Seuls les fous doutent-ils de la science ?

Propos sur l’autorité scientifique

par Jean Bricmont - SPS n° 290, avril 2010, Propos recueillis par Nicolas Gauvrit

Les scientifiques se plaignent parfois d’un manque de confiance d’une partie de la population et de la classe politique vis-à-vis des discours scientifiques. Ils sont souvent éberlués ou désemparés face à des remises en question de théories qu’ils jugent bien établies. Jean Bricmont répond à nos questions sur ce sujet.

L’entreprise scientifique et la rationalité

Des épistémologues ont tenté de caractériser la rationalité de l’entreprise scientifique, de légitimer la méthode scientifique. Quels furent leurs résultats, finalement ?

Il s’agit là des travaux de l’épistémologie « classique », dont Popper est le représentant le plus connu. L’idée était de légitimer de l’extérieur l’entreprise scientifique, en montrant qu’elle suit des lois rationnelles. Le problème de la définition de la rationalité s’est vite posé, évidemment. La solution proposée par Popper fut de se limiter à un ensemble de règles minimalistes, celle de la logique déductive. Dans l’idée de Popper, la science ne fait que déduire des prévisions de théories posées plus ou moins a priori. Si la réalité colle aux résultats, on ne peut rien conclure quant à la théorie. Au contraire, si la réalité s’écarte des prédictions, alors on sait que la théorie est fausse.

Il s’agit là d’une version très idéalisée de la méthode scientifique. Dans la réalité, les choses ne se passent pas ainsi. La plupart des scientifiques estiment par exemple qu’un résultat conforme à une prédiction confirme la théorie, et nous apprend donc quelque chose sur elle. On peut même aller plus loin, et penser que la vision poppérienne est non seulement inapte à décrire la réalité de la science, mais même pas souhaitable. La rationalité comme la plupart des scientifiques la comprennent n’est pas poppérienne.

Au milieu du XIXe siècle, par exemple, les astronomes ont observé que l’orbite de Mercure était légèrement différente de celle prévue par la théorie de Newton qui prévalait à l’époque. Cette précession du périhélie (point de l’orbite le plus proche du Soleil) ne put être expliquée de manière totalement satisfaisante au sein de la mécanique de Newton. On a par exemple supposé qu’il existait une planète cachée (une méthode qui avait permis de découvrir Neptune), mais ce fut seulement en 1915 que cette précession trouva une explication, comme conséquence de la théorie de la relativité générale d’Einstein.

La stricte application des méthodes décrites par Popper aurait normalement conduit à rejeter la mécanique de Newton dès le milieu du XIXe siècle, mais cela ne fut pas le cas, et on peut comprendre qu’il y a là des raisons qui n’ont rien d’absurde. Les scientifiques espéraient qu’on finirait par trouver, dans le cadre newtonien, une explication (une anomalie du Soleil, une ceinture d’astéroïdes invisibles, etc.). Cette résistance au changement de théorie qu’on observe souvent en science est utile. Le physicien Steven Weinberg1 note par exemple qu’il existait en fait plusieurs anomalies dans la mécanique du système solaire. Mais, si celle concernant Mercure était bien fondamentale, celles des comètes de Halley et d’Encke ou de la Lune étaient dues à des erreurs et une mauvaise connaissance de l’évaporation des gaz et des forces de marée agissant sur la Lune, et elles ne justifiaient pas, en fin de compte, l’abandon de la mécanique de Newton.

On sait que les conclusions des épistémologues classiques ont été largement remises en cause, et que certains ont défendu (et défendent encore) l’idée radicale que la méthode scientifique ne peut se prévaloir d’une quelcon que rationalité. Quels sont leurs arguments ?

L’exemple que nous venons de voir, qui marque l’échec de la tentative de Popper, n’est pas isolé. De manière générale, les épistémologues classiques ont tous échoué à définir une « rationalité » qui corresponde à la réalité de l’entreprise scientifique. La recherche scientifique fait intervenir de manière très fréquente l’induction, c’est-à-dire qu’on tire des conclusions générales de faits plus ou moins nombreux, et il est très difficile de formaliser ce processus de manière satisfaisante.

Les épistémologues comme Kuhn ou Feyerabend, ou bien encore les sociologues du « programme fort »2, ont en quelque sorte exigé des scientifiques qu’ils définissent leur rationalité, ce qu’ils n’ont pas pu faire. La rationalité scientifique dépend fortement du contexte dans lequel se trouve la science à un moment donné, et cela la rend difficile à décrire en termes généraux. C’est un problème que rencontrent aussi ceux qui pensent la rationalité à la façon de Descartes, c’est-à-dire comme un processus déductif partant de prémisses certaines ; au mieux, cela pourrait être le cas en mathématiques, mais sûrement pas en sciences naturelles, où l’induction, qui est toujours incertaine, est primordiale.

