La résistance aux antibiotiques : un processus évolutif façonné par les politiques de santé

Samuel Alizon - SPS n°325, juillet / septembre 2018

Charles Darwin (Popular Science, 1882)

En 2007, le biologiste américain Janis Antonovics et son équipe analysent trente articles publiés entre 2000 et 2005 portant sur la résistance aux antibiotiques [1]. Si dans les revues scientifiques consacrées à l’écologie ou à la biologie de l’évolution, le mot « évolution » est utilisé dans 65,8 % des occurrences pour décrire un processus d’évolution, ce chiffre tombe à 2,7 % dans les revues biomédicales. En revanche, pour les mots « émergence », « propagation » ou « augmentation », les pourcentages s’inversent avec 60 % dans la littérature biomédicale et 7,5 % dans la littérature d’écologie et d’évolution. Clairement, les revues biomédicales semblent éviter le terme « évolution ». Comme le montrent aussi Antonovics et ses collègues, les journalistes commentant des articles scientifiques réutilisent le même champ lexical, ce qui expliquerait en partie pourquoi le grand public n’associe pas la résistance aux antibiotiques au processus biologique d’évolution. Et comme l’immense majorité des articles traitant d’antibiorésistance sont issus de journaux biomédicaux (on y reviendra), l’évolution de la résistance aux antibiotiques est souvent peu mentionnée comme telle. Si l’on prend par exemple le site anglais de l’Organisation mondiale de la santé sur l’antibiorésistance [2], les mots  « evolution » ou  « selection » n’apparaissent pas (en revanche, le site français écrit une fois que les « bactéries évoluent »).

Quelques notions d’évolution

Les variations entre individus : moteurs de l’évolution

L’évolution biologique est souvent définie comme la transformation des espèces au cours du temps et ce champ trouve ses racines dans l’Antiquité, même s’il a acquis sa scientificité avec les travaux de Charles Darwin. En pratique, l’évolution est décrite souvent en documentant des changements de populations au cours du temps (une population étant un ensemble d’individus de la même espèce vivant au même endroit au même moment). Avec cette définition, l’évolution peut être culturelle ou même virtuelle (si l’on suit une population de virus informatiques par exemple). Toutefois, comme nous parlons ici de bactéries, nous nous cantonnerons en général à l’évolution génétique qui fait l’hypothèse que les traits d’intérêts étudiés sont codés par des gènes présents dans l’ADN.

Les variations de caractères entre individus peuvent provenir de mutations (modification de l’information génétique), de la recombinaison (brassage de l’information génétique) ou de la migration (arrivée de nouveaux individus de la même espèce ayant des informations différentes). Ces trois mécanismes sont le « carburant » de l’évolution. Du fait de ces variations, les descendants ne sont jamais totalement identiques à leurs parents et, par définition, la population évolue.

Dérive ou sélection naturelle

Si on ne rajoute aucune autre contrainte, l’évolution est difficile à prévoir car mutation et recombinaison sont des processus opérant le plus souvent au hasard (on ne sait jamais quel gène va être touché, ni de quelle façon). Ce type d’évolution imprévisible correspond souvent à ce qu’on appelle « dérive génétique » et a été formalisé en 1929 par le généticien des populations Sewall Wright [1].

Un autre processus d’évolution plus connu est la sélection naturelle, théorisée par Charles Darwin en 1859. Elle nécessite deux hypothèses concernant le trait de la population qui évolue. Primo, ce trait doit être variable dans la population et au moins en partie héritable (chez l’Homme, par exemple, la taille est héritable car en partie déterminée par les gènes, alors que le nombre d’yeux ne l’est pas car, bien qu’héréditaire, il n’est pas variable). Secundo, le trait doit avoir un effet sur la valeur sélective, c’est-à-dire en première approximation le nombre de descendants. Si on conserve l’exemple de la taille, la sélection naturelle s’applique sur ce trait si les descendants ont une taille corrélée à celle de leur(s) parent(s) et si le nombre de leurs descendants dépend de leur taille.

