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Ingérence de l’industrie du tabac dans les politiques de santé publique - État des lieux et recommandations

Publié en ligne le 3 janvier 2015
Note de lecture de Martin Brunschwig

La Convention-Cadre pour la Lutte Anti-Tabac (CCLAT), premier traité international de santé publique, émanant de l’OMS 1 a été ratifiée par 178 pays, dont la France. Les mesures proposées sont nombreuses, révisées au fur et à mesure, leur garantissant une efficacité que l’on espère ainsi optimiser. Mais un article, l’article 5.3 pour être précis, paraît central : il spécifie que les pays signataires doivent se protéger de l’ingérence de l’industrie du tabac dans la définition et la mise en œuvre des politiques de lutte contre le tabagisme. Il est vrai qu’aucune mesure envisagée ne peut être efficace si elle est « sapée de l’intérieur » par les agissements souterrains (ou non !) des industriels, soucieux de préserver leurs intérêts au détriment de la santé publique et bien souvent au mépris de la loi 2.

Le présent ouvrage se propose donc de faire un état des lieux de la situation, et suggère également des mesures à prendre « afin de se prémunir et de contrer cette interférence qui s’exerce de manière multiple et efficace » (préface, p. 7). Les nombreux exemples d’abus et d’ingérence donnés par les auteurs décrivent une situation inacceptable, si ce n’est révoltante. Le lecteur passe sans cesse de la surprise à l’indignation et vice-versa. L’ouvrage est factuel, sans pathos, montrant simplement au grand jour les diverses manœuvres de l’industrie du tabac. Informer, sans « en rajouter », semble être la préoccupation majeure des auteurs, qui souhaitent manifestement que le lecteur se fasse son opinion lui-même. Le livre s’adresse d’ailleurs aussi aux divers décideurs amenés, espérons-le, à mieux comprendre donc à mieux contrer ces agissements.

Mais les faits ainsi affichés montrent le pouvoir de nuisance des industriels du tabac, dont la stratégie est extrêmement diversifiée et je ne peux résumer ici un ouvrage très complet, dont je recommande la lecture, pour faire le tour de la question.

Citons tout de même les grands domaines où l’industrie est très présente, voire envahissante : en tout premier lieu, la politique, avec un financement direct des partis politiques là où c’est possible 3, et où les exemples abondent de « noces contre nature », d’industriels du tabac dans les cabinets ministériels ou vice-versa, des recrutements par l’industrie de membres de cabinets gouvernementaux. On voit aussi les nombreuses questions des députés à l’Assemblée 4, révélant leur « souci » des buralistes 5 ou leur relais des propos et idées des industriels du tabac (notamment sur la contrebande et la contrefaçon, mises en avant systématiquement pour empêcher ou retarder la prise de mesures fiscales ou autres). Les cigarettiers cultivent également des contacts innombrables au Parlement européen 6. Je ne résiste pas à vous citer cet avocat de Philip Morris au cabinet Clifford Chance qui est également, ça ne s’invente pas, « président du Comité d’Ethique de l’Union Européenne, en charge de conseils et d’avis sur les questions relatives aux conflits d’intérêts et au code de bonne conduite des commissaires » !

Autre domaine gangrené par la propagande de l’industrie : les médias. On observe quasiment le « recrutement » de journalistes, ce qui permet de véhiculer à grande échelle le discours des industriels et, on le voit par des exemples précis, d’influer sur des décisions politiques. Les auteurs indiquent également les opérations de « blanchiment moral », avec de nombreuses actions philanthropiques ou culturelles menées par les fabricants de tabac. L’avantage est multiple : se donner à la fois une visibilité, une image positive, mais aussi rester en contact avec divers types de décideurs, augmenter ses contacts et son « carnet d’adresses ».

Le lecteur de SPS sera sans doute plus intéressé encore par les liens et ingérences dans le domaine scientifique. On voit en effet certains organismes prestigieux (comme l’Institut du Cerveau et de la Moelle épinière) créés ou financés par les fabricants de tabac ; certains chercheurs (et non des moindres, à l’instar de Jean-Pierre Changeux) dont les études sont financées 7 ; certaines sont arrêtées lorsqu’on s’aperçoit que « les rats semblent stressés » par la nicotine… Mais les auteurs soulignent aussi que la vigilance des scientifiques a permis d’empêcher certaines manœuvres.

Sont également passés en revue les clubs de fumeurs, d’amateurs de cigares, l’ingérence en direction des grandes écoles, les sites Internet, les associations (parfois fictives !) de fumeurs, les actions hostiles envers toute officine de santé publique ou de prévention anti-tabac, qu’on cherche systématiquement à décrédibiliser.

Au total, ce qui est inquiétant, plus encore que le lobbying en tant que tel, c’est la puissance de feu déployée. Mais justement ! Paradoxalement, il est assez réconfortant de se dire que si l’industrie du tabac en « fait autant », c’est sans aucun doute qu’elle-même se sent inquiète et menacée, désormais, par les politiques anti-tabac qui ont pu enfin être mises en place depuis quelques années ou décennies ! On pourrait d’ailleurs estimer qu’à partir du moment où une mesure est décriée et qu’une forte opposition est organisée pour la discréditer (comme les « paquets neutres », par exemple), c’est qu’elle menace les industriels et qu’il faut donc préserver cette mesure, certainement très efficace !

Concluons en saluant ce travail d’importance, très documenté, émaillé d’une abondante bibliographie et qui pourra servir d’exemple à de nombreux pays. Et souhaitons surtout que les informations qu’il contient puissent être diffusées suffisamment pour atteindre un maximum de responsables.

Retrouvez, sur le site de l’éditeur, le sommaire du livre ainsi qu’un extrait.

1 Le professeur Martinet nous en a parlé dans son courrier, paru dans le n° 307 de janvier 2014, et surtout dans l’article « le tabagisme, une épidémie industrielle » du numéro 311 (p. 15).

2 Comme le montrent les grands procès du tabac aux États-Unis dans les années 90, et de nombreux exemples donnés dans le livre de « contournements » de la loi.

3 Ce point ne concerne pas la France, mais les exemples sont nombreux, comme en Allemagne, pays cité comme ayant joué un « rôle majeur en faveur des intérêts de l’industrie du tabac » (p. 35)

4 Notamment en fin d’ouvrage, avec un tableau presque humoristique de questions répétées parfois mot pour mot !

5 La confédération des buralistes est présentée par les auteurs comme l’un des relais les plus actifs de l’industrie du tabac.

6 Quelque chose qu’on a pu voir aussi sur France Télévisions, dans l’émissions « Cash investigation » (http://www.francetvinfo.fr/replay-m...)

7 En général, il s’agit d’études sur ce qui pourrait polluer l’air sans être le tabac : allergènes, diesel, champignons et moisissures, radon etc. Voire, même, une étude sur les côtés positifs des morts dues au tabac (retraites économisées...), en Pologne. En ce qui concerne Changeux, les études financées portent surtout sur les « côtés positifs » de la nicotine sur les neurones (p. 88).