Quelle est cette science que je pratique ?

Repères en histoire de la physique et épistémologie

note de Arkan Simaan - SPS n° 324, avril / juin 2018

Quelle est cette science que je pratique ?
Repères en histoire de la physique et épistémologie
Philippe Depondt
EDP Science, Coll. Grenoble Sciences, 2018, 118 pages, 19 €

Quelle est cette science que je pratique ? C’est le titre d’un livre publié par EDP Sciences dans une édition soignée, constellée de jolis portraits des savants, finement dessinés par Caroline Delavault. Son auteur, Philippe Depondt, est physicien de la matière, maître de conférences à l’université Pierre et Marie Curie et à l’Institut de nanosciences de Paris. Il a écrit d’autres ouvrages, l’un sur la thermodynamique, L’entropie et tout ça, l’autre en association avec Guillemette de Véricourt en histoire des sciences, consacré à Kepler.

Philippe Depondt appartient à cette catégorie d’enseignants de physique – hélas, peu nombreux ! – qui transmettent à leurs étudiants à fois les lois scientifiques et la culture sous-jacente à ce savoir. D’après ses propres mots, il souhaite leur apprendre à « lever le nez du guidon ». Son livre, avoue-t-il, « est le résultat d’un cours qui a vu le jour à la demande d’étudiants en licence de physique après qu’ils eurent manifesté le souhait de recevoir un enseignement d’épistémologie » (p. 4). On y reconnaît donc le public qu’il vise : des jeunes déjà instruits en physique mais désireux de parfaire leur culture. D’autre part, le sous-titre de l’ouvrage, Repères en histoire de la physique et épistémologie, nous renseigne sur sa structure : il ne s’agit nullement d’un récit chronologique mais de textes dissociés qui dissertent depuis la naissance de la science moderne jusqu’aux controverses contemporaines. Il peut donc se lire comme une revue, dans n’importe quel ordre.

Les chapitres portent sur des sujets divers. Certains ciblent un thème particulier (la découverte du principe de Carnot, une discussion sur l’axiome « sauver les apparences », des réflexions sur Nicolas de Cues et la docte ignorance...), d’autres couvrent une large période (« La naissance de la science moderne, d’Aristote au principe d’inertie de Galilée », « Le matérialisme grec ; Démocrite, l’atomisme et bien d’autres choses », « L’empirisme anglais : Bacon, Locke, Hume ; Newton face à Descartes, l’empirisme et les hypothèses »…). La lecture de ces derniers est un peu laborieuse car on y trouve en effet grand nombre de savants. De plus, dans le souci d’être exhaustif, l’auteur entremêle parfois dans ses phrases plusieurs noms, dates et concepts1.

L’avant-dernier chapitre s’intéresse aux controverses scientifiques contemporaines. Une bonne place y est consacrée à l’« Affaire Sokal ». On se souvient que celle-ci résulta d’un article publié en 1996 dans la revue Social Text. Il s’agissait d’un canular proposé par le physicien Alan Sokal intitulé « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique ». Réussissant à faire publier un texte saturé de verbiage, truffé de non-sens et de mots scientifiques qui s’enchaînaient dans le vide (mais qui sonnaient bien aux oreilles des rédacteurs de la revue), Sokal est parvenu à prouver que ce magazine, fer de lance du relativisme et du courant postmoderne, manquait de rigueur intellectuelle, manipulait des concepts sans les maîtriser. À la suite de ce canular, une forte controverse est née dans les milieux intellectuels. Alan Sokal et Jean Bricmont publieront alors Impostures intellectuelles pour dénoncer la nébuleuse postmoderne, si prompte à relativiser les thèses scientifiques, si désireuse de les ravaler au niveau de simples opinions. Un regret cependant : Philippe Depondt n’accorde aucune place au fondamentalisme et à l’obscurantisme religieux qui menacent la science. Ceux-ci prennent la forme du Dessein Intelligent, du mouvement islamique d’Adnan Oktar, etc. À ce propos, une université tunisienne n’a-t-elle pas accepté en 2016 d’étudier une thèse basée sur le Coran soutenant que la Terre est plate et immobile au centre de l’Univers2 ?

Résumons : ce livre bien écrit et agréable à lire s’adresse aux étudiants en physique désireux de parfaire leur culture. Il mérite de figurer dans toutes les bibliothèques universitaires. Il offre aussi une bonne vulgarisation pour tout un chacun.

1 Signalons ici une erreur au bas de la page 7 : en effet, ce n’est pas au XVIIe siècle qu’Aristote a été redécouvert mais au Moyen Âge latin.

2 Voir « Tunisie : une thèse sur la terre plate et immobile fait scandale  » par Faouzia Farida Charfi, SPS n° 321, juillet 2017. Sur pseudo-sciences.org

Mis en ligne le 9 juillet 2018
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