Cela, évidemment, donne du grain à moudre à ceux qui critiquent la vision classique de la science. Mais il faut insister sur ce point : c’est bien d’une critique de la vision épistémologique classique de la science qu’il s’agit, et non d’une critique de la science en elle-même. Kuhn ou Feyerabend ne tentent pas de démonter la théorie de Newton ou de Darwin : ils n’en parlent pas. Ce qu’ils réfutent en revanche, c’est la description du fonctionnement de la méthode scientifique par les épistémologues classiques (essentiellement, les positivistes logiques et Popper). Néanmoins, les effets de cette critique furent de décrédibiliser, en partie, la science dans les cercles « cultivés ». Les discours sur la science sont désormais empreints de relativisme et le doute est de mise concernant les théories scientifiques, qu’on ne considère plus autant que dans le passé comme le résultat d’un processus rationnel.

Faut-il alors admettre que la rationalité scientifique est un mythe ?

Absolument pas. Le problème est que la rationalité dépend du contexte, et les relativistes en sociologie des sciences ont raison de ce point de vue. Mais admettre qu’elle dépend du contexte, ou avouer notre incapacité à en donner une définition générale, indépendante du contexte, ne signifie pas qu’elle n’existe pas. Si on réfléchit à la rationalité de la vie de tous les jours, qui existe évidemment, on se rend vite compte qu’elle dépend également de façon complexe du contexte et qu’elle n’est pas facile à codifier, ou à décrire en termes de lois qu’on suivrait mécaniquement. Mais, pour prendre une analogie, si la rationalité est en partie une activité naturelle de l’homme, alors, ce n’est pas parce qu’on n’arrive pas à la décrire qu’elle n’existe pas – de même qu’on respirait et qu’on digérait à l’époque où on ne comprenait pas ces mécanismes.

Logique scientifique et naturelle

Si l’on essaie malgré tout de préciser ce qu’est la rationalité scientifique, comment peut-on la placer par rapport à la raison « intuitive » de l’être humain ?

La rationalité scientifique est un raffinement, une version plus systématique de cette rationalité naturelle. Une bonne illustration de la rationalité est celle du scepticisme de Hume3, qu’il illustre par l’exemple des miracles. Lorsqu’un individu m’affirme avoir été témoin d’un miracle, je dois me poser la question de savoir laquelle de deux hypothèses est la plus probable : qu’il y a effectivement eu un miracle ; ou bien qu’il n’y en pas eu (soit que le témoin me trompe, soit qu’il se trompe, soit que ce qu’il a vu est explicable).

C’est la méthode que nous utilisons couramment dans la vie de tous les jours, et de manière un peu plus formelle dans les tribunaux. Les jurés ont pour tâche de déterminer si les arguments des deux parties plaident pour la culpabilité ou l’innocence de l’accusé. C’est encore cette méthode qu’on utilise en science lorsqu’on se demande si une théorie est juste ou fausse.

Et bien sûr, les succès passés d’une théorie comme celle de Newton apportent des éléments en faveur de cette théorie, ce qui explique pourquoi on ne se contente pas de la précession du périhélie de Mercure pour la rejeter.

En quoi, alors, cette rationalité naturelle peut-elle permettre de conclure que la matière est constituée d’atomes, pour reprendre un exemple d’une de vos conférences4 ?

À première vue, une affirmation comme « la matière est formée d’atomes » est hautement improbable. Cela signifie en effet que ce que nous voyons comme « plein » est en fait essentiellement vide, et que ce que nous voyons continu est formé de grains. En l’absence d’autres informations que celles fournies par nos sens, il serait donc irrationnel de l’accepter.

Mais il existe d’autres informations, suffisamment fortes pour faire pencher la balance de l’autre côté. D’abord, et c’est vrai pour une grande part de la physique et des sciences naturelles, il y a l’argument technologique. Le fait que la théorie des atomes débouche sur la construction d’un monde technique véritablement miraculeux quand on y pense (indépendamment des jugements de valeur sur ses bienfaits ou non) est évidemment un argument puissant pour la théorie atomique. Un second point, sans doute plus profond encore, est donné par les prévisions que la théorie permet, et les expériences nombreuses qui la confirment.