Il ne faut donc pas confondre évolution et sélection naturelle, la deuxième étant incluse dans la première. Ce qui fait la puissance de la sélection naturelle est qu’elle permet de prévoir l’évolution. En effet, si vous savez qu’une valeur de trait confère un avantage, vous pouvez vous attendre à ce que la représentation des individus ayant cette valeur de trait augmente au fil des générations. Il faut cependant être prudent car une valeur sélective est toujours relative à un environnement donné (en conduisant à droite en Angleterre, vous aurez une valeur sélective assez faible alors que conduire à droite en France devrait avoir des conséquences moins fortes). Si l’environnement change, les prédictions peuvent s’en trouver complètement modifiées (avoir un métabolisme facilitant le stockage des graisses est utile lorsque la nourriture est limitée mais peut se révéler délétère quand elle est toujours abondante).

Pas de vision à long terme

La sélection naturelle est souvent présentée comme « myope » : elle favorise les individus qui, à un instant donné, ont les traits leur permettant de produire plus de descendants. Sur le long terme, rien n’est optimisé et certaines « adaptations » peuvent in fine conduire à l’extinction de l’espèce (on parle de « suicide évolutif »). Par exemple, des chercheurs ont récemment mis en avant que les espèces d’ostracodes, petits mollusques marins, où les caractères sexuels ont évolué pour devenir les plus prononcés, semblent plus sujettes aux extinctions [2].

Pour reprendre une expression célèbre, l’évolution « bricole » le plus souvent à partir de ce qui existe déjà. Un exemple en est la duplication de gènes. Ce type d’événement crée une redondance puisque, à court terme, on a deux copies identiques d’un gène dans le même génome. Mais cette redondance permet à l’une des deux copies de varier (par mutation) et diverger, l’autre copie étant toujours présente. Un autre exemple de ce bricolage est l’exaptation. Ce terme technique décrit une situation où un trait sélectionné dans un environnement donné permet de s’adapter à un autre environnement, comme, par exemple, le « recyclage » des nageoires en pattes par les tétrapodes à la sortie des eaux. Dans le cas de la résistance aux antibiotiques, il a été démontré que certaines bactéries ayant acquis des mutations leur permettant de survivre dans des milieux toxiques riches en métaux lourds sont de fait antibiorésistantes (on a donc une expatation entre résistance aux métaux lourds et résistance aux antibiotiques).

[1] Wright S, “The evolution of dominance”, The American Naturalist, 1929, 63 :556-561.
[2] Martins MJF et al., “High male sexual investment as a driver of extinction in fossil ostracods”, Nature, 2018, 556 :366-369.


Résistance aux antibiotiques : l’évolution en temps réel

Les bactéries sont parmi les êtres vivants évoluant le plus vite au monde. Tout d’abord, les populations sont de tailles gigantesques (il y a autant de bactéries sur et dans notre corps que de cellules le composant) et leurs générations sont bien plus courtes que les nôtres (de l’ordre de la journée). Comme si cela ne suffisait pas, leur mécanisme de duplication de l’ADN est moins robuste que le nôtre et leur taux de mutation est plus élevé.

Mais surtout, comme l’a écrit le généticien Bruce Levin, les bactéries ne sont pas  « nymphomanes et incestueuses » comme l’espèce humaine. En effet, chez nous, le brassage de l’information génétique ne se produit que lors des processus impliqués dans la reproduction avec une personne de la même espèce. La plupart des bactéries peuvent, elles, récupérer des morceaux d’ADN tout au long de leur vie. Et en plus, cet ADN ne provient pas forcément d’une bactérie de la même espèce. On parle donc de « transfert horizontal de gènes ». Un peu comme si nous avions la faculté d’aller récupérer un gène de méduse avec des cellules fluorescentes.

Ces échanges de gènes entre bactéries peuvent avoir des conséquences assez dramatiques. C’est le cas de l’élément transmissible NDM-11 (qui code entre autres une enzyme qui dégrade des molécules antibiotiques de type carbapénèmes utilisées avec parcimonie et en dernier recours quand les antibiotiques classiques échouent). NDM-1 a d’abord été identifiée sur des bactéries de type klebsielles avant d’être isolée sur le colibacille commun Escherichia coli, preuve de la capacité de l’évolution bactérienne à dépasser les barrières d’espèces.

Mécanismes de résistance aux antibiotiques

Pour simplifier, une bactérie peut acquérir une résistance à un antibiotique de plusieurs façons (sachant que le mode d’action de l’antibiotique peut en invalider certaines).

Les échanges avec l’extérieur peuvent être ralentis, empêchant l’entrée dans la cellule du principe actif de l’antibiotique qui ne peut alors interférer avec le métabolisme de la cellule. En effet, le plus souvent, l’activité des antibiotiques est corrélée avec l’activité métabolique d’une cellule.

