution…

La transition est alors toute trouvée vers la question centrale, celle du principe de précaution. Celui-ci est entré en février 2005 dans la Constitution française, via la Charte de l’environnement, sous la forme suivante : « lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veilleront par application du principe de précaution, et dans leurs domaines d’attribution, à la mise en œuvre des procédures d’évaluation des risques et à l’adoption des mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage  ».

Jean de Kervasdoué commence par rappeler que l’on est là dans une logique différente de celle de la prévention des risques qui sont avérés, même s’il n’est pas certain qu’ils se transforment en dommages réels : « dans le cas de la "précaution", l’incertitude ne porte pas sur l’occurrence du risque, mais sur sa nature, elle porte sur le risque lui-même. Le risque est seulement probable, non encore confirmé scientifiquement. L’existence du risque n’est qu’une hypothèse par essence encore non vérifiée » (p. 180).

Et encore, bien souvent, l’existence « possible » d’un risque, sans même que celui-ci soit « probable », conduit à l’invocation du principe de précaution. Or, comme, à la limite, tout est toujours possible…

(Dé)formation professionnelle oblige, l’auteur s’intéresse d’abord au développement de ce principe en médecine, depuis notamment l’affaire du sang contaminé, de sinistre mémoire. Il reste dans ce domaine très prudent pour jauger d’éventuels excès de… prudence, et estime que, dans le domaine de la santé, les juges ont fait une utilisation mesurée du principe de précaution, qui le rend semblable au plus classique « principe de prévention ».

… et ses conséquences

Mais il se produit un « tournant “historique”  » avec un jugement de 2008 du Tribunal de Grande Instance de Nanterre, en partie confirmé par la Cour d’appel de Versailles le 4 février 2009 : la justice tranche en faveur de personnes se prétendant « électro-hypersensibles », et condamne un opérateur de téléphonie mobile à leur verser de fortes amendes et à démanteler son antenne. Dans cette affaire, en lisant le verdict, on se rend compte que la justice statue en ce sens en l’absence de preuve scientifique de l’existence des risques, mais en s’appuyant sur l’existence de mesures de précaution mises en place par l’autorité publique au nom du principe de précaution, y voyant la preuve avérée de l’existence de tels risques ! Autrement dit : puisque les gens sont inquiets, on va édicter des normes qui n’ont pas forcément beaucoup de fondement scientifique mais qui vont rassurer, normes dont l’existence même va ensuite être un argument pour s’inquiéter encore plus (« ils prennent des mesures de précaution, c’est bien qu’il y a sûrement un risque, non ? »). Pour s’inquiéter, et même pour condamner en justice en l’absence du moindre début de commencement d’une preuve de l’existence du risque. On voit bien à travers cet exemple comment le principe de précaution nourrit un engrenage de la déraison et conduit à une perversion du droit, puisque la charge de la preuve revient alors à l’accusé (et non à l’accusation). Ce qui est d’autant plus pervers qu’il s’agit de prouver une absence de risque, c’est-à-dire une inexistence, ce qui est en bonne logique rigoureusement impossible ! Tout cela renvoie en fait aux normes juridiques de l’Inquisition, plus que d’une justice moderne.

Le tableau de l’absurdité est à peu près complet si l’on se rend compte que lorsque le signal de l’antenne-relais diminue (au nom du principe de précaution), il faut augmenter celui du téléphone lui-même, objet que, contrairement à l’antenne, on se colle à l’oreille...

D’une certaine manière, l’absurdité n’est pas qu’une conséquence de l’application du principe de précaution, elle est dans la rédaction de l’article 5 de la Charte de l’Environnement, qui exige d’appliquer un principe nulle part défini, tout en recommandant de prendre des mesures conservatoires qui soient proportionnelles à l’intensité d’un risque que l’on ne connaît pas ! Comment être proportionnel à l’inconnu ? L’article 5 ne le précise pas... « La faiblesse rédhibitoire du principe de précaution est épistémologique. Comment peut-on prétendre agir alors que l’on ne connaît ni la nature du dommage, ni le moyen de le prévenir ? Et quand on passe brièvement en revue les grands scandales sanitaires, force est de constater que le principe de précaution n’aurait rien apporté » (p. 217). Ainsi, dans la toute récente affaire du Mediator, qui semble s’imposer comme la nouvelle référence ultime des autoproclamés « lanceurs d’alerte », à quoi a, ou aurait servi le principe de précaution, puisque, en l’occurrence, les connaissances établies débouchaient depuis longtemps sur une balance bénéfice/risque manifestement très défavorable à ce médicament, dont la commercialisation maintenue ne peut s’expliquer que par des défaillances des autorités compétentes, très probablement sous l’influence ou la pression des laboratoires Servier ? L’auteur, qui a rédigé son manuscrit avant que n’éclate l’affaire du Mediator, démontre l’absence de pertinence du principe de précaution dans les cas archétypaux que sont le sang contaminé, l’amiante, la vache folle ou la canicule de 2003. « Il est logiquement impossible de prendre des précautions quand on ne sait pas, et, si l’on sait que l’on court un quelconque danger, si l’on peut en imaginer les causes, ce principe n’ajoute rien à la nécessaire prudence » (p. 220).

La sentence de Jean de Kervasdoué est à la fois brutale et habile, même si certainement exagérée : « Le principe de précaution serait interdit si on l’appliquait à lui-même, tant il est dangereux » (p. 232).

1 Norman Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux, 2006, 344 p., 20 €.

Mis en ligne le 6 juillet 2011
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