Compte tenu des prédictions, des résultats d’expériences, et plus prosaïquement peut-être, de la multiplication des applications techniques, la rationalité conduit, tenant compte de ces faits, à admettre la théorie atomique.

Le doute

Pour vous, la science est bien une entreprise rationnelle, même si le terme de « rationalité » est d’une définition délicate. On devrait donc tous avoir confiance en la science ?

Pas forcément ! Les choses sont plus complexes. Car si la vérité d’une assertion ne dépend que de la nature de la réalité, la rationalité d’un jugement dépend des informations dont on dispose. Ainsi, une personne qui aurait toujours vécu dans une forêt dense sans contact extérieur pourrait penser, de manière tout à fait rationnelle, que la terre est plate, et qu’elle est recouverte d’arbres. Pour une telle personne, il serait même irrationnel de penser qu’il existe des déserts sur une planète à peu près ronde. On peut aisément multiplier de tels exemples.

Les scientifiques ont des informations auxquelles un individu extérieur au monde scientifique n’a pas accès, et il n’est pas du tout évident que ce dernier dispose d’éléments suffisants pour conclure rationnellement que ce que disent les scientifiques est vrai.

Néanmoins, il existe dans bien des cas des preuves tangibles, constituées par les applications technologiques, comme je l’ai dit plus haut. L’existence des machines et des outils est une preuve indirecte de la justesse de la science physique ou naturelle. Ils prouvent tout au moins que la science n’est pas une entreprise irrationnelle. En revanche, pour certains cas comme la théorie de l’évolution, qui n’a pas d’applications technologiques en tant que telle5, ou les risques associés aux OGM ou au nucléaire, qui portent sur l’avenir, le public n’a pas toujours les informations nécessaires pour accepter les affirmations rassurantes des scientifiques.

Dans les derniers cas que vous citez, comment puis-je alors vérifier par moi-même la démarche qui aboutit à telle théorie ?

En pratique, c’est impossible. Le seul moyen de savoir que la théorie de l’évolution, par exemple, est la bonne théorie, ou que les OGM ou le nucléaire civil sont moins dangereux que ce que disent certains opposants serait en fait de se former dans les sciences concernées, ce qui demande des années de travail. Comme ce travail est impensable, le public et les hommes politiques jugent en fonction des informations dont ils disposent, qui sont rarement entièrement satisfaisantes d’un point de vue scientifique.

Mais il faut faire une distinction entre la croyance en le créationnisme, et les deux autres croyances évoquées. Pour croire au créationnisme, il faut être suffisamment crédule pour accepter l’existence de livres sacrés et d’un dieu tout puissant. Il peut alors sembler étrange d’être pointilleux dans une critique de la théorie de l’évolution, dont une partie des arguments est largement accessible. On peut donc affirmer que le créationnisme est toujours irrationnel. Même si la mise en cause de la théorie de l’évolution pourrait être justifiée (ce que je ne pense évidemment pas), ce n’est pas le cas de l’acceptation de cette autre théorie bien moins argumentée qu’est le créationnisme.

En revanche, et malgré l’avis et le vœu de bien des scientifiques, il n’y a pas une telle contradiction dans l’idée que les OGM, par exemple, présentent un sérieux danger pour l’avenir. Les scientifiques prétendent que ce n’est pas le cas, mais s’agissant d’une éventualité qui ne peut se produire que dans l’avenir, ils ne disposent d’aucun argument aisément accessible au grand public pour le rassurer. Si on regarde les informations dont dispose le profane, on trouve quelques éléments de culture générale scientifique concernant la génétique, des exemples historiques d’accidents que les scientifiques n’avaient pas prévu, ainsi qu’un tas d’arguments qui semblent bien montrer que la science, le pouvoir, et les industries marchent de concert. Il n’est alors pas totalement irrationnel de penser qu’il y a peut-être un danger important, caché à la population, volontairement ou non.

Finalement, vous dites qu’il est à la fois normal pour certains de croire en la science, et pour d’autres d’en douter. N’est-ce pas paradoxal ?

Ce n’est pas paradoxal à partir du moment où l’on admet que la rationalité d’un jugement dépend des informations dont on dispose. Dans le même monde, des personnes ayant un accès différent à l’information peuvent arriver rationnellement à des conclusions différentes. Dans certains cas, il peut être rationnel de douter de la science, quand bien même elle aurait raison. Il est d’ailleurs tout aussi vrai qu’il peut être irrationnel de croire la science, et qu’une partie de la population y adhère de façon presque religieuse, non par la raison, mais par une sorte de foi.

