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Conséquences sanitaires de l’accident nucléaire de Fukushima

Publié en ligne le 10 mars 2020 - Nucléaire et radioactivité -

Cette note se fonde en grande partie sur les publications de l’Institut de radioprotection et sûreté nucléaire (IRSN), organisme indépendant d’évaluation de la sûreté nucléaire en France. L’IRSN publie tous les ans un dossier sur la situation de la centrale et le suivi de l’impact radiologique, en s’appuyant notamment sur les publications de l’université médicale de Fukushima.

Suite à l’accident nucléaire de Fukushima en mars 2011, certaines zones particulièrement exposées aux radiations ont été rapidement évacuées afin de protéger les populations. Cette évacuation, qui a concerné plus de 150 000 personnes, a permis de limiter très fortement les doses reçues par la population, mais au prix d’un fort traumatisme. Le gouvernement cherche actuellement à « reconquérir » ces zones par des opérations de décontamination, et en comptant aussi sur la décroissance naturelle de la radioactivité. Néanmoins, dans les autres parties de la province de Fukushima, la vie a continué « normalement », malgré une exposition, faible, aux rayonnements ionisants.

Dès juin 2011, les autorités sanitaires japonaises ont lancé quatre études épidémiologiques afin de suivre l’état de santé de toutes les personnes de la population touchées par l’accident. Elles incluent un suivi de base de tous les habitants de la province de Fukushima, un suivi particulier des enfants notamment vis-à-vis du risque de cancer de la thyroïde, un suivi des femmes enceintes pendant et après l’accident, ainsi qu’un suivi des personnes ayant été évacuées. Ces suivis médicaux ont été assurés par l’université médicale de Fukushima, en collaboration avec d’autres centres médicaux japonais.

Les informations recueillies permettent tout d’abord d’évaluer les doses reçues par la population. Notamment, parmi les 459 620 personnes pour lesquelles une exposition à une dose externe 1 a été estimée, 62 % avaient reçu au cours des quatre premiers mois après l’accident (période concentrant la majeure partie de l’exposition) des doses externes inférieures à 1 millisievert (mSv) et quinze personnes (0,003 %) auraient reçu des doses supérieures à 15 mSv (pour un maximum de 25 mSv) [1]. Ces valeurs peuvent être comparées à la radioactivité naturelle moyenne en France (3 mSv/an) ou dans certaines régions de l’Inde (Kerala 26 mSv/an [2]), des degrés d’exposition qui n’ont pas d’effet sanitaire connu. Elles sont aussi inférieures à la valeur de 100 mSv en dessous de laquelle aucun effet à long terme sur la santé n’a été démontré [3]. De la même façon, elles restent très inférieures aux doses d’apparition des premiers effets sanitaires à court terme (rougeurs, dégradation de cellules, 1000 mSv) ou des doses mortelles (10 000 mSv) [4]. Ainsi, compte tenu des doses reçues, aucun effet sanitaire n’était attendu sur la population.

C’est ce que vient de confirmer partiellement l’étude concernant le suivi médical des femmes enceintes. En effet, aucune différence significative n’a été constatée sur le taux de fausses couches, le nombre de naissances prématurées ou le nombre de malformations à la naissance par rapport au reste du Japon[1,5]. En se fondant sur ces données, les autorités sanitaires japonaises ont jugé qu’il n’y avait plus de nécessité de continuer l’étude sur le suivi médical des mères qui s’arrêtera donc en 2020 [5].

Concernant l’incidence des cancers de la thyroïde 2 chez les enfants, qui avait été particulièrement marquée lors de l’accident de Tchernobyl (environ 6 000 cas [6]), le suivi jusqu’en 2018 montre qu’il n’y a pas de différence significative entre les enfants de la préfecture de Fukushima et les autres enfants du Japon [1] (alors que les effets furent visibles dès les premières années après l’accident de Tchernobyl).

Concernant les travailleurs de la centrale nucléaire accidentée, une dizaine de décès sans lien avec la radioactivité (liés au tsunami, arrêts cardiaques, accidents, maladies non liées aux rayonnements…) sont à déplorer [8]. Concernant l’impact des rayonnements, selon l’UNSCEAR (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation, un comité scientifique de l’ONU), dans son rapport de 2013, pour le groupe des 174 travailleurs ayant reçu plus de 100 mSv (140 mSv en moyenne), 2 à 3 cas de cancers additionnels pourraient survenir [7,8] en plus de la fourchette de 65 à 75 attendus naturellement en l’absence d’exposition 3. Compte tenu de l’aléa statistique, cette augmentation sera trop faible pour pouvoir être détectée. De plus, pour environ un tiers des travailleurs, il est estimé que leur risque d’avoir un cancer de la thyroïde est légèrement accru (jusqu’à 20 % pour les plus jeunes, quelques pourcents pour les plus âgés), mais l’augmentation ne sera probablement pas non plus détectable. En revanche, les personnes ayant reçu des doses supérieures à 500 mSv (moins de six personnes) ont un risque accru de maladie cardiovasculaire à long terme [8].

À ce jour, sur les 50 000 personnes qui ont travaillé sur le site depuis 2011, 16 ont déposé un dossier de demande de reconnaissance de maladie professionnelle [11]. Il est cependant très difficile de prouver un lien direct avec l’exposition, car même si ces 50 000 personnes n’avaient reçu aucune radiation, certaines d’entre elles auraient déclaré des maladies graves similaires. Par exemple, dans le premier cas de reconnaissance accordée par le gouvernement japonais, le panel d’experts chargé de la décision avait déclaré que le lien de cause à effet entre exposition et leucémie était incertain. Néanmoins, une loi de 1976 précise que le doute doit bénéficier au travailleur, et c’est donc sur la base de cette loi qu’a été reconnue la maladie professionnelle [8]. Le nombre de reconnaissances de maladie professionnelle n’est donc pas une mesure fiable des conséquences radiologiques de l’accident chez les travailleurs.

