Sciences, idéologie et politique : une controverse emblématique

par André Lebeau - SPS n° 291, juillet 2010

Le texte qui suit a été publié par la revue Futuribles dans son numéro 345 (octobre 2008)1. Le cadre général de cette réflexion n’a pas beaucoup changé de sorte que, pour répondre au dessein de Science et pseudosciences de la publier de nouveau, je me suis borné à lui apporter des modifications mineures.

Si les fondements des débats n’ont pas changé, le ton est devenu, du côté de la communauté scientifique, singulièrement plus âpre. Un sommet est atteint, en la matière, par le dialogue de Claude Allègre avec le journaliste Dominique de Montvalon2. Plus sérieusement on a assisté, à l’occasion de la conférence de Copenhague, à une mobilisation de lobbies politiques et économiques, brouillant encore plus le débat, et ne favorisant pas la prise de décision sur la base d’une connaissance scientifique sereinement exposée.

André Lebeau, mai 2010.

Les premières réactions aux tensions engendrées par la rencontre de la société humaine avec les limites de la planète sont encore peu perçues dans leur généralité. Elles offrent, à une réflexion sur l’avenir de l’homme, un sujet d’un intérêt évident. Ces tensions sont multiformes. Leur interdépendance leur confère potentiellement un caractère global. On peut organiser leur analyse autour de deux grandes catégories : leurs sources – la démographie humaine, l’évolution technique – et leurs effets – l’épuisement ou l’insuffisance des ressources, la régression de la biodiversité et l’altération de l’environnement. Chacune de ces catégories se subdivise aisément en éléments directement associés à tel ou tel problème sociétal. En l’état actuel des choses, le problème du confinement planétaire est surtout ressenti par ses manifestations spécifiques là où elles se produisent. L’épuisement de la ressource pétrolière, ou la raréfaction de certains minerais, engendre certes des réactions à plusieurs niveaux : recherche discrète d’une diversification par les compagnies pétrolières, évolution des techniques de transport terrestre ou aérien, réaction des consommateurs devant l’évolution des prix à la pompe. De même l’enchérissement de certains métaux comme le cuivre, devenu quasi-précieux, affecte les activités de production et crée de nouvelles vulnérabilités à la délinquance. Mais l’appartenance de ces phénomènes à un phénomène global, n’est guère perçue à ce stade de leur émergence.

L’altération du climat fait exception à cette fragmentation de la perception. Cela tient à ce que son mécanisme, l’enrichissement de l’atmosphère en gaz à effet de serre, possède intrinsèquement un caractère global ; il trouve sa source dans des activités universelles, la production d’énergie et de ressources alimentaires ; en outre, il affecte potentiellement tous les hommes et une bonne partie des êtres vivants. Aucun des effets émergents du confinement planétaire ne rassemble ces caractères ; ainsi la destruction de l’ozone stratosphérique par les chlorofluorocarbones – le « trou d’ozone » des médias – possède la globalité, mais son origine technico-économique est très étroite, ce qui a permis de tarir sa source. L’analyse de la réaction sociétale à la perspective d’une altération climatique présente donc un intérêt tout particulier, car on peut espérer y reconnaître les caractères de ce que sera la réaction humaine à une confrontation globale aux limites planétaires. Il n’existe guère qu’une autre approche « expérimentale » de ce problème, celle qu’a développée Jared Diamond par l’étude de sociétés isolées confrontées à une altération de leur environnement3 ; mais on ne peut extrapoler sans précaution à l’ensemble de la société humaine le comportement d’un petit groupe doté d’un patrimoine culturel fruste. Les deux voies sont, en quelque sorte, complémentaires : expérience globale sur une société réduite dans un cas, expérience limitée sur la société globale dans l’autre.

Naturellement, depuis le premier rapport au Club de Rome, les conséquences du confinement planétaire ont déjà été étudiées et la publication de ces études a parfois suscité des réactions violentes, mais d’une violence courtoise et tout intellectuelle, limitée à des cercles de spécialistes et à quelques échos dans les médias car il s’agissait d’approches théoriques, fondées sur des modélisations et des extrapolations. En outre, ces études n’offraient guère de visibilité sur ce qui se passera au-delà du collapsus socio-économique prédit, et se bornaient à quelques recommandations sommaires et souvent très naïves sur les voies à suivre pour éviter l’effondrement. Elles juxtaposaient sans transition une prospective ambitieuse fondée sur la modélisation de la société humaine à des préoccupations sommaires dont voici un exemple : « Considérer que le nationalisme étroit est définitivement dépassé Créer des structures internationales telles que la coopération ne soit plus […] une question de bon vouloir ou de libre choix mais de nécessité  »4. Certes, ce sont là de bonnes pensées, mais qui va attacher ces grelots au cou du Rodilardus sociétal5.

