Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve

Hubert Reeves. Seuil, 2015, 157 pages, 7,50 €

Note de lecture de Christine Mourlevat-Brunschwig - juillet 2016

Ce livre s’appuie sur un vers du poète Hölderlin (1770-1843) que le titre emprunte. En effet, saisi de perplexité, d’étonnement et d’anxiété, l’homme se demande comment affronter la réalité d’aujourd’hui.

Hubert Reeves est d’emblée captivant dès la première partie intitulée « la belle-histoire ». Il y décrypte pour nous physique et biologie, et sous sa plume, l’apparente simplicité d’une orbite circulaire se révèle étrangement intéressante. On découvre les singulières propriétés de la glace, le charme des neutrinos, particules bien discrètes mais prêtant leur concours aux atomes pour s’éjecter des supernovas. Il démasque le double visage du dioxyde de carbone, cet ennemi d’aujourd’hui qui fut l’allié d’hier en empêchant les océans de geler, et enchaîne sur l’histoire de la vie, la conquête des continents lorsque la concentration en dioxygène atteignit 15 %, la diversification des espèces et le développement du cerveau.

Avec la lecture de « la belle-histoire », le lecteur acquiert l’énergie d’affronter « la moins-belle-histoire ». L’existence est extrêmement rude pour les premiers humains, mal lotis par la nature pour survivre dans les milieux hostiles, sans carapace, venin ou force. Pour compenser leur fragilité, leur seul atout est l’intelligence. Mais si savoir poser des pièges, fabriquer des armes est absolument vital, l’efficacité des techniques a fini cependant par menacer l’humanité dans son existence même.

On prend aujourd’hui peu à peu la mesure de la détérioration planétaire provoquée par la pollution généralisée, le réchauffement climatique, l’érosion de la biodiversité, mais cet ouvrage montre que le “saccage”(p.80) effectué par l’homme a commencé il y a plus de cent mille ans.

L’auteur présente trois grandes vagues de disparition de la faune sauvage, avec parfois l’action simultanée des conditions climatiques et de la présence des humains.

La première vague date de plusieurs milliers d’années et correspond à l’époque des armes rudimentaires. Elle est confinée aux territoires que l’on peut atteindre à pied et on relève par exemple la destruction de la faune sauvage australienne, la disparition des mammouths ou la première extinction de la faune sauvage américaine.

La deuxième vague survient avec le début de l’élevage et de l’agriculture. On découvre la faune jadis hautement diversifiée des îles méditerranéennes avec leurs éléphants nains, hippopotames pygmées et cygnes géants. On s’étonne de la rapidité d’élimination du mythique moa, sorte d’autruche géante, par les Maoris de Polynésie lors de leur conquête de la Nouvelle-Zélande au XIIIème siècle. La disparition de cette animal “fossile” seul oiseau totalement dépourvu d’ailes, entraîna l’extinction de l’aigle de Haast à la fantastique envergure de trois mètres.

L’auteur met en relief d’autres événements moins connus comme le ravage, il y a cinq mille ans, de l’incroyable faune de Madagascar, ou celui des îles du Pacifique, paradis de la biodiversité, aux fleurs multicolores et à l’immense variété d’oiseaux, aujourd’hui devenues des lieux touristiques à la végétation importée et appauvrie.

La troisième vague d’extinction, la mieux connue, commence à l’aube de l’ère industrielle, les causes des éliminations d’espèces étant multiples, pollutions, fragmentation des habitats, introduction d’espèces invasives, chasse et pêche excessives… Et pour l’anecdote, le dernier couple de grands pingouins, espèce figurant dans les représentations exceptionnelles de la grotte Cosquer, fut vendu à prix d’or en 1834.

S’il y a toujours eu des extinctions, c’est leur rythme actuel qui est inquiétant. La période moyenne entre chaque disparition d’espèce est passée de quatre cents ans à quatre heures. Aujourd’hui, une extinction se fait quasiment sous nos yeux, on assiste à une véritable une chute libre du nombre de moineaux, de vers de terre, d’abeilles, de papillons, du krill… La puissance de l’activité humaine est devenue démesurée, grâce aux réalisations liées à son intelligence prodigieuse.

La dernière partie traite d’un réveil possible. Elle expose d’abord les raisons de la nécessaire sauvegarde de la biodiversité car son érosion, conséquence de l’activité humaine, affaiblit tout l’édifice de la vie par des effets « domino » et entraîne des dégâts en chaîne dont les humains sont également victimes. Il est donc essentiel de préserver le potentiel existant et les relations entre les espèces qui assurent la pérennité des écosystèmes. Si la vénération de la vie, sous toutes ses formes, existe dans nombre de traditions, elle n’a pas permis jusqu’ici d’endiguer la destruction de la faune, la notion de la fragilité de la nature étant relativement récente. Une nouvelle attitude dans notre rapport à la nature et une détermination dans laquelle il faut puiser peuvent permettre de trouver des raisons d’espérer. Certains combats (la préservation de la baleine à bosse, du condor, le retour des bisons, de certains papillons...) nous l’ont démontré. L’intelligence pourrait alors consister dans le respect de la vie, la vision à long terme des bienfaits de la collaboration et de l’interdépendance de tous les êtres vivants.

Le style lumineux d’Hubert Reeves, simple, jamais simpliste, coule avec autant d’intelligence que de poésie et d’humanité. Toujours prudent, gardant un certain optimisme dans la gravité, l’auteur apporte des informations précises donnant l’impulsion pour aller plus loin, creuser, et persévérer dans l’effort de préservation des espèces menacées.

Mis en ligne le 9 août 2016
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