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Controverses - Accords et désaccords en sciences humaines et sociales

Publié en ligne le 22 juin 2015
Note de lecture de Philippe Le Vigouroux

Régulièrement, des controverses viennent animer le monde feutré de l’édition savante. C’était, il y a quelques années, la polémique très médiatisée provoquée par la publication de Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel, qui affirmait que les Européens n’ont pas eu besoin de l’Orient musulman pour hériter de la science grecque. Plus récemment, ce sont les « best-sellers » de Lorànt Deutsch sur l’histoire de Paris (Métronome) et sur l’histoire de France (Hexagone), qui sont accusés de déformation idéologique des faits et de leurs interprétations sous l’influence conservatrice de Patrick Buisson. C’est encore la sociologie qui vient d’être secouée, de façon médiatisée, par le canular fait à la revue animée par Michel Maffesoli, directeur de la thèse d’astrologie d’Elizabeth Teissier 1. La reconstitution de l’histoire et sa diffusion, ou encore la sociologie, ne sont donc pas de longs fleuves tranquilles.

Yves Gingras est professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences. Il y a quelques années, nous avions rendu compte, dans nos colonnes, d’un petit ouvrage dans lequel il abordait nombre de sujets au cœur des préoccupations de l’AFIS 2.

Dans Controverses, ouvrage collectif qu’il coordonne, Yves Gingras met en perspective les polémiques qui ont animé, principalement depuis une vingtaine d’années, les travaux universitaires dans le champ spécifique des sciences sociales et humaines. Dans son introduction, il propose une rapide définition des controverses en distinguant les controverses scientifiques des controverses publiques. Les premières se déroulent dans un espace relativement clos, tant disciplinaire que médiatique, et opposent des experts reconnus d’un même domaine de recherche. Le débat est cadré par la culture et les références communes des acteurs et débouche, au bout d’un certain temps, sur un consensus au sein de la discipline. Les secondes font intervenir des acteurs issus de la « société civile », qui peuvent mobiliser des méthodes et des supports moins consensuels. Les débats sont publics et ont lieu dans les médias « grand public », hors des revues savantes.

Appliquée au domaine des sciences sociales et humaines, cette typologie n’est pas aussi rigide et, à la lecture des analyses qui composent l’ouvrage, on constate combien peuvent être diverses les dynamiques des controverses savantes. Les auteurs, chercheurs de l’UQÀM ou à l’École des hautes études en sciences sociales, signent huit études portant sur des polémiques et débats dont certains ont touché directement la France ou qui y ont trouvé un certain écho 3.

Les textes décortiquent, de façon minutieuse, les affirmations et les échanges des acteurs, leurs parcours et les étapes des controverses, de leur émergence à leur point d’équilibre ou à leur éventuelle résolution. Se dégage l’idée que, outre les références et les arguments qui servent de fondement aux différentes thèses, le positionnement intellectuel et méthodologique des acteurs, souvent périphérique, voire extérieur, au domaine considéré, est en général teinté d’un vernis idéologique qui conduit à retrouver dans ces polémiques la sentence de Schopenhauer donnée en quatrième de couverture : « En règle générale, celui qui débat ne se bat pas pour la vérité mais pour sa thèse ».

L’ouvrage est passionnant pour qui s’intéresse aux controverses savantes : il permet d’en découvrir, dans le détail, quelques-unes dont les médias français avaient rendu compte et d’autres restées ignorées. Les textes sont en français mais on regrettera que pour les débats anglophones, aucune traduction des nombreuses citations qui agrémentent utilement les analyses ne soit proposée.

1 Sur le canular voir par exemple http://zilsel.hypotheses.org/category/canular ;
sur la thèse d’E. Teissier, voir le dossier de SPS : Analyse de la thèse de Madame Élizabeth Teissier.

2 Voir la note de lecture de Yann Kindo dans SPS n° 294, janvier 2011.

3 Les études portent sur 1) la polémique née de la publication du livre de Sylvain Gouguenheim Aristote au Mont-Saint-Michel, 2) les débats, essentiellement américains, sur l’identité raciale alimentés par les publications sur la Black Athena égyptienne de Martin Bernal, 3) la controverse entre anthropologues sur le contexte indigène de la mort du Capitaine Cook, 4) le débat à propos de la place occupée à la Cour par Galilée et l’émergence de la science moderne, 5) la controverse sur le procès du même Galilée, 6) la thèse débattue de Merton sur le rôle du puritanisme dans l’émergence de la science en Angleterre, 7) la controverse, dans les années 1990 en France, à propos de l’introduction des statistiques ethniques dans les études démographiques et 8) la controverse sur la sociologie de la connaissance scientifique et le « relativisme ».


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