Le populisme climatique - Claude Allègre et Cie, enquête sur les ennemis de la science

Stéphane Foucart. Éditions Denoël, 2010, 315 p., 19 €

Note de lecture de Michel Naud - SPS n° 294, janvier 2011

294_72-75_1Journaliste scientifique au Monde, Stéphane Foucart est devenu incontournable dans le débat public sur le réchauffement climatique. Avec Le populisme climatique, il signe, à 36 ans, son premier livre.

Le climato-scepticisme. Dès la première page Stéphane Foucart lance un avertissement : l’objet de ce livre n’est pas un « appel à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, au malthusianisme ou à la décroissance » ; « non que tout cela ne soit pas a priori souhaitable », mais parce que de tels manifestes existent en nombre suffisant. L’objectif poursuivi est « de porter un peu de lumière sur ce qu’il est convenu d’appeler le climato-scepticisme » (p. 9). Stéphane Foucart nous en propose ainsi sa définition : est climato-sceptique à ses yeux quiconque soit a) nie l’existence d’un changement climatique, soit b) l’accepte mais en nie le caractère anthropique, soit c) accepte ce diagnostic scientifique mais ne le considère pas comme dangereux pour les sociétés humaines, soit encore d) estime qu’il est possible « avec des manipulations plus ou moins grandes » de défaire ce qui a été fait ou tout au moins d’en atténuer les effets les plus dommageables. (p. 19) Stéphane Foucart adopte donc une définition très extensive : elle inclut de facto celles et ceux qui, tout en ne remettant pas en cause les faits au sens strict, ne se satisfont pas pour autant des appréciations et conclusions que d’aucuns croient pouvoir en déduire, se faisant ainsi plus écolo-sceptiques que climato-sceptiques.

L’erreur du comité Nobel. « En associant dans un même prix la science et sa spectacularisation à des fins militantes » (p. 13) le comité Nobel a contribué à diffuser dans la société l’idée que la climatologie serait une « science idéologique » (p. 15). Identifiant le GIEC et « la science », Stéphane Foucart qualifie l’association d’Al Gore à ce prix d’« erreur lourde de conséquences ». A contrario l’attribution de ce prix au GIEC lui apparaît « une belle idée » et il se distingue donc de ceux qui pensent que, si, dans la société, s’est répandue l’idée fausse selon laquelle la climatologie serait une « science idéologique », ce serait parce que la climatologie scientifique n’a cessé d’être associée à la promotion d’un organisme hybride de science et de politique à dominante politique (pour reprendre les termes de Drieu Godefredi1), à savoir le GIEC, et que cette confusion des ordres aurait été consacrée par l’attribution du très politique prix Nobel de la Paix. Pourtant Stéphane Foucart n’est pas insensible aux mélanges des genres et les dénonce dès qu’ils se font plus marqués. Il n’est ainsi pas plus tendre avec ceux « menant de front une carrière scientifique – ou une implication dans le GIEC – et une activité militante publique » (p. 17), citant notamment le climatologue américain James Hansen ou l’économiste indien – et président du GIEC – Rajendra Pachauri, qu’il ne l’est avec ceux qui mobilisent à l’appui de leur opposition au discours politique dominant sur le climat une argumentation « invariablement fondée sur la négation de la science » (p. 18).

Première approche de l’objectif. Dressant en quelques pages « une (très) brève histoire des sciences du climat » (ch. 1), le journaliste se montre aussi bon pédagogue, par exemple avec une présentation synthétique et claire du processus de la revue par les pairs (peer review) (p. 33). Stéphane Foucart, caractérisant le GIEC comme une institution scientifique ne réalisant aucune recherche mais en charge de rassembler et évaluer la littérature scientifique sur le climat, affirme alors de façon logique que « la production du GIEC est la science puisqu’elle ne fait qu’en offrir une synthèse. Les rapports du GIEC ne sont pas la vérité . Ils sont sa meilleure approximation à partir des données scientifiques et des savoirs disponibles. La science n’est rien de plus. » (p. 34). Dressant le constat que « le fameux consensus existe bel et bien » (p. 36) Stéphane Foucart se propose de démontrer que la « croisade climato-sceptique » contre le consensus du GIEC menée par Claude Allègre et Vincent Courtillot est « forgée dans la tromperie, la manipulation des données, l’intrigue et l’instrumentalisation du scepticisme scientifique » et « n’est rien d’autre que la tête de pont, en France, d’un phénomène construit de toutes pièces à la fin des années 1980 dans les cercles de l’ultra-libéralisme américain. » (p. 37)

