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Quelle est la validité de l’explication freudienne des lapsus ?

Publié en ligne le 15 juillet 2020 - Psychologie - Psychologie

Le mot « lapsus » est aujourd’hui associé à la psychanalyse, comme l’illustre la définition du Petit Robert (éd. 2019) :  « Lapsus, lat. lapsus. Emploi involontaire d’un mot pour un autre en langage parlé ou écrit. Faire un lapsus. La psychanalyse considère le lapsus comme un acte manqué. »

Freud attachait une grande importance aux actions qui manquent leur but parce que, disait-il, elles démontrent de façon simple sa conception « dynamique » de l’inconscient : ce qui apparaît à la conscience résulte d’un conflit inconscient de forces. Il estimait que  « le lapsus est le représentant de tous les actes manqués » [1, XIV 59] .

À la fin de sa vie, il écrivait à Abraham Roback :  « Je m’empresse de vous accuser réception de votre livre Jewish influence, etc., et de vous en remercier. […] Je ne puis m’empêcher de vous confesser une certaine déception. Vous me faites un grand honneur dans le livre, vous citez mon nom parmi les plus grands de notre peuple (ce qui va bien au-delà de mon ambition), etc. Dans l’article “Doctrine of Lapses”, vous dites ne pas croire justement à cette partie de la psychanalyse qui a trouvé le plus facilement l’assentiment général. Quel jugement porterez-vous alors sur nos autres découvertes beaucoup moins attrayantes ? Il me semble que si les objections que vous faites à mon interprétation des actes manqués sont exactes, je n’ai guère le droit d’être cité, aux côtés de Bergson et d’Einstein, parmi les princes de l’intelligence » [2]. Ainsi Freud estimait que si « son » interprétation des lapsus n’était pas « exacte », il ne serait pas à la psychologie ce qu’Einstein est à la physique moderne.

 « Lingua lapsa verum dicit »

L’humanité n’a pas attendu Freud pour comprendre que des lapsus peuvent avoir un sens. En témoigne le dicton latin, cité notamment par Érasme :  « La langue, en se trompant, dit la vérité » [3]. Freud cite des écrivains (Shakespeare, Schiller) qui ont utilisé des lapsus. Il écrit que les poètes en connaissent bien le sens et le mécanisme, et qu’ils présupposent que l’auditeur les comprend [1, V 181].

En 1833, Goethe, qui avait l’habitude de dicter ses œuvres, publia des erreurs de ses secrétaires. Certaines étaient de sa faute, d’autres étaient dues au manque de familiarité des secrétaires avec certains mots, d’autres encore tenaient à leur vie affective, comme chez celui qui avait écrit le nom de sa bien-aimée. Dans les années 1880, le juriste autrichien Hans Gross, père de la psychologie judiciaire, a passé au crible des dépositions d’accusés et de témoins. Il estimait que les faux témoins se trahissent inévitablement par leurs gestes, leurs attitudes et parfois un seul mot, tel un lapsus. Ainsi un faux témoin s’était trahi en signant sa déposition de son vrai nom [4].

Études non freudiennes

Freud, dans Sur la psychopathologie de la vie quotidienne, citait trois prédécesseurs à son étude des lapsus. Wilhelm Wundt, considéré comme le père de la psychologie scientifique (il a créé le premier laboratoire en 1879), avait publié en 1900 une recherche dans laquelle il mettait en évidence deux facteurs qui favorisent les lapsus et qui peuvent jouer conjointement :  « le relâchement de l’attention inhibante » et « le flot non inhibé des associations des sons et des mots ».

Freud faisait grand cas du livre d’un philologue, Rudolf Meringer, et d’un psychiatre, Karl Mayer : Versprechen und Verlesen : Eine psychologischelinguistische Studie, publié à Stuttgart en 1895. Il commençait son chapitre sur les méprises de parole par cet éloge :  « Je me trouve ici exceptionnellement à même de pouvoir rendre hommage à un travail préparatoire  » [1, V 135] et citait un exemple de ces auteurs, qu’il reprendra dans les Leçons d’introduction à la psychanalyse [1, XIV 26] et dans son tout dernier article [1, XX 312] : le président de la chambre des députés autrichienne avait ouvert la séance en disant :  « Je constate la présence de tant de messieurs et je déclare la séance close. » L’hilarité qui suivit lui fit remarquer son erreur et il la corrigea. Meringer expliquait :  « Le président souhaitait de par lui être en état de clore la séance. […] Des mots opposés sont très fréquemment permutés les uns avec les autres ; c’est qu’ils sont précisément déjà associés dans notre conscience de la langue, situés extrêmement près les uns des autres et sont facilement appelés par erreur » (cité par Freud [1, V 141]). L’importance que Freud attachait à cet exemple apparaît dans son dernier texte :  « Cet exemple, écrit-il, peut représenter pour nous tous les autres » [1, XX 312].

