Médecins homéopathes - Le syndrome du Dr House

par Jean Brissonnet - SPS n° 289, janvier 2010

Face à l’homéopathie, il existe plusieurs sortes de médecins.
- Il y a ceux qui y croient et qui la pratiquent, exclusivement ou occasionnellement. On ne peut rien en dire, sauf qu’il serait urgent que se mette en place une formation médicale continue digne de ce nom, qui permettrait au moins de maintenir les jeunes diplômés dans l’ambiance de la médecine basée sur les preuves.
- Il y a ceux qui, rigoureux pratiquants d’une médecine basée sur les preuves, ne disent rien en public. D’abord parce qu’un médecin, d’après le code de déontologie, n’a pas le droit de critiquer la pratique d’un collègue et ensuite parce que règne, comme dans beaucoup de professions, un fort esprit de corps. En privé pourtant, nombreux sont ceux qui ne se gênent pas pour dire de ce genre de confrères tout le mal qu’ils pensent. On peut regretter leur silence, mais on peut le comprendre.
- Il existe une troisième catégorie de médecins dont le comportement est beaucoup plus difficile à saisir. Certains, et non des moindres1, non seulement admettent l’existence parmi eux de médecins homéopathes, mais vont parfois jusqu’à affirmer que, bien que l’homéopathie soit à leurs yeux sans efficacité avérée, ils sont partisans de la présence d’homéopathes et vont même parfois jusqu’à clamer bien haut qu’il faut promouvoir l’homéopathie.

Quel paradoxe !

Comment justifier une pratique à laquelle on ne croit pas

Essayons de voir quels sont les éléments qui peuvent justifier le fait de promouvoir une « médecine » dont on proclame l’inefficacité.

L’élément immédiatement avancé est que c’est parce qu’elle est pratiquée par des médecins. Que ceux-ci sont, le plus souvent de bons cliniciens. Qu’ils feront donc un diagnostic et un pronostic précis et qu’ils vous enverront chez un spécialiste si c’est une maladie grave et vous prescriront des granules si c’est une maladie fonctionnelle.

Ces affirmations ne seraient-elles pas un peu angéliques ?

La France est presque le seul pays où l’homéopathie est remboursée et pratiquée seulement par des médecins. On peut photographier dans une rue de Lisbonne la plaque d’un praticien d’« astrologie et homéopathie ». Nous n’avons pas connaissance que cela provoque une hécatombe sanitaire au Portugal, ni d’ailleurs dans aucune autre contrée. Nous n’avons pas connaissance non plus que l’intervention de divers guérisseurs non médecins donne lieu à de retentissants procès qui seraient preuve de leur dangerosité. Les seuls drames qui, dans ce domaine, sont portés à notre connaissance, sont ceux de déviances sectaires dans lesquelles d’ailleurs on trouve le plus souvent la présence d’un médecin, en général homéopathe, membre de la secte et qui sert de caution scientifique. C’est la présence de ce dernier qui explique que des gens vont jusqu’à risquer leur vie ou celle de leurs proches dans des thérapies aussi stupides que scandaleuses. Celui qui consulte un guérisseur ne tarde jamais à se retourner vers la médecine si le mal persiste, et le guérisseur de son côté sait très bien ce qu’il risque s’il arrivait malheur.

On peut douter du fait que les homéopathes soient tous de bons cliniciens quand on se souvient de la querelle qui opposa le conseil de l’ordre à certains médecins non conventionnels qui refusaient de prendre les gardes au motif que leur pratique particulière faisait qu’au bout de plusieurs années, ils ne se sentaient plus la compétence pour assurer des urgences2. S’ils le disent eux-mêmes on ne peut que les croire. Les fervents de l’homéopathie seraient-ils prémunis contre les maladies graves qui nécessitent une intervention urgente ?

Les études sur les méfaits de l’homéopathie par absence ou retard de soins sont inexistantes. Il faut être familier des personnes pour qu’elles acceptent de témoigner et ainsi de se déjuger. Pourtant, c’est alors qu’on peut recueillir des témoignages de cystites trop longtemps soignées aux granules qui ont terminé en pyélonéphrites aux urgences hospitalières, ou d’enfants asthmatiques privés pendant des années de soins par corticoïdes.

Faut-il revenir sur le cas de Kerywan, un enfant de seize mois décédé de malnutrition, les parents étant des pratiquants convaincus du régime végétalien. Malgré tout, ceux-ci se sont inquiétés et « trois médecins seront consultés successivement. Tous homéopathes, par choix des parents. Aucun ne saura agir en conséquence face à l’état jugé par eux dramatique de Kerywan3 ». Ces trois-là étaient-ils de bons cliniciens ?

Quand connaîtra-t-on le nombre de morts que cause chaque année la banale grippe saisonnière chez des personnes fragiles qui, plutôt que de se faire vacciner comme le leur propose la sécurité sociale, se croient protégées par le pseudo-vaccin homéopathique à l’influenzinum ?

Sur les plus de 8000 cas de paludisme importés, qui provoquent de 20 à 30 morts chaque année, combien sont le fait de voyageurs qui se rendent dans les régions impaludées sous la simple protection de doses ou de granules ?

Le pire scandale est encore les méfaits commis par ceux qui prétendent étendre le pouvoir des hautes dilutions dans les pays en voie de développement. C’en est au point que dans une lettre adressée à l’OMS en juin 2009, des médecins (membres de la Voice of Young Science) du Royaume-Uni et d’Afrique rappellent que « l’homéopathie ne protège pas les personnes contre la tuberculose, la diarrhée infantile, la grippe, le paludisme et le VIH et s’inquiètent de sa progression dans les milieux les plus pauvres du monde, l’homéopathie ne pouvant pas “aider les personnes à les traiter”  »4.

Peut-on vraiment dire que les homéopathes qui commettent ces divers méfaits sont « de bons cliniciens » ? On peut en douter.

L’homéopathie serait-elle efficace pour les « maladies fonctionnelles » ?

Un autre argument est que, pour les maladies fonctionnelles5, l’homéopathie « marche » mieux que la médecine classique, laquelle n’est pas efficace dans ce cas et donne souvent des effets secondaires.

Cette affirmation est fort contestable, car elle suppose que « médecine classique » est synonyme de prise de médicament. De nombreux généralistes sont là pour attester qu’en cas de maladie fonctionnelle, ils savent prendre le temps de parler au patient, de l’informer, de l’inciter à se prendre en charge, de le rassurer, de se tenir à sa disposition et de le renvoyer sans ordonnance ni médicament placebo. Il est en effet parfaitement établi que l’effet dit « placebo » (auquel il serait préférable de substituer le terme d’effet contextuel6) n’a nul besoin d’objet placebo pour se manifester. Ne serait-il pas préférable d’encourager cette relation patient/praticien dont la valeur thérapeutique est attestée par les plus récentes études7 plutôt que de « promouvoir » des médecines irrationnelles8 ?

Une pratique médicale particulière ?

Enfin, parmi les motifs de l’« action » de l’homéopathie, on entend avancer divers arguments : la consultation dure longtemps, elle coûte plus cher, il y a des noms latins, un chiffre et des lettres cabalistiques, ce qui peut augmenter au maximum ce qu’on appelle l’effet placebo.

Certes, la consultation des homéopathes dure plus longtemps. Ils savent se montrer empathiques, et c’est un facteur décisif pour l’effet contextuel. Sur ce plan, ils sont dans le vrai, mais qui a dit que les généralistes ne pouvaient en faire autant ? Qui a dit que le médecin devait rapidement faire sortir son patient muni de saintes écritures rédigées à la hâte ?

La réponse tient souvent du deuxième argument : le prix. C’est parce que l’homéopathe serait payé plus cher qu’il pourrait garder son patient plus longtemps.