Un tel changement peut intervenir rapidement car il est plus facile de détruire que de construire, et une mutation placée à un endroit spécifique suffit à inactiver un gène codant une protéine impliquée dans le trafic au travers de la membrane cellulaire.

Une autre option est de directement dégrader l’antibiotique en produisant une enzyme adaptée. A priori, cette solution complexe ne peut pas provenir d’une simple mutation, mais elle peut résulter d’un transfert horizontal (c’est le cas de NDM-1). L’origine de telles molécules est une obsession des créationnistes. Mais quand on sait que les antibiotiques ont toujours existé à l’état naturel comme arme dans la compétition entre bactéries, on se rend compte que la sélection naturelle a eu du temps pour agir. Au final, l’origine de ces enzymes est donc semblable à celle de toutes les protéines avec vraisemblablement au départ une duplication de gène et puis une divergence entre les deux copies.

Enfin, une troisième option, « shadokienne », consiste à pomper l’antibiotique hors de la cellule.

Comme le suggèrent ces descriptions imagées, la résistance ne vient pas sans coût pour la bactérie (on a coutume de dire que rien n’est gratuit en évolution). Ainsi, couper ses échanges avec l’extérieur permet, certes, de diminuer la concentration d’antibiotiques dans la cellule, mais cela conduit aussi souvent à importer moins de nutriments essentiels.

De même, être capable de produire une enzyme dégradant les antibiotiques est vital en présence d’antibiotiques, mais cela a un coût et se fait généralement au détriment d’autres fonctions vitales de la bactérie.

En résumé, si, en présence d’antibiotiques, un variant résistant est toujours favorisé, en leur absence, être résistant peut se révéler désavantageux. On retrouve là l’idée que la valeur sélective d’un individu est toujours relative à son environnement. Enfin, pour finir sur une note pessimiste, les bactéries peuvent acquérir des mutations dites compensatoires, qui annihilent le coût de la résistance. On se retrouve alors avec des bactéries super-résistantes qui possèdent les avantages sans en payer les coûts.

Petite précision technique, tous les mécanismes de résistance ne sont pas codés génétiquement. Par exemple, la plupart des molécules antibiotiques n’agissent que lorsque la bactérie se divise. Autrement dit, une bactérie inactive (par exemple sous forme de spore dormante) sera de fait résistante.

Deux bactéries Klebsiella pneumoniae résistantes au carbapénème, en interaction avec des globules blancs humains (coloration artificielle, image au microscope électronique à balayage).

Pourquoi un raisonnement évolutionniste est-il important ?

Orthodoxie de la forte dose

À ce stade, le lecteur se dira peut-être que cet article est écrit par un évolutionniste revêche et qu’il ne s’agit que d’une querelle de clocher entre différentes écoles de la biologie. Mais la question de l’évolution est-elle une simple querelle entre différentes écoles ? Après tout, le mécanisme qui cause la résistance n’est-il pas la seule chose qui compte ? Peu importe s’il a « émergé » ou « évolué ».

Il n’en est rien. Il se pourrait ainsi qu’une partie de la tragédie actuelle de la généralisation de l’antibiorésistance découle d’une vision qui ignore les processus évolutifs.

En 1946, Sir Alexander Fleming concluait son discours d’acceptation du prix Nobel ainsi :  « Il n’est pas compliqué de rendre les microbes résistants à la pénicilline en laboratoire en les exposant à des concentrations trop faibles pour les tuer » (extrait et traduction de Samuel Alizon, dans [3]).

Cette citation est édifiante à double titre. D’une part, elle démontre que la découverte du risque de l’antibiorésistance est bien antérieure à la prise de conscience de l’Union européenne en 1998 [4]. D’autre part, la fin de la citation est une quintessence des politiques de santé publique menées depuis. Car, comme le résument Fuentes et al. [5], la mise au point de traitements antibiotiques repose avant tout sur la détermination de la concentration minimale d’antibiotique pour laquelle la croissance d’une colonie bactérienne en culture est complètement inhibée (MIC en anglais pour minimal inhibitory concentration). Outre que ce test fait l’impasse sur les interactions écologiques entre bactéries, il s’inscrit dans une optique où le but est de déterminer la dose maximale tolérable par le patient.

