L’origine des superstitions

Un modèle récent en psychologie cognitive

Par Marjaana Lindeman et Kia Aarnio - SPS n° 284, janvier 2009

Ce texte est une adaptation abrégée en français de « The Origin of Superstition, Magical Thinking & Paranormal Beliefs. An Integrative Model » de Marjaana Lindeman et Kia Aarnio, publié dans la revue Skeptic (2007),13(1).
Traduction Nicolas Gauvrit, avec l’aimable autorisation de la revue Skeptic.

La question n’est pas de savoir s’il existe un monde invisible ; la vraie question, c’est de savoir s’il est loin du centre ville, et à quelle heure il ferme.

Woody Allen.

Pour une bonne partie de la population, l’existence d’un monde invisible de pouvoirs paranormaux est une évidence. Pour eux, il ne reste qu’à en découvrir les mécanismes de fonctionnement. À la racine de ces idées : des superstitions et un mode de pensée magique, tous deux très répandus. Près de 40 % des habitants des États-Unis, par exemple, croient au diable, aux fantômes ou aux guérisons miraculeuses (9).

Une première difficulté que doit résoudre un scientifique qui se penche sur la question des superstitions ou des croyances au paranormal est la définition de ce que recouvrent ces termes. Tout le monde ne s’accorde pas sur le sens de « superstition », « croyance au paranormal » ou « pensée magique », et les définitions consistent le plus souvent en une liste d’exemples. Il n’est pas évident de préciser en quoi ces termes diffèrent entre eux, et d’autres croyances fausses (« les baleines sont des poissons » par exemple). Notre but dans cet article est de proposer une piste de définition théorique en même temps qu’une explication expérimentalement testable de ces croyances.

Savoirs fondamentaux et superstition

La plupart des auteurs rapprochent le paranormal de quelques lois de la magie, ou tentent d’expliquer les croyances en termes d’erreurs, de ratés de la pensée analytique.

Notre approche est différente, et se fonde essentiellement sur des études récentes de psychologie du développement. Plus particulièrement, sur la notion de savoirs fondamentaux (« core knowledge  »).

Selon les psychologues, trois types de savoirs structurent la compréhension du monde chez les enfants : la physique intuitive, la psychologie intuitive, et – avec quelques réserves – la biologie intuitive. Une partie de ces connaissances est regroupée sous le nom de savoirs fondamentaux. Il s’agit de cette partie des savoirs que l’enfant apprend sans interaction avec les adultes. Formés avant 3 ans, ils fondent le développement futur des mécanismes d’apprentissage scolaire (11).

Les savoirs fondamentaux de la physique incluent l’idée que le monde est composé d’objets matériels, ayant un volume et une existence indépendante dans l’espace. Les connaissances fondamentales de biologie peuvent s’expliquer dans une vision adaptative de la recherche de nourriture et de l’évitement des infections (8). Ainsi, même une culture qui n’aurait aucune base scientifique en biologie serait capable, grâce à ces connaissances fondamentales intuitives, d’éviter une partie des risques de santé liés aux infections ou aux aliments. Des enfants de 4 ans savent distinguer certaines substances saines d’autres contaminées, sans qu’il y ait de traces visuelles de la contamination (3). Les connaissances fondamentales en psychologie comprennent de leur côté l’idée que les objets animés ont une volonté, un « esprit ». Vers 18 mois, les enfants comprennent que les animaux peuvent avoir une action sur les objets, et se déplacer sans influence extérieure. De plus, ils comprennent que les éléments de l’esprit – pensées, idées, croyances – sont immatériels, et qu’ils ne jouissent pas des propriétés de ce à quoi ils font référence : l’idée de chien ne mord pas.

Comment des enfants « rationnels » se muent-ils en adultes superstitieux ? Une explication possible est que les connaissances fondamentales des trois types s’interpénètrent, et sont irrationnellement appliquées en dehors de leur catégorie. Ainsi, des processus naturels dans une catégorie donnent naissance à des croyances surnaturelles dans une autre catégorie. La confusion des types amène à attribuer aux pensées des propriétés physiques, poussant à croire qu’elles peuvent toucher d’autres objets (psychokinèse) ou se déplacer (télépathie). Si un phénomène biologique comme la contagion est appliqué en psychologie, on en déduit que le pull d’Hitler contient de la méchanceté1]. Dans cet univers magique, on trouve aussi l’idée que la volonté est physiquement localisée2]. Les événements et entités physiques et biologiques ne sont plus inanimés, et jouissent alors d’une volonté propre, ont des intentions (4).

Superstitions, magie, croyances paranormales

Nous proposons de définir les superstitions (synonymes pour nous de croyances paranormales ou de pensée magique) comme une confusion de catégories dans les croyances fondamentales. Bien sûr, toute confusion de catégories n’est pas une superstition. Il faut pour engendrer une superstition qu’interviennent des savoirs fondamentaux. Et bien entendu, une erreur de catégorie n’est une superstition que dans la mesure où elle est prise au pied de la lettre. Les métaphores et expressions allégoriques (« une bonne mémoire est une mine d’or ») ne sont pas concernées.