En est-on si sûr ? Ne s’agit-il pas là encore d’une idée reçue ?

Il existe des généralistes qui reçoivent sur rendez-vous toutes les 20 minutes et ils sont souvent en retard sur l’horaire. Les patients s’en plaignent et ils ont tort car c’est peut-être justement cela qui indique un bon médecin. Ces généralistes semblent gagner raisonnablement leur vie et nous n’en avons jamais vu quêter à la porte des églises.

Il faut aussi savoir que, depuis 1990, l’accès en secteur 2 est fermé, sauf pour d’anciens chefs de cliniques9. Sachant qu’il est peu probable qu’un médecin ayant choisi la carrière hospitalière se tourne vers l’homéopathie, tous les homéopathes installés depuis 19 ans fonctionnent en secteur I. Un sondage rapide fait sur quelques villes de province montre d’ailleurs que la proportion des homéopathes exerçant en secteur I est de l’ordre de un tiers à un demi. Cette proportion ne peut qu’augmenter au fil du temps et il semble qu’elle soit encore plus importante en région parisienne.

Quant aux noms latins et aux lettres cabalistiques, ils font pâle figure devant la thiocolchicoside ou le dextropromoxyphène.

Le placebo homéopathique pourrait-il faire partie de la panoplie thérapeutique ?

Certains avancent aussi que la médecine ne doit pas abandonner le terrain de la magie et de la placebo-thérapie.

Mais alors si on suit ce raisonnement, pourquoi privilégier l’acupuncture et l’homéopathie ? L’homéopathie est, de loin, la plus improbable des pseudomédecines puisqu’elle viole toutes les lois de la biophysique. Il faut admettre l’existence d’une action sans molécules, alors que dans l’urinothérapie, par exemple, on utilise un produit, certes peu ragoûtant, mais qui contient des éléments en doses pondérales, qui a été longtemps prisé par la médecine antique et dont certains éléments (urée) sont utilisés en dermatologie.

Pourquoi n’accepter que du bout des lèvres l’ostéopathie ? Pourquoi vouer aux gémonies les guérisseurs traditionnels, les chamans et les auriculothérapeutes ? Pourquoi se gausser du Reiki, de la méditation thérapeutique ou de l’astrologie clinique ? Elles n’ont rien à envier à l’homéopathie.

Le Bulletin de l’Ordre des médecins d’avril 2008 écrivait : « On recense 287 pratiques qualifiées de “marginales” » ou “pseudo-médicales” ». Ce chiffre a sans nul doute été largement dépassé. Ouvrons-leur grand la porte des hôpitaux, instituons des spécialités « médecine orthomoléculaire », « Gélothérapie », ou « Lithothérapie ».

En France, l’égalité est un des piliers de la République. Attendons donc avec impatience le jour où un sophrologue ou un kinothérapeute attaquera la sécurité sociale ou le conseil de l’ordre pour discrimination en arguant, à juste titre, qu’il n’existe aucune différence entre ses résultats et ceux d’un homéopathe.

Il semble impossible d’en finir avec ce sujet sans noter combien il est curieux de voir, en France, dans l’assentiment général :
- des médecins pratiquer des thérapies qui ne faisaient pas partie des enseignements suivis pour l’obtention du diplôme qui leur vaut une clientèle. N’est-ce pas là un détournement de diplôme parfaitement immoral ?
- des médecins pratiquer des médecines fermement condamnées par la plus haute autorité médicale dans le domaine scientifique, telles que l’Académie de Médecine.
- des médecins violer l’article 39 de leur code de déontologie qui indique que : « les médecins ne peuvent proposer aux malades ou à leur entourage comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé  ».
- des médecins interpréter la liberté de prescription qui leur est donnée comme illimitée alors que le préambule de ce même code de déontologie précise bien que cette liberté ne peut s’exercer qu’en « tenant compte des données de la science »

Il n’existe pas de « médecines » non conventionnelles, il n’existe que des techniques non conventionnelles. Qu’elles fassent la preuve de leur efficacité par des essais à la méthodologie irréprochable et elles auront leur place – là où elles se seront montrées actives – dans le cadre de la médecine basée sur les preuves.