En général, les rationalistes considèrent comme irrationnel de douter des discours scientifiques à cause des liens entre science et pouvoir (économique, militaire, étatique). En principe, seuls les arguments empiriques devraient compter et non le « qui paye qui ? ». C’est vrai, à condition d’avoir accès à ces arguments empiriques et de pouvoir les évaluer. Mais même les scientifiques professionnels ne peuvent en pratique faire cela que pour une toute petite partie de la science.

Par contre, imaginez un magistrat directement payé par une des parties et qui rend un jugement favorable à cette partie. Supposez que le jugement soit rédigé dans un jargon incompréhensible pour moi. N’est-il pas alors rationnel – pour moi – d’utiliser l’information concernant le conflit d’intérêt pour avoir un sérieux doute sur le jugement ? Il me semble que c’est la réaction de pas mal de gens face à la science – cette réaction mène souvent à des conclusions fausses, mais elle n’est pas nécessairement irrationnelle.

Pour prendre seulement un exemple : une information dont dispose une personne sans lien avec la science est que ceux qui, à la télévision par exemple, viennent nous expliquer que le nucléaire civil ne présente aucun risque, sont payés par l’état ou l’industrie du nucléaire. Il paraîtra bien entendu absurde qu’un physicien nucléaire se fie à cela pour déterminer qui a raison, puisqu’il a accès, lui, à une information bien plus détaillée sur la physique nucléaire. Mais pour celui qui ne connaît pas la physique nucléaire et le fonctionnement d’une centrale, cette information est importante.

Les causes

Alors, quelles sont selon vous les causes du doute vis-à-vis de la science, et comment pourrait-on les atténuer ?

L’une des causes du scepticisme vis-à-vis de la science est sans doute le succès même de la science moderne. En effet, un des impacts majeurs de la science moderne fut de discréditer les croyances de type religieux et de glorifier l’esprit critique et la raison. Elle se retrouve de ce fait dans la situation de l’arroseur arrosé, car le scepticisme doit aussi s’appliquer à la science elle-même, ce qui, nous l’avons vu, peut conduire dans certaines situations à douter de ses discours.

Des facteurs plus spécifiques expliquent aussi ce doute vis-à-vis du discours scientifique. On pense à la multiplication des fraudes et des tricheries scientifiques, comme la « mémoire de l’eau » publiée dans Nature par Benveniste6, ou encore d’articles douteux publiés par les frères Bogdanov dans de grandes revues de physique7. La communauté scientifique étant constituée d’êtres humains et non d’anges, on peut penser que les fraudes, qui sont en fin de compte assez rares, ne sont pas si surprenantes que cela.

La question des financements est évidemment cruciale également. La recherche doit, de plus en plus, trouver des financements privés, qui proviennent généralement d’entreprises ou de groupes directement intéressés par les résultats. De plus, comme les gouvernements donnent de plus en plus l’impression d’être directement liés à la grande industrie et aux multinationales, ils sont devenus eux-mêmes suspects, si bien que c’est tout le financement de la recherche qui peut être soupçonné d’influencer soit directement, soit indirectement par un simple effet psychologique sur les chercheurs, les résultats de la science en cours.

Les liens étroits entre la communauté scientifique et l’armée sont également un problème de poids. Que ce soit pendant la guerre du Viêt-Nam ou pendant la période qui s’annonce longue de « guerre à la terreur », des scientifiques travaillent main dans la main avec les armées et les services d’espionnage. D’autres, plus nombreux, acceptent l’argent de l’armée pour financer des recherches civiles. Bien sûr, il n’y a pas de lien direct entre le fait que l’armée finance un projet et la vérité des énoncés scientifiques. Au contraire, l’armée a un besoin de « choses qui marchent », mais des chercheurs impliqués directement dans la création de (vraies) armes de destruction massive, et contribuant à la longévité de la domination militaire occidentale, pourront paraître au minimum sans scrupules au public. Et comment faire confiance à une personne sans scrupules ?

Malheureusement, l’amélioration de l’image de la science, qui permettrait une meilleure confiance du public sans renier la raison de chacun, passe par l’établissement de règles éthiques extrêmement strictes dans le monde de la recherche, qu’il paraît difficile d’imposer ou de voir spontanément acceptées par la communauté. Il me semble donc que le doute vis-à-vis du discours scientifique a de beaux jours devant lui, et que cela n’est pas seulement, comme les scientifiques voudraient parfois le croire, le résultat de l’irrationalité des masses, même si celle-ci évidemment existe.