Bien que les jeunes enfants soient étonnamment perspicaces, ils commettent bien souvent ces erreurs de catégories qui mènent aux superstitions (10). Cependant, dire que les croyances irrationnelles adultes ressemblent aux erreurs enfantines ne signifie aucunement que l’adulte croyant est un enfant cognitif. Il faut comprendre cette question dans le cadre de la théorie de la double voie cognitive, théorie selon laquelle deux modes de pensée agissent de concert – en gros, la pensée intuitive et la pensée analytique (2). Selon cette théorie, l’esprit intuitif n’est pas remplacé, au cours du développement, par une raison analytique. Au contraire, les deux modes de pensée mûrissent ensemble. Aussi, il n’est pas rare de trouver chez les adultes des idées contradictoires, certaines justifiables scientifiquement (la mort est définitive), d’autres non (après la mort, l’âme survit).

Comment vérifier notre hypothèse ?


Pour tester notre théorie de la croyance, nous avons cherché à vérifier un certain nombre d’hypothèses. Par rapport aux individus sceptiques, les croyants devraient plus fréquemment attribuer des caractères physiques ou biologiques à des entités psychologiques, et réciproquement. Ils devraient confondre plus facilement les processus intentionnels et non intentionnels. La superstition, dans ces diverses formes, devrait être liée à une confusion dans les savoirs fondamentaux, qui à son tour devrait être liée à une tendance à se fier au raisonnement intuitif. Pour finir, nous pensons que ces confusions et le raisonnement intuitif devraient être des « prédicteurs » plus importants de la superstition que ceux régulièrement suggérés, comme la faiblesse du raisonnement analytique et l’instabilité émotionnelle.

Pour tester nos hypothèses, nous avons recruté 239 volontaires séparés en deux groupes (croyants et sceptiques), la plupart étudiants issus de diverses disciplines. Pour mesurer la fréquence des confusions, nous nous sommes fondées sur une mesure mise au point par Chi et ses associés en 1994. Pour cette mesure, 34 phrases sont présentées aux sujets, dans lesquelles des traits d’une catégorie sont attribués à une autre.

On demande aux sujets de préciser sur une échelle en 5 points s’ils comprennent la phrase de manière totalement métaphorique (1), totalement littérale (5), ou entre les deux (2-4). Dans la moitié des phrases, des entités matérielles étaient liées à des attributs psychologiques, comme dans les phrases « les vieux meubles connaissent le passé » ou « en été, les plantes veulent fleurir ». Ces phrases permettaient de mesurer la mentalisation de la matière. D’autres phrases servaient à mesurer la réification3 du mental, comme par exemple « la pensée d’un homme instable se désagrège ». Enfin, la biologisation du mental était mesurée via des phrases comme « la méchanceté est contagieuse ». Finalement, quelques phrases servaient de contrôle : les unes totalement métaphoriques (« le vent joue de la flûte dans les arbres ») ou parfaitement littérales (« l’eau qui coule est liquide »).

Pour déterminer la confusion entre les événements intentionnels et non intentionnels, nous avons utilisé une liste d’événements de vie. Pour chaque item, le sujet devait dire si, pour lui, l’événement avait une raison, en donnant pour réponse une note sur une échelle en 5 points. Les événements décrits n’avaient jamais de raison, seulement des causes. Les événements étaient tantôt positifs, tantôt négatifs, tantôt neutres. Dans certains cas, ils étaient aléatoires (tirer une bonne/mauvaise carte au jeu), dans d’autres avaient une cause physique (« le frein de votre voiture ne fonctionne plus ») ou naturelle (« un éclair s’abat sur un arbre »). Enfin, quatre phrases décrivaient des événements intentionnels.

Nous avons également mesuré les croyances au paranormal, les types de pensée, et l’instabilité émotionnelle4.

L’instabilité émotionnelle quant à elle était mesurée par la sous-échelle Neuroticism du NEO Five-Factor Inventory (Mc Crae et Costa, 1987). Ce test permet de mesurer l’anxiété, la dépression, la conscience de soi, la vulnérabilité, l’impulsivité et l’hostilité.

Conclusion


Par rapport aux sceptiques, les croyants attribuent plus facilement des traits physiques ou biologiques à des phénomènes mentaux. Ils attribuent à l’inverse plus de caractéristiques mentales aux objets… de manière littérale, et non métaphorique. Plus que les sceptiques, ils affirment que des événements aléatoires ou climatiques ont une raison de se produire.

Notre expérience a également permis de montrer que des manifestations variées de croyances comme l’astrologie, le Feng Shui, et les phénomènes « psy », sont régulièrement associées à une confusion dans les savoirs fondamentaux, une plus grande tendance à se fier à l’intuition, et – quoique de manière légère – à une pensée analytique moins performante et une instabilité émotionnelle accrue. Tout cela nous pousse à croire que les croyances infondées naissent d’une utilisation abusive de la pensée intuitive, et non pas d’une erreur de raisonnement analytique.