Meringer et Mayer invoquaient trois facteurs explicatifs : (a) le mélange de deux thèmes : ce que la personne énonce et ce qu’elle  « pense dans son for intérieur » ;  « des images langagières, qui sont “en suspens” ou qui “vagabondent” audessous du seuil de la conscience et qui peuvent apparaître involontairement » (cité par Freud [1, V 139] ; (b) des influences externes : la distraction, la fatigue, l’émotion ; (c) des processus linguistiques, principalement des parentés phoniques et des parentés de sens, déterminant la forme des lapsus. L’erreur peut être à la fois de nature phonique et sémantique comme dans  « ce sont des tueurs d’élite » au lieu de  « ce sont des tireurs d’élite ». La fréquence de l’usage des mots joue évidemment un rôle, comme dans cet exemple de Lichtenberg (écrivain du XVIIIe siècle) :  « Il lisait toujours Agamemnon au lieu de angenommen [supposé que], tellement il avait lu Homère. »

Conversation de clowns, Christian Rohlfs (1849-1938)

Le philologue italien Sebastiano Timpanaro a réalisé une recherche sur la corruption de textes au cours de retranscriptions [5]. Il a mis en évidence sept catégories de lapsus, par exemple le remplacement d’un mot par un autre ayant une ressemblance phonétique et le même nombre de syllabes, une erreur faite par Cicéron qui a confondu le nom de la nourrice d’Ulysse, Euriclea, avec celui de sa mère, Anticlea p. 22).

Timpanaro explique que les copistes ne retranscrivent pas un texte mot à mot et encore moins lettre par lettre (sauf s’il s’agit d’une langue qu’ils ignorent). Ils lisent les mots globalement. Ils lisent des sections de phrases plus ou moins longues et les transcrivent de mémoire. Des erreurs peuvent se produire durant le bref intervalle entre la lecture et la mise par écrit. La conclusion de son étude est qu’il y a des mécanismes préconscients ou inconscients qui expliquent les lapsus, mais que ceux-ci n’ont pas le statut de « refoulements freudiens ».

Peu d’études ont été réalisées par d’autres linguistes. Parmi les faits mis en évidence, signalons que les erreurs de langage sont relativement fréquentes, mais passent la plupart du temps inaperçues car les participants à un dialogue sont attentifs aux significations plutôt qu’à l’exactitude de la forme des mots [6].

La spécificité de l’interprétation freudienne des lapsus

Pour Freud, des processus linguistiques et des facteurs comme l’inattention ou l’état émotionnel sont des explications insuffisantes :  « Ce ne sont que des façons de parler, des paravents qui ne devraient pas nous empêcher de regarder ce qu’il y a derrière » [1, XIV 41]. Si l’état émotionnel n’explique pas la forme précise du lapsus, le cas de Freud lui-même montre néanmoins son importance. Lorsque la guerre est déclarée en 1914, il écrit à Ferenczi le 23 août 1914 :  « Je n’arrive absolument pas à travailler. […] Je fais des lapsus à longueur de journée – comme beaucoup d’autres d’ailleurs. »

Pour lui, seul importe ce qui est « derrière », « refoulé » :  « La répression de l’intention présente de dire quelque chose est la condition indispensable pour qu’une méprise de parole se produise » [1, XIV 63]. Aussi l’analyse ne devraitelle pas s’arrêter à la signification qui apparaît au premier abord. Faisant référence à Meringer et Mayer, Freud précise :  « On ne saurait méconnaître à quel point la prise en considération des images langagières qui “vagabondent”, lesquelles se situent au-dessous du seuil de la conscience et ne sont pas destinées à être parlées, tout comme l’exigence de se renseigner sur tout ce à quoi le locuteur a pensé, se rapprochent des conditions de nos “analyses”. Nous recherchons nous aussi du matériel inconscient, et qui plus est par la même voie, sauf que, depuis les idées incidentes de la personne interrogée jusqu’à la découverte de l’élément perturbant, nous avons à parcourir une voie plus longue par une série complexe d’associations » [1, V 140].

Freud donne un exemple personnel d’erreur de lecture qui permet de douter de sa généralisation :  « Irritante et ridicule, telle est pour moi une méprise de lecture à laquelle je succombe très fréquemment lorsque, en vacances, je me promène dans les rues d’une ville étrangère. Je lis alors sur chaque enseigne de magasin qui d’une façon ou d’une autre s’offre à nous : antiquités. C’est le plaisir-désir d’aventures du collectionneur » [1, V 195]. À la fin de sa vie, il avait accumulé environ trois mille objets antiques [7].

Homme dans un café, Juan Gris (1887-1927)

Freud conceptualise les actes manqués de la même façon que les rêves : comme il affirme que tous les rêves sont la réalisation d’un désir refoulé, il affirme une essence commune à tous les actes manqués :  « Les opérations manquées sont les résultats de l’interférence de deux intentions distinctes, dont l’une peut s’appeler l’intention perturbée, l’autre l’intention perturbatrice » [1, XIV 59]. Cette explication est valable pour le lapsus du président pour autant qu’il avait l’intention de clore la séance (ce qui n’est pas certain !), mais quelle intention faudrait-il attribuer à la garde des Sceaux qui, voulant dire  « une inflation quasi nulle », dit  « une fellation quasi nulle » ? Les deux mots ont le même nombre de syllabes et la même terminaison. On peut supposer, selon l’expression de Meringer et Mayer, la présence d’une  « image langagière qui “vagabonde” au-dessous du seuil de la conscience », mais comment affirmer « l’intention réprimée » de parler d’un acte sexuel dans une interview sur les fonds d’investissement ?…

Freud assure qu’il réalise  « très fréquemment » des analyses de lapsus avec ses patients :  « Dans le procédé thérapeutique dont je me sers pour résoudre et éliminer les symptômes névrotiques, la tâche très fréquemment assignée est de détecter dans les discours et idées incidentes du patient, avancées comme par hasard, un contenu de pensée que ce patient s’efforce de dissimuler, mais sans pouvoir faire autrement que de le trahir de maintes façons non intentionnellement » [1, V 162]. Il illustre ce propos par ce seul exemple :  « Un jeune homme de 20 ans se présente à ma consultation par ces mots : "Je suis le père de N. N. que vous avez eu en traitement – Pardon, je veux dire : le frère ; c’est qu’il est mon aîné de quatre ans." Je comprends que par cette méprise de parole il veut exprimer que, tout comme son frère, il est tombé malade par la faute du père, que, tout comme son frère, il demande à être guéri, mais que c’est le père qui aurait le besoin le plus urgent d’être guéri » [1, V 163]. Freud ne donne pas l’impression d’avoir parcouru une longue série d’associations pour mettre au jour des significations refoulées. Apparemment, c’est lui qui a fait d’emblée l’interprétation.

Freud a rapporté un grand nombre d’autres lapsus, dont beaucoup fournis par ses élèves. René Pommier en a examiné un large échantillon et a montré que l’explication « freudienne » est généralement tirée par les cheveux [8].

Une mise en garde

Dans sa présentation des actes manqués de 1917, Freud distingue les cas où l’auteur d’un lapsus reconnaît « l’intention réprimée » et ceux où l’auteur refuse de reconnaître par exemple son intention d’insulter par la déformation d’un nom. Dans le second cas, dit Freud,  « je puis, moi, la déduire à partir d’indices » [1, XIV 62]. Il a la sagesse d’ajouter :  « Le travail sur de petits indices, comme nous ne cessons de le pratiquer dans ce domaine, comporte ses dangers. Il y a une affection mentale, la paranoïa combinatoire, dans laquelle l’exploitation de ces petits indices est pratiquée sans restriction, et je ne soutiendrai naturellement pas l’idée que les conclusions échafaudées sur cette base sont absolument exactes. Seules peuvent nous préserver de tels dangers la large assise de nos observations, la répétition d’impressions semblables provenant des domaines les plus divers de la vie d’âme » [1, XIV 64].

De façon générale, il faudrait éviter de parler de lapsus « freudien » et surtout éviter d’attribuer des intentions « refoulées » à de simples trébuchements de parole favorisés par le contexte. À ceux qui bondissent sur le moindre lapsus, il faut rappeler ce que Wilhelm Fliess écrivait le 7 août 1901 à Freud, qui le prit très mal :  « Le liseur de pensées ne fait que lire chez les autres ses propres pensées. » //

Références

1 | Freud S, Œuvres complètes. Psychanalyse, PUF, 1992-2019, 20 volumes.

2 | Freud S, Lettre du 20-2-1931, Correspondance 1873-1939, Trad., Gallimard, 1966,p. 430.

3 | Henderson A, Latin proverbs and quotations, Sampson, 1869.

4 | Ellenberger H, À la découverte de l’inconscient, Éd. Simep, 1974,p. 419.

5 | Timpanaro S, The Freudian Slip, Trad., Humanities Press, 1976.

6 | Bonin P, Psychologie du langage : La Fabrique des mots, De Boeck, 2e éd., 2013.

7 | Roudinesco É, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Seuil, 2014,p. 314.

8 | Pommier R, La psychopathologie de la vie quotidienne ou quand Freud déménage du matin au soir, Kimé, 2015. [Voir les recensions de cet ouvrage par Brunschwig M et Gauvrit N, SPS n° 315, janvier 2016, et de Van RillaerJ., toutes deux sur afis.org]


Thème : Psychologie

Mots-clés : Psychologie

Publié dans le n° 331 de la revue


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L' auteur

Jacques Van Rillaer

Professeur émérite à l’Université de Louvain et aux Facultés universitaires St-Louis (Bruxelles)

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