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À propos d’un congrès de médecins

Information scientifique ou joutes-spectacle ?

Publié en ligne le 4 novembre 2014 -
SPS n° 307, janvier 2014

Ceux qui s’autoproclament « experts indépendants » sont de plus en plus fréquemment présentés comme étant, de facto, porteurs d’une connaissance tout aussi valide et établie que celle produite par les agences de santé publique. L’idée que la vérité devrait se trouver « quelque part au milieu », entre une science dite « officielle » et une expertise présentée comme « citoyenne », s’installe progressivement dans les esprits. Il devient dès lors banal d’assister à des débats médiatiques où le spectateur est invité à arbitrer entre, d’une part, un scientifique, souvent peu formé aux joutes médiatiques, dont les propos sont empreints du doute qui caractérise l’approche scientifique, et d’autre part, des militants porteurs d’une vision idéologique, assénant souvent des « vérités » définitives. L’audimat bénéficie sans doute de cette mise en scène, mais certainement pas l’information sérieuse. Malheureusement, nous y sommes de plus en plus souvent confrontés.

Mais quand des associations de professionnels de la santé succombent aux mêmes sirènes de la mise en scène, en lieu et place d’une information sérieuse délivrée à leurs adhérents, il y a lieu de s’inquiéter davantage.

C’est ainsi que le Professeur Jean Artus, invité à intervenir lors d’un congrès « Santé et environnement » organisé par l’Union régionale des professionnels de médecins libéraux (URPS) de la région Provence- Alpes-Côte d’Azur, a rendu publique une lettre de protestation. Constatant la qualité du panel des intervenants pour un événement supposé informer des médecins sur « la santé en lien avec les différents environnements biologique, physique et chimique dans lesquels nous vivons mais également l’environnement cognitif, socio-anthropologique et comportemental », il s’est adressé aux organisateurs. Nous publions ici l’intégralité de sa lettre de protestation.

Depuis, il a simplement été retiré du programme, sans autre réponse argumentée à ce jour. Nous avons interrogé les organisateurs du congrès (18 novembre 2013) pour pouvoir relayer leur point de vue auprès de nos lecteurs. Sans réponse jusque là.

Avec sa lettre, Jean-Claude Artus a également joint la tribune rédigée par quatre anciens Ministres ou Premiers Ministres, intitulée « La France a, plus que jamais, besoin de scientifiques et de techniciens » et publiée dans Libération du 15 octobre. Nous la reproduisons également.

J.-P. K.

La lettre de Jean-Claude Artus

Lettre adressée aux Comités d’Organisation et Scientifique, copie aux Directeur de l’ARS-Paca, au Directeur National de la Santé et à d’autres Autorités de Tutelles.

Le 22 octobre 2013

Messieurs, Chers Confrères,

Vous m’avez sollicité pour participer à votre Congrès « Santé-Environnement » sur un thème pour lequel je crois être compétent et je vous remercie de votre confiance. Par contre, la lecture de votre programme, que je reçois, me rend totalement perplexe et, je préfère vous le dire, assez réservé.

De formation scientifique et médicale, j’ai toujours considéré comme indispensable le débat entre spécialistes préoccupés d’une même problématique. Par contre, je ne peux plus supporter le « débat dévoyé » confrontant des arguments de conviction à ceux de la raison argumentée.

Il est indécent de préférer des personnes incompétentes à des praticiens spécialistes reconnus par leurs pairs. Trouver dans votre Congrès, côte à côte, des représentants de sociétés savantes ou de différentes académies et les initiateurs des CRIIRAD, CRIIREM et autres CRII- GEN... m’interpelle au plus haut point. Mettre au même rang les communautés du savoir institutionnelles et les agitateurs d’associations dont le seul objectif est de construire leur carrière politique sur la polémique me paraît une faute de genre. Et que ces associations se proclament « indépendantes » (de qui ? de quoi ?) n’est pas un critère de validité ; les Universités aussi sont intellectuellement indépendantes et j’aurais la faiblesse de penser, un peu plus compé- tentes. La science n’est pas démocratique, elle ne se décrète pas, elle se révèle.

Souhaitez-vous, à l’exemple des médias, pour lesquels seul compte l’audimat, préférer le spectacle plutôt que la formation ? Souhaitez-vous favoriser la mise en scène d’un affrontement d’autant plus spectaculaire qu’il est violent, entre l’incompétent polémiste et le spécialiste argumenté ? Peu importe le mensonge délivré à condition qu’il permette de prendre en otage le public par la peur... Pour confirmation, nous constatons tous le fossé, le décalage, qui existe, dans de nombreux domaines, entre le savoir des communautés scientifiques et la perception qu’en a le Public.