Notre définition des superstitions remet en cause la classification de certaines croyances en superstition. Par exemple, la croyance en la graphologie, ou aux biorythmes, n’entre pas dans le cadre que nous avons fixé, et sera donc considérée comme une croyance non fondée, mais non une superstition. En revanche, la croyance que l’on peut faire souffrir quelqu’un en plantant des aiguilles dans une poupée est bien une superstition.

La confusion des genres dans les savoirs fondamentaux est un dénominateur commun à un large éventail de croyances, de l’animisme au plus moderne Feng Shui, en passant par la croyance à la télékinésie. Notre définition devrait permettre une étude spécifique des superstitions.

On pourrait rapprocher cette confusion de ce que certains chercheurs identifient comme l’un des fondements des croyances au paranormal : l’idée d’une essence commune à des catégories distinctes. Des anthropologues ont par exemple supposé qu’un des nœuds centraux dans les croyances magiques nombreuses du peuple Hua de Nouvelle Guinée provient de la notion de nu, l’essence vitale. Cette essence vitale traduit l’idée que tout, dans le cosmos, est interconnecté et relève du même principe fondamental. Cela, bien sûr, est un type manifeste de confusion des genres dans les trois types de connaissances fondamentales…

Références

(1) Chi, M. T. H., Slotta, J. D., & de Leeuw, N. 1994. “From Things to Processes : A Theory of Conceptual Change for Learning Science Concepts.” Learning and Instruction, 4, 27-43.
(2) Evans, J. S. B. T. 2003. “In Two Minds : Dual-Process Accounts of Reasoning.” Trends in Cognitive Science, 7, 454-459.
(3) Fallon, A. E., Rozin, P., & Pliner, P. 1984. The child’s conception of food : The development of food rejections with special reference to disgust and contamination sensitivity. Child Development, 55, 566-575.
(4) Kelemen, D. 1999. “Function, Goals and Intention : Children’s Teleological Reasoning About Objects.” Trends in Cognitive Science, 3, 461-468.
(5) McCrae, R. R., & Costa, P. T. 1987. “Validation of the Five-Factor Model of Personality Across Instruments and Observers.” Journal of Personality and Social Psychology, 52, 81-90.
(6) Nemeroff, C. J. 1995. “Magical Thinking About Illness Virulence : Conception of Germs From ‘safe’versus ‘dangerous’others.” Health Psychology, 14, 147-151.
(7) Pacini, R., & Epstein, S. 1999. “The Relation of Rational and Experiential Information Processing Styles to Personality, Basic Beliefs, and the Ratio-bias Phenomenon.” Journal of Personality and Social Psychology, 76, 972-987.
(8) Rakison, D., & Poulin-Dubois, D. 2001. “Developmental Origin of the Animate-Inanimate Distinction.” Psychological Bulletin, 127, 209-228.
(9) Rice, Tom W. 2003. “Believe it or not : Religious and other paranormal beliefs in the United States”. Journal for the Scientific Study of Religion 42(1) : 95-106.
(10) Rosengren, K. S., Johnson, C. N., & Harris, P. L. Eds. 2000. Imagining the Impossible. Magical, Scientific and Religious Thinking in Children. Cambridge : Cambridge University Press.
(11) Spelke, E. 2000. “Core Knowledge.” American Psychologist, 55, 1233-1232.
(12) Tobacyk, J. J. 2004. “A Revised Paranormal Belief Scale.” The International Journal of Transpersonal Studies, 23, 94-98.

1 Référence à une expérience célèbre de Nemeroff (1995) qui marqua le début des recherches sur les superstitions : les gens (dans leur immense majorité) refusent de porter un pull propre ayant, leur dit-on, appartenu à un tueur en série. Les chercheurs y voient l’idée implicite que le mal est une substance. [NdT

2 Ce qui rappelle aussi la théorie des champs morphiques de Sheldrake, conçue pour rendre compte de la possibilité supputée de pouvoir « sentir un regard » ou transmettre les pensées. Le regard prend vie, devient matière, dans cette théorie. [NdT

3 La réification consiste à considérer comme concret un objet abstrait.

4 Les croyances au paranormal étaient mesurées par la dernière version du PBS : le RPBS – Revised Paranormal Belief Scale – (Tobacyk, 2004), auquel nous avons ajouté des items, parce que le questionnaire ne prend pas en compte tous les aspects de la superstition. Les performances de pensées analytique et intuitive étaient mesurées par le REI – Rational-Experiential Inventory – (Pacini et Epstein, 1999), qui fournit deux notes : l’une mesurant la qualité de la pensée logique rationnelle, l’autre la tendance à utiliser et à se fier au raisonnement intuitif, aux analogies, aux associations.

Mis en ligne le 30 mars 2009
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