Ethel Léontine Gabain (1883-1950), Alexander Fleming

Préexistence ou pas de la résistance

Cette approche, que le médecin Paul Ehrlich résumait déjà en 1913 par  « frapper fort et frapper vite » est appropriée dans le cas où la population bactérienne est entièrement sensible à l’antibiotique utilisé. En effet, dans ce cas, pour que la résistance évolue, il faut d’abord que survienne un événement de mutation. Afin de minimiser la probabilité d’un tel événement indésirable, le mieux est de réduire le plus rapidement possible la taille de la population bactérienne. Mais qu’en est-il d’une situation où une petite minorité de la population bactérienne est déjà résistante ? Dans ce cas, le but n’est plus d’empêcher la mutation d’apparaître (elle est déjà là) mais d’empêcher la multiplication (et la propagation) dans l’organisme des bactéries qui en sont porteuses. Dans ce cas, la stratégie agressive peut être moins efficace qu’une stratégie consistant à contrôler l’infection. Car le traitement massif, en diminuant la taille de la population bactérienne, supprime un élément écologique clé qui est la compétition entre bactéries.

Si l’on se met à la place d’une bactérie, on se rendra compte que l’environnement intra-hôte est extrêmement inhospitalier : elle doit non seulement échapper au système immunitaire, mais trouver en plus les nutriments de base tels que le fer qui sont souvent rares. Des bactéries sensibles et résistantes aux antibiotiques seront donc en compétition intense car, par définition, leurs modes de vie, et donc leurs ressources, sont similaires. Et comme on l’a vu, les bactéries résistantes sont le plus souvent moins compétitives que leurs consœurs congénères sensibles en l’absence d’antibiotiques. L’espoir est donc qu’en utilisant des doses d’antimicrobiens moins fortes, on conserve plus longtemps cette compétition permettant au final de contrôler l’infection plus longtemps, voire d’amener la population bactérienne dans son ensemble à l’extinction. Ce type d’approche peut sembler complètement théorique, mais il a été démontré expérimentalement pour d’autres parasites2 que les bactéries (le paludisme des rongeurs dans les souris). Il est aussi utilisé de fait dans le traitement de certains cancers tels que les leucémies lymphoïdes chroniques, où les médecins tentent plutôt de contrôler le cancer que de l’éradiquer, cette dernière option conduisant à des résistances aux traitements et in fine à une progression plus rapide de la maladie. En revanche, pour le moment, on ne trouve que très peu d’études dans le cas de l’antibiorésistance.

La phagothérapie comme alternative

La phagothérapie, qui mériterait un article en tant que tel, se fonde aussi sur des concepts et techniques de base en dynamique des populations et biologie de l’évolution. Cette thérapie consiste à utiliser des bactériophages, virus infectant des bactéries, pour lutter contre les infections bactériennes. Une sorte de lutte biologique au niveau microscopique. A priori, la résistance à un antibiotique est relativement indépendante d’une résistance au phage. Autrement dit, les phages pourraient se révéler bien pratiques pour traiter des infections résistantes à tous les antibiotiques connus. Certes, il existe des obstacles pratiques, l’un d’entre eux étant l’acheminement des phages sur le lieu de l’infection (quoique le même souci se pose encore parfois pour les antibiotiques). Mais le plus gros obstacle, qui explique aussi pourquoi les phages étaient l’apanage du bloc soviétique, est financier. Contrairement aux molécules antibiotiques telles que la pénicilline, un phage est un être vivant dont la séquence génétique évolue. Impossible donc de le breveter. Signe des temps, les derniers laboratoires français qui fabriquaient encore des cocktails de phages dans les années 90 ont arrêté leur production. Toutefois, la crise des antibiotiques est telle que l’Union européenne tente de relancer cette recherche avec, par exemple, l’essai Phagoburn sur l’utilisation des phages pour limiter les infections de brûlures.

Pour en savoir plus sur la phagothérapie : Dublanchet A, La phagothérapie, des virus pour combattre les infections, Éditions Favre, 2017.