Un médicament doit faire la preuve de son efficacité pour se voir définir un cadre thérapeutique. Les techniques non conventionnelles doivent faire de même.

Il semble donc assez clair que les arguments avancés pour promouvoir l’homéopathie ne tiennent pas. Alors ? Comment expliquer l’attitude des médecins qui s’en font les défenseurs ?

Un petit nombre d’entre eux – on peut les comprendre – sont outrés par le fonctionnement actuel de la médecine. Ils savent qu’existe en France une surmédicalisation avérée et, souhaitant parer au plus pressé, préfèrent encore – sans illusion – voir les patients absorber des granules plutôt que des médicaments inadaptés et dangereux.

C’est oublier que, comme nous l’avons vu plus haut, certains homéopathes aussi sont dangereux. Ne risque-t-on pas par ce biais de tomber de Charybde en Scylla ?

Pour les autres, ne serait-on pas ici confronté à ce qu’on pourrait appeler le syndrome du Dr House10 ? Certains médecins, peu soucieux de s’intéresser au côté relationnel du soin, ne seraient-ils pas satisfaits que les homéopathes les « débarrassent » des maladies fonctionnelles.

Et pourtant ! Si on veut faire cesser les critiques contre une médecine froide, technique et déshumanisée, il importe que tous les patients aient droit à une même prise en charge, car tous ressentent la souffrance. Peu importe que ce ressenti ait ou non des causes organiques.

Prôner l’homéopathie, c’est mettre un cautère sur une jambe de bois. Mieux vaut sensibiliser et former le corps médical aux notions de psychologie et d’éthique. La formation continue obligatoire des médecins, qui tarde tant à se mettre en place, devrait en être le lieu d’excellence.

1 On peut, en particulier, écouter les propos tenus par le professeur Patrick Lemoine lors de l’émission « se soigner autrement, vos questions, nos réponses » sur FR3. L’émission est disponible sur (consulté le 18 septembre 2008).

2 « L’homéopathie ne pouvant, à l’heure actuelle, ni être considérée comme une spécialité, ni faire l’objet d’un exercice exclusif, ceux qui la pratiquent sont astreints à toutes les obligations découlant du Code de déontologie médicale. Cela soulève parfois quelques difficultés, en particulier dans l’organisation des gardes et urgences : un “homéopathe” est tenu d’assurer les charges qui incombent à tous ceux qui ont la même qualification de base ». (Extrait du Rapport Lebatard- Sartre, 1997).

3 Un fait divers ?.

4 Voir aussi « À propos du Gala de Homéopathes sans Frontières : les pays en voie de développement ont droit à de vrais médicaments », communiqué de l’AFIS, 9 août 2004.

5 Une maladie fonctionnelle est définie comme une « maladie sans lésion anatomique décelable ni perturbation physiologique sous-jacente évidente ».

6 Terme proposé par Di Blasi et al (2003).

7 Kaptchuk et al, « Components of placebo effect : randomised controlled trial in patients with irritable bowel syndrome », BMJ 2008 ;336 :999-1003

8 Sur ces sujets, on consultera utilement : Les médecines non-conventionnelles ou les raisons d’une croyance, Jean Brissonnet Ed Book-e-Book.

9 Secteur 2, encore appelé « secteur conventionné à honoraires libres ». Les tarifs pratiqués par les médecins exerçant en secteur 2 sont libres et fixés par le médecin, avec, selon les exigences de la caisse d’assurance maladie, tact et mesure. La caisse de sécurité sociale rem-bourse le malade sur la base du tarif de base.

10 Du nom du personnage d’une célèbre série télévisée qui n’accepte de se confronter qu’à des cas difficiles et laisse au commun des médecins de son hôpital les consultations qu’il juge indignes de lui.

Mis en ligne le 9 mars 2010
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