Search and Destroy. L’opération est donc déclenchée et il suffit de survoler les titres de chapitres pour en comprendre le déroulé : « de l’amiante de Jussieu au changement climatique, un air de déjà vu », « préludes à une croisade française », « les chevaliers de l’ordre de la terre plate », « précis de science climato-sceptique », « le jeu de bonneteau du professeur Courtillot », « l’incroyable imposture de L’Imposture climatique  », « géologie vs climatologie, une guerre de clans », « le climategate ou quand le terrorisme s’invite en science », « les dollars du doute », « les ressorts de la machine à nier », « de qui les climato-sceptiques français sont-ils le nom ? »… Stéphane Foucart excelle dans le genre il est exagéré de dire… mais disons le quand même (par exemple en commençant son chapitre « Les dollars du doute » en se défendant de « sombrer dans le complotisme » (p. 197)…). La thèse annoncée dans l’introduction prend forme : Claude Allègre et Vincent Courtillot « sont lancés dans une même croisade. Leurs interventions publiques sont complémentaires. Elles ne diffèrent en réalité que par leur enrobage. Le discours de Vincent Courtillot est marketé pour toucher le personnel scientifique et les décideurs politiques. Celui de Claude Allègre est quant à lui dirigé vers le très grand public » (p. 137). Là serait, pensons-nous, le « populisme » selon Stéphane Foucart : nulle part ailleurs dans le populisme climatique nous n’avons trouvé matière à justifier le recours à la caractérisation politique de « populisme ».

Des alliances improbables. C’est sous le signe d’une fusion entre science et idéologie que commence le chapitre 18. La bonne nouvelle de la science du climat c’est qu’elle « résume à elle seule la finitude du monde physique » et apporte un démenti aux promesses du libéralisme : « la question climatique rend impérieux le besoin d’imposer une réduction des émissions de gaz à effet de serre ou de bâtir des moyens d’en limiter les impacts »2 (p. 292). S’appuyant sur un texte « d’une lumineuse intelligence » d’un lead author du GIEC, intitulé « l’épuisement d’un monde fini », Stéphane Foucart nous explique que le diagnostic du réchauffement climatique représente « une illustration de l’incapacité du capitalisme3 » à gérer les stocks de gaz à effet de serre à émettre (p. 295). La filiation du climato-scepticisme avec le libéralisme, voire l’anticommunisme lui semblant clairement établie, comment se fait-il alors, s’étonne-t-il, que des courants issus de la « gauche progressiste et laïque », notamment empruntant la voie du rationalisme scientifique, se montreraient complaisants avec « les ennemis de la science » ? Il leur serait « impossible d’épouser les conclusions d’une science que les écologistes revendiquent pour justifier leur action et leur engagement » (p. 301). Telles sont les « alliances improbables » qu’abriteraient notamment, selon Stéphane Foucart, … notre revue et notre association.

La faillite des élites. En conclusion Stéphane Foucart semble quelque peu désabusé. L’incapacité à endiguer le climato-scepticisme est pour lui « une autre illustration de cette faillite des élites qui a rendu possibles la guerre en Irak et la crise des subprimes  » (p. 308), faillite consacrée par le « naufrage intellectuel et moral de l’Académie des sciences » (p. 310) lors du débat du 20 septembre 2010. « À l’évidence aucune mesure sérieuse ne sera prise pour contrer le réchauffement climatique », pronostique Stéphane Foucart ; le soupçon entretenu par les climato-sceptiques « aura joué un rôle crucial » mais quand les sociétés réaliseront le péril encouru « il sera trop tard pour demander des comptes aux “marchands de doute” » . Tels sont les derniers mots (p. 315).