Épidémiologie évolutive

En plus d’une implication dans le traitement d’un patient, la prise en compte de l’évolution a aussi un rôle clé à jouer en santé publique. Prenons par exemple la structure du système hospitalier. Est-il préférable d’avoir plusieurs petites structures connectées en réseau ou de gros centres ? De nombreux paramètres entrent en ligne de compte, mais du point de vue de la propagation de l’antibiorésistance, les études d’épidémiologie évolutive, qui prennent en compte l’évolution des bactéries, montrent que les petites structures en réseau sont optimales [6]. Autre exemple classique : si vous disposez de deux molécules antibiotiques ciblant les mêmes infections, est-il préférable d’avoir une variation géographique de leur utilisation ou une variation temporelle (par exemple, en utiliser une les années paires et l’autre les années impaires) ? De manière peut-être contre-intuitive, des modèles d’épidémiologie montrent qu’il vaut toujours mieux traiter au même moment différentes personnes de la population avec des antibiotiques différents plutôt que de traiter tout le monde avec la même molécule [7].

Conclusion

On peut débattre des raisons qui font que l’antibiorésistance est rarement vue comme un processus de biologie évolutive. Est-ce, par exemple, un évitement du conflit avec les créationnistes qui semblent voir la résistance comme une menace sur leurs croyances (voir encadré) ? Il est certain qu’il peut être tentant pour de grands organismes tels que l’OMS d’éviter une confrontation. Malheureusement, l’évitement de la pensée évolutionniste en médecine ou dans les sciences biomédicales n’est pas neutre : il conduit à négliger des pistes thérapeutiques limitant l’antibiorésistance, par exemple celles explorant des durées, des doses et des combinaisons entre molécules alternatives. Comme l’ont résumé Andrew Read et ses collègues, face aux maladies infectieuses, historiquement, les deux objectifs de santé publique ont été de guérir le patient le plus rapidement possible et d’éviter de transmettre le parasite à d’autres personnes. Au XXIe siècle, l’idéal serait de conserver ces deux buts tout en en ajoutant un troisième : limiter la propagation des variants résistants [8].

Créationnisme, antibiorésistance et mauvaise foi

La propagation de la résistance aux antibiotiques, que ce soit au niveau intra-patient ou au niveau épidémiologique, est un processus d’évolution. Qui plus est, ce processus est facilement perceptible puisqu’il peut se produire à l’échelle de la journée. Bien conscients de cette menace sur leur idéologie, les créationnistes tentent de répliquer, mais à la lecture de leurs textes [1,2], les arguments qu’ils avancent dénotent surtout une méconnaissance des processus évolutifs qu’ils contestent.

Argument créationniste n° 1 : souvent les mutations conférant de la résistance préexistent au traitement antibiotique.

 « Les mutations préexistantes peuvent conférer la résistance aux antibiotiques, de telles mutations peuvent simultanément diminuer la viabilité d’un organisme » [1].

Ceci est tout à fait exact, mais cela n’en reste pas moins de l’évolution. Le changement de la fréquence des gènes de résistance dans la population correspond à de l’évolution biologique (et même de la sélection naturelle). C’est toujours la variabilité génétique dans la population qui permet à la sélection naturelle d’agir, quelle que soit l’origine de cette variabilité (présence initiale, mutation, recombinaison, migration).

Argument créationniste n° 2 : les mutations de résistance sont le plus souvent coûteuses pour les bactéries en l’absence d’antibiotique.

 « Les bactéries peuvent être résistantes à un certain antibiotique, mais cette résistance a un coût. Donc, dans le grand ordre des choses, acquérir une résistance ne mène pas nécessairement à la production de nouvelles espèces ou types d’organismes » [1].

Les créationnistes semblent avoir en tête la vision populaire du XIXe siècle selon laquelle la sélection naturelle améliore les espèces (avec bien sûr l’Homme tout en haut de l’échelle comme chef-d’œuvre). Il n’en est évidemment rien et la valeur sélective des individus dépend de leur environnement. D’ailleurs, le plus souvent, un trait extrêmement adaptatif dans un environnement donné se révèle délétère dans un environnement différent. Cela n’empêche en rien la sélection naturelle d’agir.

Argument créationniste n° 3 : une mutation de résistance ne produit pas une nouvelle espèce.

 « Les bactéries [qui] ont acquis leur résistance aux antibiotiques […] sont encore exactement les mêmes bactéries qu’elles étaient avant et après avoir reçu ce caractère “résistant” […]. En d’autres mots, ces bactéries “sont encore les mêmes bactéries et du même type, n’étant seulement qu’une variété qui diffère de la normale par sa résistance aux antibiotiques. Aucune nouvelle espèce n’a été produite” » [1].