Avec les réactions à l’évolution du climat, on passe de prévisions purement théoriques à l’observation des effets d’un phénomène physique – qui était d’ailleurs absent des modèles soumis, il y a trente-cinq ans au Club de Rome – et à la recherche des démarches propres à l’atténuer ou à s’y adapter.

Les acteurs

291_10-23_1Le débat sur l’évolution du climat met en jeu une variété d’acteurs à la mesure des effets que cette évolution peut engendrer sur la société humaine. Pour mettre un peu d’ordre dans cette diversité, mais aussi parce que plusieurs pôles de compétence et de responsabilité y interviennent, il est utile de distinguer plusieurs catégories. Et ce d’autant qu’à la différence des grands débats du passé sur l’évolution darwinienne, la relativité einsteinienne ou l’interprétation de la physique quantique, celui-ci, beaucoup plus global et beaucoup moins abstrus, ne s’organise pas autour de quelques individus exceptionnels mais autour de catégories très vastes.

De façon nécessairement un peu schématique, nous séparerons, dans ce qui suit, la communauté scientifique d’où est partie la prise de conscience du problème, les milieux socio-économiques portés à indiquer comment la société peut ou doit réagir, les cercles politiques censés gouverner cette réaction, les médias dans le rôle qu’ils se donnent d’éclairer l’opinion publique. Ces catégories schématiques ne sont pas étanches ; tel individu peut relever, avec plus ou moins de bonheur, de plusieurs d’entre elles. Mais surtout, les interactions qui s’exercent entre elles et en leur sein en font un système social global. Le développement d’Internet a profondément modifié ces interactions qui sont aussi importantes, et surtout aussi complexes que les catégories elles-mêmes.

La catégorie politique, fragmentée par l’existence des États, a besoin pour construire ses réactions globales, d’une catégorie ancillaire, celle des diplomates, qui ne possède par elle-même aucun savoir particulier autre que celui de bâtir des compromis, mais qui est cependant indispensable à la construction d’accords entre nations exprimant des réactions « internationales ». Dans la prise de conscience collective, les médias de masse jouent un rôle ambigu. Les meilleurs d’entre eux demeurent tiraillés entre le devoir d’information objective et la recherche, par la mise en relief des conflits et l’évocation des catastrophes imminentes, d’une audience accrue.

Le débat « scientifique »

La violence inhabituelle des échanges que pratique la communauté des sciences de la Terre autour du problème climatique conduit à s’interroger sur la nature même du débat qui l’agite. Le débat est sans doute une composante intrinsèque de la recherche scientifique qui est inséparable de la quête de réfutations. Lorsqu’il est absent d’une branche de la science, c’est signe que celle-ci est achevée, ou provisoirement assoupie. Mais comme les passions des scientifiques ne sont pas différentes de celles des autres hommes, le débat scientifique, aussi abstrait des contingences sociétales qu’en soit l’enjeu, comporte souvent une composante passionnelle qui affronte les individus, les équipes ou les écoles. L’histoire des sciences fourmille de controverses dans lesquelles se glisse l’esprit de parti et qui ont donné lieu à des échanges d’aménités très éloignées de « la paix des laboratoires et des bibliothèques » chère à Pasteur. C’est d’ordinaire lorsque le champ de la connaissance rencontre celui de la croyance, et singulièrement de la croyance religieuse, que le débat change de nature et s’élargit au-delà du cercle scientifique. De cela aussi, l’histoire des sciences, de Galilée à Darwin, nous fournit nombre d’exemples. Cependant les théories du climat ne heurtent aucun dogme religieux. En tout cas, cela ne s’est pas manifesté à ce jour, encore que, lorsque l’on touche à l’espace des croyances, tout puisse advenir. Il faut donc chercher ailleurs, dans le rôle social inhabituel que l’évolution du climat confère aux sciences de la nature, la source de l’âpreté des échanges. Qu’est-ce qui peut amener des scientifiques connus à atteindre, dans l’invective, un rare niveau de vulgarité ? Pour le comprendre, il faut d’abord se convaincre que la motivation du chercheur s’alimente à deux sources autres que celle des joies de la découverte : la quête de notoriété et la recherche de financements pour alimenter ses recherches. La notoriété scientifique est l’oxygène du chercheur – comme l’argent est celui des golden boys – mais le financement de leur discipline est, sauf exception, un aliment nécessaire à l’éclosion de la gloire d’un individu ou d’une équipe. Or l’accès au financement dépend fortement d’une relation au pouvoir politique. De ce point de vue, la recherche sur l’évolution du climat occupe une position très particulière. Sa relation avec le pouvoir politique se fait sans intermédiaire. Car, bien que le développement du savoir scientifique soit un facteur puissant d’évolution de la société, le scientifique n’est pas en général directement en prise sur les décisions politiques. La technique s’introduit presque toujours comme un intermédiaire qui crée des savoir-faire à partir des connaissances nouvelles, et c’est l’usage de ces savoir-faire techniques qui alimente le débat politique. C’est ainsi que le débat sur le nucléaire ne met pas en jeu les connaissances sur les atomes fissiles, mais porte sur la conception et la construction des centrales. Dans l’évolution climatique au contraire, la connexion entre savoir scientifique fondamental et décision politique est directe, du moins en l’état actuel des choses. Les décisions nécessaires pour tenter d’atténuer le réchauffement du climat ne reposent sur aucun intermédiaire technique entre la connaissance et l’action politique. En l’absence de cet effet d’écran de la technique, le débat scientifique est beaucoup plus pollué par des enjeux de pouvoir qu’il ne l’est à l’ordinaire.

Pour construire cette relation directe avec les décideurs politiques, la communauté scientifique s’est dotée d’une structure particulière, le Groupe Intergouvernemental d’Experts sur l’évolution du Climat (GIEC/IPCC). Elle a été assistée en cela par des structures internationales existantes, l’Organisation Météorologique Mondiale, agence spécialisée de l’ONU qui organise la prévision du temps à l’échelle mondiale, et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE/UNEP). Mais il est clair que le GIEC n’aurait pu mobiliser les chercheurs ni acquérir l’autorité qu’il possède sans l’adhésion massive des climatologues à la démarche. Deux précisions sont ici nécessaires. D’une part, on confond souvent le GIEC avec son groupe I chargé d’étudier les fondements physiques du changement climatique et de le prévoir. Mais le GIEC comporte aussi un groupe II qui étudie les impacts du changement climatique et un groupe III qui étudie les moyens de les atténuer. Cependant, les élaborations du groupe I sont le fondement sur lequel repose le reste de l’édifice et c’est sur elles que se centre le débat au sein des sciences de la nature.

D’autre part, le GIEC ne conduit pas, par lui-même, de recherches ; il établit, sous forme de rapports successifs, une synthèse des résultats des recherches menées dans le monde entier. Ces synthèses sont l’outil de la relation avec les décideurs politiques ; cela conduit d’ailleurs le GIEC à en préparer et en publier des résumés destinés à ces décideurs.

291_10-23_2Il est inévitable que la machinerie ainsi mise en place présente quelques faiblesses humaines parmi lesquelles on peut suspecter l’influence de choix politiques, et plus généralement de choix de valeurs, sur la formulation des conclusions. Mais, pour nous en tenir au débat entre scientifiques, et plus précisément entre spécialistes du climat, il est inévitable qu’une structure forte comme le GIEC, chargée de dégager un consensus, génère une orthodoxie. Contrairement à une opinion parfois émise, la recherche d’un consensus est une démarche normale et féconde de la recherche scientifique, et pour le GIEC, c’est d’ailleurs la seule démarche viable. Là où peut s’introduire une perversion, c’est dans la façon dont sont traités les déviants, car il est non moins vrai que, dans la démarche scientifique, la prise en compte des déviances est aussi importante que la recherche du consensus. Elle en forme le complément indispensable.