Une vision du monde sous-jacente

On aura compris que le populisme climatique est avant tout une charge contre Claude Allègre et Vincent Courtillot. Les mots utilisés empruntent au registre sémantique de la virulence politique : « ennemis de la science », « machine à nier », « révisionnisme », « terrorisme », « populisme ». L’auteur n’hésite pas davantage à utiliser des analogies que d’aucuns pourront considérer comme nauséabondes, notamment celle sur le SIDA annoncée dès la p. 22 et développée sous le nom d’HIV-scepticisme tout au long du chapitre 17. De toute évidence Stéphane Foucart s’implique bien au-delà de la seule ambition de rétablir une vérité malmenée sur la climatologie scientifique. L’auteur a indéniablement un pied dans la science, mais, quoiqu’il s’en défende, il a non moins indéniablement un pied dans l’idéologie : l’existence d’une vision du monde sous-jacente saute aux yeux au lecteur qui ne la partage pas ; pour reprendre une fois encore les mots de Drieu Godefridi, Stéphane Foucart commet l’imprudence mais surtout l’erreur de « se revendiquer de la science soit pour porter des jugements de valeur soit pour en nier la nécessité »4. Cela peut d’ailleurs sembler d’autant plus paradoxal qu’il reproche, avec pertinence, à la blogosphère climato-sceptique d’entretenir la confusion entre l’idéologie écologiste et la science (p. 315), ce qui est ni plus ni moins ce que nous regrettons dans ses propos.

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Le préjugé malthusien. Si nous ne pouvons qu’être d’accord avec Stéphane Foucart quand il affirme que « les sciences du climat sont des “sciences comme les autres” en ce sens qu’elles produisent, par le biais de travaux reproductibles, des connaissances publiées dans les revues soumises à des critères de contrôle et d’expertise » (p. 300), nous ne pouvons par contre que pointer le changement d’ordre (quittant la science pour l’idéologie) quand il continue en affirmant : « Mais, elles ne travaillent pas à ouvrir l’horizon du développement des sociétés. Elles le restreignent de facto. Elles viennent lui rappeler ce fait qui, s’il est scientifique, n’en est pas moins désagréable et limitant : le monde est fini au sens mathématique du terme » (p. 301). Stéphane Foucart ne cesse ainsi pas d’interpréter les sciences du climat de manière à ce qu’elles confirment ses préconceptions idéologiques, en l’occurrence malthusiennes, illustrant un des biais cognitifs des plus usuels, le « biais de confirmation d’hypothèse ». Ce malthusianisme est d’autant plus évident que nous avons vu qu’il est revendiqué dès l’introduction ; quant à la tentation de la décroissance, elle devient tout aussi évidente quand Stéphane Foucart associe l’inclination climato-sceptique à celle consistant à « croire que l’aspiration collective à la croissance économique et la recherche individuelle du confort matériel n’auront pas d’impact important sur l’environnement que nous léguerons aux générations qui nous feront suite » (p. 307) Dans Le populisme climatique, la frontière entre l’idéologie malthusienne et décroissante et les sciences du climat et plus généralement environnementales semble donc être de facto abolie.

L’obsession de la responsabilité humaine. Si Stéphane Foucart ne témoigne pas à proprement parler d’une écriture militante, le lecteur extérieur à sa vision du monde (ce que nous sommes indéniablement) ne peut pas ne pas être marqué par son insistance quasi obsessionnelle sur « les causes » du réchauffement climatique. Certes nous savons, nous qui ne sommes pas climato-sceptiques, que changement climatique il y a, que l’augmentation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère en est le facteur explicatif dominant, et que ce sont bien les émissions de CO2 produites lors de la combustion de carbone fossilisé (charbon, gaz, pétrole) qui alimentent cette augmentation. Mais Stéphane Foucart ne centre pas son regard sur les faits ou sur les mécanismes mis en lumière par les sciences du climat, sur la situation présente et à venir et les moyens à disposition de l’humanité pour apporter les réponses éventuelles appropriées. C’est sur la question de la causalité que l’auteur semble, consciemment ou inconsciemment, vouloir cliver : « cette interférence de l’homme avec le système climatique est potentiellement dangereuse, voire très dangereuse  » (p. 36). Certes Stéphane Foucart se démarque de celles et ceux qui veulent « sauver le climat » mais il aspire explicitement à « préserver les conditions climatiques dans lesquelles les civilisations humaines ont commencé à s’épanouir, après la dernière déglaciation » (p. 298)… cette propension à porter peu ou prou le jugement que les conditions du passé étaient plus propices à l’épanouissement de l’humanité que celles d’aujourd’hui et à penser que l’homme laissé à sa libre entreprise (individuellement ou collectivement) est en quelque sorte responsable de cette dégradation, est, avec le préjugé malthusien évoqué, une des composantes que l’on peut considérer comme fondatrices de l’idéologie écologiste, et en tout cas de la vision du monde qui nous semble sous-tendre Le populisme climatique.

À l’heure des bilans

Nous avons évoqué le choc des mots, celui des analogies, ainsi qu’une instruction réalisée entièrement à charge : tout comme lorsque nous avions entrepris de rendre compte de l’imposture climatique selon Claude Allègre l’exercice de la recension du Populisme climatique s’est révélé périlleux. Comment rendre justice à la mise en lumière, pertinente, de cette tendance fautive des écolo-sceptiques à jeter le bébé avec l’eau du bain, autrement dit à nier la science dans le même mouvement où ils récusent l’idéologie écologiste, sans se montrer complaisant avec l’utilisation d’un répertoire argumentaire qui vise à disqualifier les contradicteurs largement tout autant qu’à récuser leur contradiction ?

Tout comme L’imposture climatique, une fois encore, Le populisme climatique est un livre d’actualité. On n’y trouvera donc, comme le plus souvent dans ce genre d’ouvrage, ni bibliographie ni webographie, ni index des noms cités ni index des thèmes, ni centralisation des références avec indication autant que possible des url là où elles existent, permettant au lecteur de vérifier et recouper les sources. C’est dommage. Cela prend-il donc tant de temps à réaliser ?

D’aucuns considéreront aussi qu’il s’agit d’un livre d’un journaliste militant ; nous savons que Stéphane Foucart n’aime pas qu’on le suggère5 et nous lui concédons volontiers : Stéphane Foucart ne roule pour personne, ce qui ne l’empêche pas de faire partager au lecteur quelques convictions fortes qu’il semble considérer abusivement, nous l’avons dit, qu’elles se déduisent de la science seule.

Par delà ces remarques que nous avons formulées, nos lecteurs partageront beaucoup de choses en commun avec l’auteur du Populisme climatique, à commencer par une appréciation implicite que la méthode scientifique est le moyen le plus fiable d’appréhender la réalité, et par un paramétrage des systèmes d’alerte permettant d’identifier immédiatement où les distorsions deviennent trop flagrantes avec la réalité, qu’elles soient le fait du « camp écologiste » ou de celles et ceux qui sont insolubles dans l’écologie politique. Permettons-nous de souhaiter, en conclusion, qu’avec son prochain ouvrage, Stéphane Foucart prenne davantage de hauteur par rapport à son sujet. La maîtrise évidente qu’a Stéphane Foucart de la question climatique, tout comme la modération dont il sait souvent faire preuve, auraient permis, s’il l’avait voulu plutôt que d’entrer dans la mêlée, d’écrire un ouvrage de référence. Le livre de cette controverse – comme de bien d’autres – reste à écrire mais Stéphane Foucart est jeune...

1 Le GIEC est mort, vive la science !, Drieu Godefridi, 2010

2 Les caractères gras sont de notre fait.

3 L’épuisement d’un monde fini, Stéphane Halegatte, X-Ponts 97, ingénieur météorologue de l’ENM Toulouse, docteur en économie (EHESS), Lead author of the IPCC Special Report on managing the risk of extreme events to advance adaptation, Contributing author of the IPCC in the Working Groups I and II, Member of the French delegation at the IPCC Plenary meetings. Dans cet article l’auteur compare les crises environnementales à la crise des subprimes : http://www.mediapart.fr/club/editio....

4 Op. cité p.43.

5 http://imposteurs.over-blog.com/art....

Mis en ligne le 22 juin 2011
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