Autrement dit, une bactérie E. coli résistante reste avant tout une E. coli. Cet argument traduit probablement une vision fixiste selon laquelle les espèces sont des entités immuables. Il n’en est rien et, pour prendre un exemple parlant, l’Homme continue évidemment d’évoluer. Historiquement, ce point correspond au désaccord entre Pasteur et Koch : ce dernier pensait que les expériences d’évolution réalisées par Pasteur sur les bactéries donnaient naissance à de nouvelles espèces car les bactéries évoluées avaient des traits différents des bactéries ancestrales.

Argument créationniste n° 4 : en cas de transfert horizontal de gène, c’est le gène qui est transmis et aucun nouveau gène n’est formé.

 « Ces deux faits expliquent la majorité des cas de résistances, c’est-à-dire les cas où la bactérie produit une enzyme qui neutralise l’antibiotique (une enzyme qu’elle ne produisait pas avant l’arrivée de l’antibiotique dans son environnement). Ici, il est parfaitement clair qu’il ne s’agit pas d’évolution puisque aucun nouveau gène n’est formé. » [2].

Là encore, on retrouve l’obsession des créationnistes pour la notion d’espèce. Mais un transfert de gène horizontal correspond à un brassage d’information génétique (on l’inclut dans la recombinaison) : il génère de la diversité génétique et permet donc à la sélection naturelle d’agir.

Argument créationniste n° 5 : l’antibiorésistance est de la sélection naturelle mais pas de l’évolution.

 « En conséquence, il n’est pas étonnant de constater que les évolutionnistes n’ont toujours pas trouvé d’exemple réel d’évolution. Ces derniers se limitent plutôt à des exemples de sélection naturelle. » [2]

Cet argument illustre la méconnaissance (ou la mauvaise foi) des créationnistes puisque, par définition, la sélection naturelle est un des processus de l’évolution.

Références
[1] Thompson B, Bacterial antibiotic resistance & evolution, Apologetic Press (publié à l’origine dans Reason & Revelation, 1994, 14 :61-63, et traduit en français sur creationnisme.com sous le titre « La résistance aux antibiotiques et l’Évolution »).
[2] « La résistance aux antibiotiques infirme la théorie de l’évolution », Création Actualité, 21/10/2013. Sur creationactualite.com

Références

[1] Antonovics J et al., “Evolution by Any Other Name : Antibiotic Resistance and Avoidance of the E-Word”, PLoS Biology,
2007, 5 :e30.
[2] OMS, “Antibiotic resistance, Key facts”, sur who.int
[3] Alizon S, C’est grave, docteur Darwin ? – L’évolution, les microbes et nous, Le Seuil, 2016.
[4] The Copenhagen Recommendations. Report from the Invitational EU Conference on The Microbial Threat Copenhagen, Denmark, 9-10 September 1998.
[5] Fuentes-Hernandez A et al., “Using a Sequential Regimen to Eliminate Bacteria at Sublethal Antibiotic Dosages”,
PLoS Biology, 2015, 13 :e1002104.
[6] Kouyos RD et al., “On Being the Right Size : The Impact of Population Size and Stochastic Effects on the Evolution of Drug Resistance in Hospitals and the Community”, PLoS Pathogens, 2011, 7 :e1001334.
[7] Bonhoeffer S et al., “Evaluating treatment protocols to prevent antibiotic resistance”, PNAS, 1997, 94 :12106-12111.
[8] Read AF et al., “The evolution of drug resistance and the curious orthodoxy of aggressive chemotherapy”, PNAS, 2011, 108 :10871-10877.

Bibliographie
Sur les bases de la biologie de l’évolution :

  • Gouyon PH, Henry JP, Arnould J, Les avatars du gène,
    Belin, 1997.
    Sur toute la biologie de l’évolution :
  • Thomas F, Lefevre T, Raymond M, Biologie évolutive,
    De Boeck Supérieur, 2016.
    Sur l’écologie et l’évolution des maladies infectieuses :
  • Alizon S, C’est grave, docteur Darwin ? L’évolution,
    les microbes et nous, Le Seuil, 2016.

1 Pour New Delhi metallo-betalactamase 1, en référence à son lieu de détection – ce qui au passage est assez restrictif comme nomenclature et ne se fait plus.

2 Le terme de parasite est utilisé ici dans son acception d’écologie et d’évolution : il englobe à la fois les microparasites tels que les virus, bactéries ou protozoaires et les macroparasites tels que les vers.

Mis en ligne le 27 janvier 2019
1246 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !