Des mammouths dans les zoos ?

par Louis-Marie Houdebine - SPS n° 285, avril-juin 2009

Le clonage des animaux à partir de cellules d’adultes fait rêver et chacun imagine plus ou moins quels clones il aimerait bien pouvoir contempler ou posséder. La fiction décrite dans le livre et le film Jurassic Park a contribué à nourrir ce rêve. Le séquençage complet du génome d’un nombre croissant d’animaux rend encore plus vraisemblable la possibilité de ressusciter des espèces disparues via le clonage par transfert d’ADN de l’espèce disparue dans des ovocytes énucléés d’une espèce voisine encore vivante. Un vieux rêve est de rendre la vie aux mammouths que l’on retrouve de temps à autre congelés dans le sol de la toundra sibérienne. Ces restes exceptionnellement bien conservés permettent actuellement d’établir la séquence d’une bonne partie du génome de mammouth. Cela a poussé certains à tenir des propos bien imprudents en considérant comme tout à fait possible d’appliquer aux mammouths, en vrai grandeur, le scénario de Jurassic Park et de faire renaître ainsi cette espèce disparue au temps de la préhistoire. La réalité est infiniment plus complexe que ce qu’imaginent ceux qui pensent que la science peut (et qu’elle doit) résoudre tous les problèmes y compris techniques qu’elle se pose directement ou non.

Le séquençage de l’ADN de mammouth est incontestablement intéressant d’un point de vue évolutif mais il faut réaliser que l’ADN en question est en partie dégradé. Il est en tout cas fragmenté, ce qui probablement ne permettra pas de reconstituer la séquence complète in silico en raboutant virtuellement à l’aide de programmes informatiques les fragments dont la structure a pu être déterminée. Ce que nous a appris ce travail en cours est que le mammouth est aussi proche de l’éléphant que le laissaient supposer les similitudes morphologiques des deux espèces qui ont dû diverger il y a 7,6 millions d’années.
Connaître la séquence de l’ADN d’une espèce et avoir cet ADN sous une forme fonctionnelle dans un tube sont deux choses bien différentes. Des travaux récents assez spectaculaires ont prouvé qu’il était possible de reconstituer fidèlement le génome complet d’une bactérie en assemblant dans le bon ordre tous les fragments d’ADN qui le composent obtenus par synthèse chimique. Reconstituer un génome de mammifère est une toute autre aventure car la longueur totale de son ADN est de 1,5 mètre et celle d’un génome de bactérie n’est que de 1,5 millimètre. Le génome de mammouth doit contenir 4,7 milliards de paires de bases et l’accrochage d’une base à une autre par synthèse chimique coûte au mieux un demi-dollar. Le coût de la synthèse du génome de mammouth est donc totalement dissuasif.

Il faut par ailleurs bien prendre en considération le fait que le clonage d’un animal ne consiste pas à introduire de l’ADN de cet animal dans un ovocyte énucléé provenant de la même espèce. L’ADN brut dans un tube est comme un tas de bandes magnétiques dans le coin d’une pièce où se trouve un écran et un haut-parleur. On ne peut connaître le contenu des messages enregistrés que s’ils sont décodés dans un ordre précis par un décodeur spécifique. En pratique, le clonage consiste à introduire un noyau contenant tout l’ADN nucléaire d’un animal dans un ovocyte énucléé. Le noyau est déjà un ensemble extraordinairement organisé que l’on ne sait pas (encore) reconstituer à partir de ses éléments constitutifs. Ce schéma n’est vrai, pour des raisons inconnues, que chez la souris. Chez les autres espèces, la situation est encore plus complexe. C’est en effet la cellule somatique entière donneuse de noyau qui doit être introduite dans un ovocyte énucléé. L’isolement du noyau, aussi doux soit-il, perturbe sa structure jusqu’à le rendre non fonctionnel et le clonage ne peut plus avoir lieu. Le fait qu’on ait pu récemment obtenir des clones de souris à partir de noyaux de cellules conservées à l’état congelé depuis seize ans ne change pas grand chose à l’affaire. La structure du noyau est en effet bien conservée par congélation. Les cellules des mammouths sont mortes. Leurs noyaux sont de ce fait trop altérés pour permettre un clonage chez le mammouth. Il est important de mentionner que le clonage des souris à partir de cellules congelées depuis longtemps a nécessité un protocole très sophistiqué inapplicable actuellement à des espèces autres que la souris : transfert de noyau, établissement de cellules souches embryonnaires, obtention de souris chimères par transfert des cellules souches dans un embryon adoptif et reconstitution des clones souris par reproduction sexuée des chimères.

Manipuler un seul génome est par ailleurs un véritable défi. La quantité d’ADN que contient chaque cellule de mammifère est de 7 pg (1pg=un millième de milliardième de gramme). Une si faible quantité manipulée doit être contenue dans un volume ne dépassant pas 1nl (1 milliardième de litre). On pourrait imaginer manipuler de plus grandes quantités d’ADN et de n’en injecter que 7pg dans un ovocyte énucléé. Cette opération serait à coup sur un échec car les 7pg en question devraient contenir strictement les deux versions de chaque chromosome, ce qui, en pratique, ne peut se produire statistiquement. L’ovocyte recevrait donc au hasard de multiples copies d’un chromosome et aucune copie d’un autre.

Le problème suivant et qui n’est pas le moindre concerne les ovocytes receveurs qui ne pourraient provenir au mieux que d’éléphantes. La reproduction de cette espèce n’est pas bien maîtrisée et les éléphants ne se reproduisent pas efficacement en captivité. La collecte d’ovocytes et le transfert des embryons provenant du clonage chez des femelles adoptives hormonalement préparées ne seraient possibles qu’après un apprentissage aussi long et difficile que coûteux et douloureux pour les animaux. L’éléphante a en effet des cycles de seize semaines, elle ne produit qu’un petit nombre d’ovocytes suffisant pour assurer la naissance d’un seul éléphanteau par portée. La gestation dure environ deux ans et cinq ans s’écoulent entre deux gestations.

Ces considérations très proches des réalités sont puissamment briseuses de rêve. Et que penser du rêve lui-même ? Cette aventure ne nous apprendrait à peu près rien et elle ne servirait pas à grand-chose. Pourquoi tenter de ressusciter une espèce disparue alors que tant d’autres disparaissent chaque jour ? L’espèce humaine cherche-t-elle à oublier qu’elle est celle qui est, plus que jamais, le plus grand massacreur d’espèces de l’histoire de la Terre. Le caractère ludique de l’opération ne justifie rien. Contempler un éléphant qui a des poils plus longs que ceux que nous connaissons est un projet assez insignifiant. Il est aisé de trouver d’autres raisons de dépenser de l’argent, ne serait ce que celle visant à freiner la disparition massive d’espèces dont nous humains sommes responsables.

Source :
Nicolls H. « Let’s make a mammoth ». Nature (2008) 456 : 310-314.

Mis en ligne le 9 février 2009
2541 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !