Quand un philosophe défend le créationnisme

Les avis de Laurent Loison et Gabriel Gohau - SPS n° 291, juillet 2010

À la fin de l’année 2009, est paru aux Éditions de l’Aube, un petit ouvrage d’une soixantaine de pages, intitulé Vive le créationnisme ! Point de vue d’un évolutionniste1. L’auteur, Thomas Lepeltier, est historien et philosophe des sciences, chargé de cours à l’Université d’Oxford. Il est l’auteur d’un ouvrage, Darwin hérétique. L’éternel retour du créationnisme (Seuil, 2007) dont nous avions rendu compte dans Science et pseudo-sciences2.

Ce nouveau livre bénéficie d’une certaine publicité sur divers sites, blogs et forums chrétiens, évangéliques, musulmans, voire raëliens. Et pour cause : dans l’avertissement, l’auteur se « demande si le créationnisme peut être considéré comme une théorie scientifique. » « Vous verrez la réponse en fin de livre, continue-t-il. Mais je me permets déjà de souligner un des résultats de cette réflexion : le créationnisme, en raison de sa prétention contestée à être une théorie scientifique, a le grand mérite de nous obliger à réfléchir à ce que signifie la notion de scientificité. Quelle que soit la pertinence de ses thèses, il a également le mérite de nous inciter à réfléchir à d’éventuelles limites de la théorie darwinienne de l’évolution ou, ce qui revient un peu au même, aux éventuelles exagérations de certains darwiniens à propos des réussites de cette théorie. Voilà pourquoi, même si je préfère le darwinisme au créationnisme, j’ai intitulé ce livre Vive le créationnisme ! Ne doit-on pas toujours se féliciter de l’existence d’individus qui ne pensent pas comme nous-mêmes ? Cela nous aide effectivement à mieux réfléchir. »

Nous avons voulu réagir à cette position philosophique : est-elle tenable ? Pour cela, nous avons sollicité les avis de Laurent Loison et Gabriel Gohau. Tous deux sont historiens des sciences et épistémologues, associés au Centre François Viète à l’Université de Nantes.

Lire aussi : "Le créationnisme est-il scientifique ? Note critique", la réponse de Thomas Lepeltier.

Un texte d’une grande faiblesse

autLoisonLaurent Loison est Docteur en histoire des sciences, Centre François Viète, Université de Nantes. http://loison.laurent.free.fr
Dans un bref essai (soixante pages), Thomas Lepeltier se propose de reconsidérer le « débat » entre créationnistes et évolutionnistes. L’auteur développe essentiellement deux thèses. D’une part, il explique qu’on serait peut-être allé un peu vite en besogne en refusant au créationnisme toute prétention scientifique. Il est ainsi conduit à examiner la question de la scientificité en général, et ensuite celle du créationnisme en particulier. D’autre part, et c’est là un point développé sur-tout en conclusion, Thomas Lepeltier se demande s’il ne serait pas intéressant pour une théorie scientifique d’être mise à mal, quelle que soit l’origine, la qua-lité et la pertinence du contradicteur.

Pour être clair, ce texte est d’une grande faiblesse et est fautif sur de nombreux points.

Il l’est tout d’abord d’un point de vue strictement intellectuel. Lorsqu’il examine la question de la scientificité de l’Intelligent Design (dans ce texte sont distingués les créationnistes « traditionnels », partisans d’une lecture littérale de la Bible, et les tenants de l’Intelligent Design), l’auteur est tout naturellement conduit à la question du type de cause invoquée en science. Les partisans de l’Intelligent Design, en effet, ne refusent pas l’évolution en tant que telle, mais s’opposent à ce que cette évolution ait pu avoir des causes aveugles et naturelles comme la sélection naturelle. Thomas Lepeltier rappelle alors fort justement que la science s’est construite en postulant que tout phénomène qui se donne à l’observation doit pouvoir être expliqué par des causes naturelles. Mais ce rappel nécessaire est ensuite suivi de multiples glissements et ambiguïtés entre l’idée de cause naturelle et de cause intelligente. L’auteur en est finalement conduit à poser la question : « Au nom de quoi peut-on affirmer que toute cause intelligente doit pouvoir être expliquée par des causes naturelles ? Qui impose ce diktat ? » (p. 29). Avant de conclure cette partie de manière explicite : « Autrement dit, exclure de la science toute considération de cause intelligente reviendrait à exclure celle-ci de façon dogmatique de la réalité puisque l’on ne peut savoir à l’avance si des causes intelligentes ont joué ou non un rôle dans l’histoire du vivant. » (p. 31). Sur ce point, l’auteur ne va pas assez loin : non seulement on ne peut savoir « à l’avance » si des causes intelligentes (et non naturelles en l’occurrence, les deux concepts ne se recouvrant pas) ont joué un rôle dans l’histoire du vivant, mais pire, on ne peut le savoir a posteriori non plus. Toute cause non naturelle, par essence, échappe nécessairement à l’examen de la nature. Ce qui changea au XVIIe siècle, c’est que précisément on commençait à comprendre l’obligation de séparer les causes secondes (les causes naturelles effectivement agissantes) des causes premières (la cause créatrice initiale, soit Dieu). Non pas pour des raisons de « dogmatisme » ou de « diktat », mais pour pouvoir progresser dans la compréhension des lois naturelles, simplement pour pouvoir s’entendre entre scientifiques : une cause qui échappe à toute contrainte, n’importe qui peut l’imaginer telle qu’il la désire et ainsi elle n’autorise aucune recherche à son sujet. Ce postulat d’objectivité, selon les termes de Jacques Monod (on (re)lira avec un immense profit Le hasard et la nécessité3), a depuis quatre cents ans montré, au-delà de tout doute possible, sa fécondité. Les créationnistes amalgament sans discernement cause première et causes secondes, ce qui rend leurs énoncés hors de portée de la recherche scientifique.

Tout au long de son essai, Thomas Lepeltier reproche également au « darwinisme » d’être devenu une théorie figée qui ne serait plus soumise à critique, l’attitude (exaspérée) des scientifiques face au créationnisme étant la caricature de cet état de chose. On rappellera ici toute la fausseté de cette idée : les débats scientifiques à l’intérieur du domaine de validité de la recherche n’ont bien sûr jamais cessé. À voir récemment comment Nils Eldredge et Stephen Jay Gould (entre autres) ont brillamment reconsidéré certains aspects de la théorie synthétique moderne4, tout un chacun pourra s’en convaincre aisément.

Ce livre est également fautif dans sa forme : l’auteur ne donne quasiment aucune indication bibliographique. La seule source régulièrement citée étant son précédent livre ! Or il existe sur cette question une littérature plus qu’abondante5, qui permettrait au néophyte découvrant le sujet d’aller au-delà du pauvre contenu de ce texte.

On regrettera enfin que cet essai fournisse un nouvel appui (que son auteur le veuille ou non) aux créationnistes de toutes obédiences, trop heureux de se voir légitimer de l’extérieur. Thomas Lepeltier se réjouit de l’existence du créationnisme car cela stimulerait les discussions scientifiques. C’est qu’il ne mesure pas le temps perdu dans les colloques, dans les publications, dans les conférences, à être obligé de traiter ces questions. Tandis que d’autres, ô combien plus intéressantes, attendent toujours que du temps leur soit consacré.

Une épistémologie anti-rationaliste

autGohauGabriel Gohau est Docteur d’État ès lettres, historien des sciences, co-directeur de la revue Raison Présente dans laquelle ce texte a d’abord été publié
Ce titre, présenté comme un oxymore, est une provocation. Lisons-le comme tel. L’auteur annonce que la prétention du créationnisme à se dire scientifique nous oblige à réfléchir à ce qu’est la scientificité. Il doit avoir raison sur ce point puisque nous prenons la peine de rendre compte de son ouvrage.

Il commence par réfuter trois thèses. 1) Que Darwin serait le premier transformiste : je l’ai trop écrit pour trouver que c’est original. 2) Que le darwinisme est rejeté pour des raisons purement religieuses. Soit, en effet. 3) Que les savants créationnistes antérieurs à 1859, tels Linné ou Cuvier, n’étaient pas scientifiques. Certes, ils l’étaient, mais étaient-ils « créationnistes » ? Le Littré historique situe l’origine du mot avant 1890, et créationniste plus précisément en 1869. Le créationnisme est une réaction à l’évolutionnisme, c’est un anachronisme de l’identifier à la croyance à la Création divine, admise par les savants chrétiens des siècles précédents. Comme le montre Darwin dans son autobiographie, la vision finaliste du monde vivant qu’il rencontre dans sa jeunesse en lisant la Théologie naturelle de William Paley (qu’on peut résumer ainsi : si je trouve une montre sur mon chemin, je suis sûr qu’elle est le produit d’une intelligence, de même pour les êtres vivants) est expliquée scientifiquement par la sélection naturelle (voir mon analyse de l’Autobiographie dans SPS n° 289, p. 1 15). Cette découverte transforme la biologie, jusque-là science servile de la théologie, en une discipline autonome, de la même façon que l’avaient fait les travaux de Galilée et Descartes au XVIIe siècle pour la cosmologie. Thomas Lepeltier, qui exonère Linné de n’avoir pas été transformiste (quoiqu’il le fût partiellement), devrait féliciter les savants chrétiens qui, comme Albert Gaudry ou Pierre Teilhard de Chardin, ont accepté l’évolution. Autrement dit, dès lors que l’origine des espèces a reçu une explication scientifique exempte de toute connotation religieuse, le retour à la théologie naturelle est une attitude rétrograde. Science et religion sont séparées : c’est le NOMA, non empiètement des magistères, selon la for-mule de Gould.

Reste la solution de faire de la création divine une hypothèse scientifique ? La science par construction ne peut chercher que des déterminismes : la causalité n’est-elle pas une catégorie de l’entendement (Kant) ? Et Popper nous a montré que les hypothèses devaient être réfutables. J’attends qu’on me dise en quoi Dieu pourrait être avancé, en concurrence avec la théorie synthétique de l’évolution, en qualité de mécanisme. Thomas Lepeltier semble craindre le dogmatisme des explications scientifiques. Il loue la largeur d’esprit de l’épistémologue américain Larry Laudan qui refusait les critères de scientificité des énoncés scientifiques que prétendait lui imposer Michael Ruse, lors d’un débat des années 1980. Je crois qu’il faut distinguer, comme le faisait Pierre Joliot au micro de France culture un jour où je l’interrogeais pour le compte de l’Union rationaliste, élaboration des hypothèses et vérification de celles-ci. La première est aussi libre que possible, la seconde est la plus rigoureuse qui soit. Laudan qui accepte que le créationnisme est une théorie scientifique réfutable, s’empresse d’ajouter… qu’elle est réfutée. Notre auteur semble oublier le second volet de la démarche scientifique.

Or il ne faut pas oublier que, si les théories sont des constructions provisoires, la science ne revient pas pour autant en arrière. Il ne sert à rien de montrer sa largeur d’esprit (je dirais plutôt son laxisme) en critiquant les explications actuelles sous le prétexte qu’elles seront sans doute fausses demain, si c’est pour prétendre qu’elles pourraient céder la place à celles qui les ont précédées. Thomas Lepeltier est heureux d’avoir découvert chez Larry Laudan une réfutation des critères rigides de Ruse en matière de méthodologie. Mais curieusement s’il se réfère à Laudan, disciple d’Imre Lakatos, épistémologue rationaliste, lui-même nous fait plutôt penser à son adversaire, Paul Feyerabend, anti-rationaliste, auteur de Contre la méthode, esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, 1975, ouvrage destiné à répondre à Lakatos s’il n’était mort brutalement au cours de leur controverse.

1 Vive le créationnisme ! Point de vue d’un évolutionniste, Thomas Lepeltier, Éditions de l’Aube, 2009. Anecdote : sur le flyer de présentation annonçant la sortie de ce livre et transmis par l’éditeur, il est indiqué « Vive le Créationnisme ! Point de vue d’un créationniste ».

2 Note de lecture de Gabriel Gohau publiée dans SPS n°284, janvier 2009.

3 J. Monod, Le hasard et la nécessité, Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Seuil, 1970

4 S Jay Gould, La structure de la théorie de l’évolution, Gallimard, 2006. La théorie synthétique est le nom classiquement donné à la version moderne du darwinisme, élaborée dans les années 1940.

5 Voir notamment : D. Lecourt, L’Amérique, entre la Bible et Darwin, PUF, 1992

Mis en ligne le 30 novembre 2010
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