Médecin, enseignant, j’ai trop de respect pour ce que nous devons à la communauté médicale et scientifique (même si parfois, elle a pu faire fausse route) pour ne pas être outré de voir participer ce type de mouvement associatif pour une information spécialisée de nos confrères. Il s’agit là d’une accréditation implicite de leur notoriété « scientifique » totalement usurpée.

Au-delà de ma participation, si elle vous paraît encore acceptable, je crois, honnê- tement, intellectuellement parlant, que prolonger dans une structure de formation médicale, les outrances que nous subissons dans les médias est très grave.

Restant à votre disposition pour plus de renseignements et vous priant de bien vouloir excuser ma profonde irritation à voir se dégrader la référence du savoir, je vous joins, pour la justifier, un « appel solennel » de quelques personnalités de référence.

Recevez, chers Confrères et Collègues, l’expression de mes meilleures salutations.

Pr Jean-Claude Artus

Nota Bene : Pour votre information et pour que les choses soient bien claires, je suis membre des Sociétés Savantes suivantes : Société Française de Médecine Nucléaire, SFMN, Société Française de Radioprotection, SFRP, Société Française d’Energie Nucléaire, SFEN, Association Française de l’Information Scientifique, AFIS.

Je vous confirme que je n’ai pas de conflit d’intérêt, tant à titre personnel, promotionnel que catégoriel ou industriel.

La France a, plus que jamais, besoin de scientifiques et de techniciens

Nous assistons à une évolution inquiétante des relations entre la société française et les sciences et techniques. Des minorités constituées autour d’un rejet de celles-ci tentent d’imposer peu à peu leur loi et d’interdire progressivement tout débat sérieux et toute expression publique des scientifiques qui ne partagent pas leurs opinions. L’impossibilité de tenir un débat public libre sur le site de stockage des déchets de la CIGEO (le site souterrain de stockage des déchets hautement radioactifs proposé par l’ANDRA) est l’exemple le plus récent de cette atmosphère et de ces pratiques d’intimidation, qui spéculent sur la faiblesse des pouvoirs publics et des élus.

De plus en plus de scientifiques sont pris à partie personnellement s’ils osent aborder publiquement et de façon non idéologique, des questions portant sur les OGM, les ondes électromagnétiques, les nanotechnologies, le nucléaire, le gaz de schiste... Il devient difficile de recruter des étudiants dans les disciplines concernées (physique, biologie, chimie, géologie). Les organismes de recherche ont ainsi été conduits à donner une forte priorité aux études portant sur les risques, même ténus, de telle ou telle technique, mettant ainsi à mal leur potentiel de compréhension et d’innovation. Or c’est bien la science et la technologie qui, à travers la mise au point de nouveaux procédés et dispositifs, sont de nature à amé- liorer les conditions de vie des hommes et de protéger l’environnement.

La France est dans une situation difficile du fait de sa perte de compétitivité au niveau européen comme mondial. Comment imaginer que nous puissions remonter la pente sans innover ? Comment innover si la liberté de créer est constamment remise en cause et si la méfiance envers les chercheurs et les inventeurs est généralisée, alors que l’on pourrait, au contraire, s’attendre à voir encourager nos champions ? Il ne s’agit pas de donner le pouvoir aux scientifiques mais de donner aux pouvoirs publics et à nos concitoyens les élé- ments nécessaires à la prise de décision.

Nous appelons donc solennellement les médias et les femmes et hommes politiques à exiger que les débats publics vraiment ouverts et contradictoires puissent avoir lieu sans être entravés par des minorités bruyantes et, parfois provocantes, voire violentes. Il est indispensable que les scientifiques et ingénieurs puissent s’exprimer et être écoutés dans leur rôle d’expertise. L’existence même de la démocratie est menacée si elle n’est plus capable d’entendre des expertises, même contraires à la pensée dominante.

Robert Badinter, ancien ministre, ancien président du Conseil Constitutionnel. Jean Pierre Chevènement, ancien ministre de la Recherche et de la Technologie, ancien ministre de la Recherche et de l’Industrie, ancien ministre de l’Éducation Nationale. Alain Juppé, ancien premier ministre. Michel Rocard, ancien Premier Ministre.

Publié dans le n° 307 de la revue


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