Homo Sapiens 2.0 – Introduction à une histoire naturelle de l’hyperinformation

Gérard Ayache. Max Milo Éditions, 2008, 256 pages, 25 €

Note de lecture de Martin Brunschwig - SPS n° 284, janvier 2009

« L’émergence, en complément de la matière et de l’énergie, de la notion d’information comme structure fondamentale de l’univers, de la nature et de la vie ouvre des potentiels considérables dans notre appréciation de la vie, de la conscience et du développement humain dans son environnement naturel. »

Le livre de Gérard Ayache est suffisamment foisonnant pour qu’il me soit difficile, voire impossible de le commenter en quelques lignes... Gérard Ayache nous offre avec cet ouvrage un essai diablement stimulant, mais paradoxal à plus d’un titre. Pour commencer, son ouvrage est émaillé de descriptions des concepts, idées et théories de mille et un auteurs, apportant ainsi un regard large et pertinent sur le monde d’aujourd’hui. Ces auteurs, scientifiques, philosophes, sociologues, naturalistes, linguistes, etc. permettent à Ayache un survol vraiment passionnant des mécanismes nous ayant conduits là où nous en sommes. On peut seulement regretter par ci par là des éléments contradictoires, ce qui est inévitable, j’imagine, pour présenter des points de vue si variés. Les diverses grandes étapes de l’évolution sont intelligemment retracées, bien qu’ici ou là, Ayache me paraisse décrire certains phénomènes comme des causes sans que ce soit si évident, comme s’il nous disait que lorsque beaucoup de personnes se réunissent avec des parapluies, la pluie en tombe ! Une place d’honneur est faite à Richard Dawkins, dont la notion de « mèmes » est longuement décrite et explicitée.

Semblant sans parti pris, même si le choix des auteurs cités est certainement en soi une sélection, ces thèses sont exposées dans un langage clair et accessible à tous. Le dialogue avec le lecteur est d’ailleurs un élément important du livre, et le rend très vivant : « Arrêtez-vous de lire cette page deux minutes » ou « Vous êtes en train de lire ce livre, attentivement je l’espère » nous est-il enjoint par ci par là... La présence, également, des « intermèdes » entre chaque chapitre, toujours très agréables, apporte à tout l’ouvrage une respiration bienvenue. Au bout du compte, un état des lieux de la modernité est dressé, précisant les enjeux, les espoirs et les risques de façon plutôt intéressante.

J’en viens maintenant aux paradoxes : ce « réel » brossé avec talent amène Gérard Ayache, qui semble un auteur plein de lyrisme (son prologue en est un parfait exemple), et bien qu’il s’en défende, sur les terres de la science-fiction. Je n’ai rien contre la science-fiction, bien au contraire, mais peut-on vraiment suivre Ayache lorsqu’il nous dit par exemple : « Sans cesse connecté, identifié, “tracé”, homo sapiens 2.0 aura de plus en plus de difficultés à distinguer le réel du virtuel. Évoluant dans un milieu dont chaque recoin sera intelligent, du mur électronique au plancher tactile, les atomes de son corps lui-même intégreront les bits d’une nouvelle intelligence augmentée. Il pourra sentir et communiquer avec la complétude de ses cinq sens : le toucher, le goût, l’odorat, la vue, l’ouïe. Ses émotions seront partagées par les machines, comprises, anticipées ou développées, connectées au loin, à d’autres, par le courant hyperinformationnel » ?

Une autre notion, que Gérard Ayache lui-même n’ose pas tout à fait prendre à son compte, est celle du « cerveau global » éventuellement créé par la connexion de tous ces millions de cerveaux individuels, comme s’ils étaient chacun un petit neurone, et les liens internet des synapses. Les conséquences de ce changement de paradigme de l’espèce humaine sont sans aucun doute considérables, et ce n’est pas le moindre mérite d’Ayache de nous aider à y réfléchir, mais la nouvelle d’Arthur C. Clarke1 décrivant très exactement la naissance d’un « bébé » résultant de toutes les connexions modernes (il me semble d’ailleurs que chez Clarke, les liaisons téléphoniques « suffisaient » à engendrer cette émergence) n’est tout de même pas encore à l’ordre du jour (enfin me semble-t-il...).

Pour prendre un dernier exemple, un chapitre très intéressant nous explique qu’avec les changements induits par l’hyperinformation (en gros, Internet...), non seulement l’espace est modifié (« village global ») mais aussi le temps : « La société hyperinformationnelle est le révélateur et le catalyseur d’une tendance singulière : la valorisation de l’instant, du “temps réel”. Poursuivre le temps réel, c’est réduire à zéro les délais d’attente d’une information, c’est réduire le temps à un pseudo-temps extrêmement performant mais artificiel. En effet, le temps réel court-circuite le temps naturel des échanges, il percute une réalité cosmologique et humaine. Le temps réel est toujours en veille. C’est un temps inflexible, mathématique, cadencé au rythme des processeurs, à plusieurs centaines de millions de cycles par seconde. Le temps réel ne bat pas à notre rythme ; il nous a mis hors du temps. » D’accord, de profondes modifications découlent de l’instantanéité des échanges d’un bout à l’autre de la planète en un clic. D’accord, il importe de réfléchir aux conséquences que cela peut avoir sur notre façon de vivre, mais il reste que Gérard Ayache lui-même a écrit son livre, je l’ai lu, j’écris en ce moment ces quelques lignes, et enfin à votre tour vous les lisez, dans le temps « humain », dans un temps qui n’a pas « disparu » avec la possibilité, à mes yeux purement technique, d’utiliser l’Internet !

N’oublions pas tout de même que je peux aussi être dans l’erreur la plus totale, et comme un dinosaure égaré, ne pas prendre la mesure des événements décrits par Ayache, et toutes les conséquences de l’hypermodernité... Mais j’ai la faiblesse de penser, même si l’homme modifie le monde qui l’entoure, et que par feedback, il en est modifié à son tour, qu’on peut hésiter à suivre Ayache pour aller jusqu’à en faire une nouvelle espèce : l’homo sapiens 2.0. Il n’en reste pas moins que l’immense mérite de ce livre est de montrer que si l’avenir est difficile à appréhender (surtout dans le futur, comme disait l’autre...), désormais, on peut en dire autant du présent !

1 « Qui est à l’appareil », nouvelle du recueil Le vent venu du soleil, d’Arthur C. Clarke, ed. Presses Pocket

Mis en ligne le 18 février 2009
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