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Point de vue

Tabac et cigarette électronique - La cigarette électronique vue d’ailleurs : l’exemple du Tchad

Publié en ligne le 2 juin 2015 - Tabac -
par Daouda Elhadj Adam - SPS n° 311, janvier 2015

Selon les experts en santé publique, la cigarette électronique serait moins dangereuse que le tabac et constituerait pour cela une opportunité efficace au sevrage tabagique. Si cette affirmation peut sembler vraie pour les pays développés, il y a lieu de s’interroger sur les effets et les conséquences de la consommation de ce nouveau produit en Afrique et notamment dans les pays les plus pauvres, comme ici au Tchad.

En effet, avec la globalisation des économies et des échanges facilités par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’Afrique n’est pas restée en marge de la société de consommation, qui jadis était réservée à l’Occident. La jeunesse, qui constitue la clé de voûte de cette économie globalisée, est en même temps la cible privilégiée des multinationales, qui franchissent aisément les frontières et imposent de nouvelles modes de consommation.

En ce qui concerne la cigarette électronique, l’on observe dans bien des capitales africaines l’ouverture de boutiques proposant ce produit. Par contre à N’Djamena, la capitale du Tchad, une seule boutique en vend, pour l’instant, à côté d’autres produits de grande consommation.

Un contexte de pauvreté généralisée

Le coût de la cigarette électronique – l’équivalent de 20 euros – reste ici très élevé pour les couches défavorisées de la population africaine. Le salaire journalier minimum du Tchadien est de moins de 3 euros par jour. Qu’un chef de famille dépense la moitié du budget du ménage à l’achat d’un paquet de cigarettes ou pour sa cigarette électronique va également contribuer à l’appauvrissement familial. Il faut bien comprendre que la majorité des Tchadiens sont confrontés au coût élevé de la vie, qui les pénalise déjà durement : plus des trois quarts des habitants n’ont pas accès à des latrines correctes et la majorité d’entre eux ne bénéficient pas de l’eau courante ; le taux d’accès à l’électricité ne dépasse guère 3 à 4 % de la population du pays.

Le taux de prévalence du tabagisme est de l’ordre de 20 % chez l’homme et reste très faible chez la femme, même s’il se dessine une tendance inquiétante à une progression du tabagisme féminin. L’introduction de la cigarette électronique dans un tel contexte ajoute un fardeau supplémentaire, inutile et évitable.

La priorité : empêcher les jeunes de devenir fumeurs

Certes, l’aide au sevrage tabagique est importante, mais c’est souvent une approche longue, complexe et coûteuse, hors de portée des budgets familiaux et qui n’est pas perçue comme une priorité nationale dans le contexte des difficultés auxquelles est confronté un pays pauvre comme le nôtre. L’urgence ici, c’est la prévention : il s’agit impérativement d’empêcher, autant que possible, les jeunes – cibles privilégiées de l’industrie du tabac – de s’initier au tabagisme. L’évolution démographique du Tchad, avec une population de plus en plus jeune, fait qu’il y a dans ce pays beaucoup plus de fumeurs potentiels que de fumeurs actuels, et il est urgent avant tout d’empêcher l’industrie du tabac (ou de la nicotine) de transformer ces fumeurs potentiels en fumeurs réels. La cigarette électronique offre une porte d’entrée nouvelle vers l’addiction nicotinique et à terme vers le tabagisme, qui risque de mettre en échec notre politique de prévention. Nous n’avons pas les moyens de prendre ce risque.

Même si, pour l’instant, l’e-cigarette est distribuée par de petites sociétés indépendantes, on voit que les multinationales du tabac sont en train de s’emparer de ce marché pour l’utiliser en synergie avec leur produit traditionnel. Comme avec la cigarette conventionnelle, on peut s’attendre à ce que ces compagnies se servent de la cigarette électronique pour piéger les jeunes Tchadiens dans l’addiction à la nicotine, en les entraînant dans le cycle d’une consommation compulsive, avec pour but de ponctionner une part importante de leurs revenus. Globalement, cette ponction appauvrit le pays car cet argent ne reste pas chez nous mais quitte le continent pour aller enrichir les actionnaires occidentaux de ces multinationales.

En conséquence, alors que nous commençons à peine à enregistrer quelques succès dans la lutte contre le tabagisme, nous sommes soucieux de prémunir la jeunesse contre les intentions des marchands de tabac en les empêchant de promouvoir ce nouveau produit auprès des adolescents. Nous connaissons toute la puissance de leurs méthodes de marketing et savons qu’ils peuvent allécher notre jeunesse en présentant la cigarette électronique comme le dernier gadget high-tech à la mode dont la possession et l’utilisation deviendraient des symboles ostentatoires d’un style de vie occidental.

Éviter un produit addictif de plus

En définitive, l’Afrique n’a pas la nécessité d’un produit addictif de plus : nous avons déjà la cigarette conventionnelle, qui nous a été imposée depuis des décennies et qui détourne une partie importante de nos ressources vitales pour satisfaire les besoins fondamentaux de nos familles – alimentation, logement, éducation et santé – et pour améliorer la qualité de vie de nos populations. La jeunesse africaine, fer de lance de notre développement, doit avoir accès à des emplois décents et à des services de base efficients pour réaliser pleinement ses formidables capacités et prendre en main le futur de notre continent. Elle n’a pas besoin de cigarettes électroniques.