Science, morale et politique

Une partie des arguments avancés par les critiques des sciences sont de nature politique ou morale, surtout lorsqu’il s’agit de mouvements « postcoloniaux » en Inde ou ailleurs dans le tiers-monde, ou encore d’écologistes radicaux. Par conséquent, on ne peut pas limiter la discussion à des considérations purement épistémologiques, et il faut dire quelques mots sur la relation entre science et politique.

L’idée fort répandue selon laquelle la science n’a pas de conséquences sur le plan moral est vraie d’un point de vue strictement logique : on ne peut pas déduire une affirmation morale uniquement à partir d’assertions factuelles. Mais, d’un point de vue historique et psychologique, c’est le contraire qui est vrai, et cela provient à nouveau du caractère disqualifiant de la science. Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles en Europe, et ensuite un peu partout dans le monde, le scepticisme scientifique a joué un rôle d’acide dissolvant petit à petit les croyances irrationnelles qui légitimaient les autorités supposées naturelles, qu’il s’agisse de la prêtrise, de la monarchie, de l’aristocratie, ou des classes et des « races supérieures ». Par conséquent, s’il est vrai que la science n’a pas de conséquences morales d’un point de vue strictement rationnel, elle a eu et continue à avoir un immense impact sur les doctrines morales et politiques qui reposent sur des croyances irrationnelles. La même chose peut être dite du nationalisme, qui est aussi sapé par le scepticisme scientifique (vous dites que votre pays est le meilleur, mais votre voisin dit la même chose du sien : qui dois-je croire, et pour quelles raisons ?).

Il faudrait pouvoir voyager dans le temps pour s’apercevoir combien les choses ont changé, et combien la jeunesse française contemporaine, par exemple, est différente de ce qu’elle était à l’époque des croisades, de Napoléon, des conquêtes coloniales ou encore de la Première Guerre mondiale. La jeunesse contemporaine, heureusement, ne « croit » plus en rien (c’est-à-dire qu’elle adhère peut-être à un certain nombre de superstitions, mais plus aux mythes religieux et nationalistes du passé). Et cela est vrai même pour la partie de cette jeunesse qui est pratiquement dépourvue de toute formation scientifique, parce que l’impact idéologique de la science sur la société s’est surtout exercé en répandant un certain scepticisme par rapport aux « vérités » qui justifiaient l’arbitraire du pouvoir, le rôle des prêtres ou la supériorité d’un groupe humain par rapport aux autres. Paradoxalement, même le scepticisme contemporain à l’égard de la communauté scientifique (souvent vue comme une caste privilégiée) est le fruit de la gigantesque révolution culturelle antiautoritaire qui a été induite par la science moderne.

De ce point de vue, le rôle de la science a été extraordinairement progressiste ; on pourrait même dire que les idées progressistes en politique ne sont rien d’autre que l’application du scepticisme scientifique aux doctrines qui justifient, à un moment donné de l’histoire, l’ordre social existant.

Jean Bricmont, Préface à l’ouvrage Pseudosciences et postmodernisme, Alan Sokal, page 32.

1 Steven Weinberg (1997). Le rêve d’une théorie finale. Paris : Odile Jacob, pages 91-92.

2 Ce programme de recherche, lancé dans les années 1970 par les sociologues David Bloor et Barry Barnes, se donne pour but d’étudier la science comme le résultat de facteurs culturels et sociaux. La science est donc, dans cet esprit, un « récit » sur le monde, a priori équivalent à n’importe quel autre. Voir par exemple l’article Mort et vie du positivisme

3 David Hume (1983) [1748]. Enquête sur l’entendement humain. Paris : Garnier-Flammarion, page 183.

4 Exposé fait au colloque d’ouverture du Collège de France, le 19 octobre 2007. Publié dans : De l’autorité : Colloque annuel d’ouverture du Collège de France, 2007, sous la direction d’Antoine Compagnon, Paris, Odile Jacob.

5 Je veux dire que si le monde avait été créé il y a X années (X=5000 ans, 10.000 ans...) avec les espèces, les fossiles et les gènes exactement dans l’état où ils étaient à cette époque, aucune prédiction ou application scientifique ne serait modifiée.

6 Alain de Weck (2009). « Mémoire de l’eau et biologie numérique ». Science et Pseudo-Sciences, 286, 44-52

7 David Fossé (2004). La mystification Bogdanov. Ciel et Espace, 413.

Mis en ligne le 14 juillet 2010
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