La ville de Namie, à quelques kilomètres de la centrale de Fukushima, après son évacuation © VOA – S. L. Herman

En comparaison, les effets sanitaires et sociétaux néfastes de l’évacuation sur une longue période sont, eux, parfaitement visibles. C’est, tout d’abord, un traumatisme psychologique important. Abandonner sa maison, sa terre, son travail, sa ville, perdre de vue ses relations pour se retrouver relogé de façon temporaire ailleurs dans le pays, est une expérience terrible et très déstabilisante, qui a induit des symptômes dépressifs ainsi qu’une augmentation du taux de suicide [9]. Au traumatisme psychologique s’ajoute une dégradation des conditions de vie (perte d’emploi, isolement, relogement temporaire…). Chez les personnes âgées, une forte augmentation de la mortalité a été observée (trois fois plus élevée durant les trois premiers mois) [10]. De plus, le suivi sanitaire indique notamment des problèmes de surpoids et des problèmes hépatiques pouvant être liés à une consommation excessive d’alcool [1]. S’il est difficile de chiffrer ou mesurer précisément ce type d’impact sanitaire 4, on estime les conséquences de l’évacuation de l’ordre d’un millier à quelques milliers de morts [10,11], essentiellement chez les personnes âgées.

Ainsi, très clairement, les principales conséquences sanitaires de l’accident ne sont pas liées aux effets directs des radiations, mais à l’évacuation visant à mettre à l’abri les personnes.

Fallait-il évacuer autant de personnes ? L’ancien directeur de l’IRSN, Jacques Repussard, estime que l’évaluation des zones à évacuer a été trop précautionneuse et que le retour des populations dans certaines zones contaminées aurait pu avoir lieu plus tôt :  « Au Japon des villages meurent sans raison radiologique » ;  « Évacuer des gens, les faire déménager sans raison sanitaire impérative peut en effet avoir d’autres conséquences que radiologiques : traumatismes, dépressions, économie locale qui se désagrège… Ces risques psychosociaux devraient aussi être pris en compte » [12]. Lors d’un éventuel futur accident, si l’évacuation à court terme reste indispensable pour réduire l’exposition aux fortes doses et limiter le risque sanitaire lié à l’exposition aux radiations, les autorités devraient ainsi faire attention à ne pas trop prolonger l’évacuation afin de préserver la santé des populations. C’est la conclusion de M. Repussard, pour le moins inattendue, du retour d’expérience de l’accident de Fukushima.

Références

1 | IRSN, « Les conséquences sanitaires de l’accident de Fukushima – Bilan des études épidémiologiques conduites sur les habitants de la Préfecture de Fukushima – Point de la situation en mars 2019 », 11 mars 2019. Sur irsn.fr
2 | IRSN, « Quelle est en France la moyenne de la radioactivité de l’air ? ». Sur irsn.fr
3 | IRSN, « Quelle est la dose de radioactivité dangereuse pour la santé ? ». Sur irsn.fr
4 | IRSN, « Les conséquences des rayonnements ionisants au niveau de l’organisme ». Sur irsn.fr
5 |Fukushima Pref. to end maternal health survey as no effects of radiation found”, The Japan News, 21 août 2019. Sur thejapan-news.com
6 | IRSN, « 1986-2016 : Tchernobyl, 30 ans après. Conséquences sur la santé des populations de l’accident de Tchernobyl ». Sur irsn.fr
7 | UNSCEAR, “Sources, Effects and risks of Ionizing Radiation, United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation”, 2013. Sur unscear.org
8 | IRSN, « Les conséquences sanitaires de l’accident de Fukushima – Situation des travailleurs impliqués dans les opérations menées à la centrale nucléaire de Fukushima Dai-ichi – Point de la situation en mars 2016 », 9 mars 2016. Sur irsn.fr
9 | Masatsugu O et al., “Suicide rates in evacuation areas after the fukushima Daiichi Nuclear Disaster – A 5-year follow-up study in Fukushima Prefecture”, Crisis, 2018, 39 :353-363.
10 | Waddington I, “J-value assessment of relocation measures following the nuclear power plant accidents at Chernobyl and Fukushima Daiichi”, Process Safety and Environmental Protection, 2017, 112 :16-49
11 | Monod O, « Est-il vrai que l’accident nucléaire de Fukushima n’a causé aucun mort ? », Libération, 20 avril 2019. Sur liberation.fr
12 | Bellet R, « Accident Nucléaire : Le patron de l’IRSN remet en question “le principe de précaution maximale” », Le Journal du Dimanche, 6 mars 2016. Sur lejdd.fr

1 La dose dite « externe » est associée au rayonnement externe (passage du nuage radioactif, rayonnement des dépôts radioactifs), par opposition aux doses dites internes, notamment liées à l’ingestion de radionucléides via l’alimentation. Ces dernières ont été limitées en raison de la contamination modérée des produits issus de l’agriculture et de l’élevage, mais aussi grâce à l’évacuation des territoires les plus touchés et aux interdictions de consommation.

2 Lequel se soigne fort heureusement très bien et, lorsqu’il est correctement traité, n’entraîne pas de réduction d’espérance de vie ni, dans la majorité des cas, de dégradation de la qualité de vie du patient.

3 Environ 70 cancers sont attendus naturellement, avec une incertitude de 10 % pour une population de cette taille [7].

4 Comment savoir combien de temps telle personne aurait vécu sans l’accident ? Les conséquences du tsunami auraient peut-être aussi eu un impact psychologique.