Des divergences se sont manifestées au sein même du GIEC. Elles présentent un intérêt particulier dans la mesure où elles émanent d’experts reconnus par leurs pairs, ou en d’autres termes parce qu’elles émanent de vrais « déviants ». On ne saurait appliquer ce terme à des personnalités qui, fussent-ils des scientifiques, sont complètement étrangers au domaine sur lequel ils s’expriment et dont la seule contribution est l’expression bruyante de leur désaccord avec le consensus. La démarche de Richard Lindzen offre un exemple particulièrement éclairant. Lindzen est professeur de météorologie au MIT. C’est un scientifique de grande stature, tout à fait reconnu par ses pairs, qui a exprimé dès 1992, son scepticisme sur le consensus élaboré au sein du GIEC6. Lorsqu’il a démissionné du GIEC, il était auteur principal (lead author) du chapitre 7, processus physique, du rapport. À l’origine de cette défection, une divergence de vues sur l’effet que le réchauffement climatique pourrait avoir – ou ne pas avoir – sur la fréquence et l’intensité des cyclones et surtout un désaccord sur des prises de position publiques, sur ce sujet, de responsables du GIEC. Mais ce désaccord, élément banal d’une démarche de recherche, s’inscrit dans un contexte qui a influé sur l’attitude de Lindzen. Il s’en explique lui-même dans les colonnes du Wall Street Journal7 où il expose succinctement les raisons pour lesquelles il considère que l’évolution du climat n’engendrera pas de renforcement des cyclones, mais l’essentiel de ce court écrit est consacré à la dimension sociale du débat où il discerne une « volonté d’abaisser la science du climat à un alarmisme, gonflant ainsi les enjeux pour les décideurs politiques qui fournissent des fonds pour alimenter davantage de recherche… ». Et, ajoute-t-il, « il y a un aspect plus sinistre à cette frénésie. Les scientifiques qui s’opposent à l’alarmisme voient leurs financements disparaître, leurs travaux tournés en dérision, et eux-mêmes traités de valets de l’industrie… ». Ainsi, une querelle d’apparence purement scientifique s’inscrit dans un conflit social qui agite la communauté scientifique, conflit dont les composantes sont banales et dont les méthodes ne différent aucunement de celles en usage dans tous les conflits humains. Lindzen n’a pas échappé à un choc en retour. Dans un article du Harper’s Magazine, Ross Gelbspan, écrivain américain auteur de plusieurs livres sur le changement climatique, l’accuse d’entretenir avec l’industrie du pétrole et du charbon des relations financières fructueuses8. L’intention n’est aucunement ici de chercher à arbitrer ce combat douteux, ou d’autres qui fleurissent ici et là, mais seulement de montrer comment, au sein même de la communauté scientifique, le débat climatique est altéré par les enjeux sociétaux et par la contiguïté au politique. Cela permet accessoirement de discerner les raisons pour lesquelles des spécialistes de disciplines scientifiques complètement étrangères au problème du climat s’y impliquent vigoureusement. La menace climatique tourne le projecteur de la notoriété vers certaines disciplines et par voie de conséquence, en plonge d’autres dans une obscurité relative, réduit leurs ressources, ce que d’aucuns supportent difficilement.

Tout cela place le groupe I du GIEC au cœur d’un débat complexe. C’est davantage le résumé destiné aux décideurs politiques que le rapport proprement dit que visent les critiques et il est aisé de comprendre pourquoi. Le résumé, outre qu’il est plus proche de la décision politique que le rapport, constitue une tentative pour adapter les conclusions, en termes de volume et d’intelligibilité, à la capacité d’absorber et de comprendre des décideurs politiques. Cette simplification comporte inévitablement un risque de distorsion et elle offre de ce fait une cible aux opposants, quelles que soient leurs motivations.

Il est vraisemblable que l’apparition de marques irréfutables de l’influence des activités humaines sur le climat mettrait fin aux échanges d’aménités. Ainsi, la dimension polémique du débat scientifique n’aura sans doute qu’une existence temporaire parce qu’il existe en la matière un juge de paix, la nature, qui un jour ou l’autre s’exprimera sans ambiguïté. Il en va tout autrement du débat économico-politique que la confirmation d’un phénomène climatique majeur ne peut que rendre plus aigu.

Le débat économique

Le débat qui agite les milieux de l’économie est en effet sensiblement plus complexe, et sans doute plus durable, que le débat scientifique et ses liens avec ce dernier sont eux aussi complexes. La notion de consensus scientifique en est d’ailleurs absente.

La mise en cause du dogme de la croissance par la saturation de l’espace planétaire – dont l’altération du climat n’est qu’un aspect parmi d’autres – joue un rôle central dans la réaction des économistes. La croissance est le concept de la pensée libérale autour duquel s’organise la relation directe et permanente qui associe la discipline économique à la décision politique. Il est donc naturel que tout ce qui lui porte atteinte engendre de vives réactions. La première de ces réactions consiste à nier purement et simplement l’existence du problème ou à affirmer qu’il se résoudra de lui-même. Les réactions à la publication du rapport Meadows en ont fourni, il y a trente-cinq ans, l’archétype. Mais le climat confronte cette attitude à une difficulté sans cesse accrue. Il s’agit en effet de mettre en doute des résultats sur lesquels converge une importante communauté scientifique et de le faire sans posséder le moins du monde l’expertise nécessaire. Plusieurs démarches sont mobilisées à cette fin.

Il s’agit d’abord de constater que la communauté scientifique n’est pas unanime – ce qui d’ailleurs est dans sa nature – et de s’appuyer sur l’existence de dissidents, au demeurant tout à fait légitimes dans leur dissidence. On construit alors la justification d’une démarche conservatrice sur l’existence de divergences scientifiques et sur l’idée que, dans les sciences de la nature, le consensus ne définit pas la vérité, même s’il l’accompagne.

291_10-23_3Cette démarche fruste est de moins en moins empruntée par les économistes parce que la conviction que l’humanité est confrontée à une évolution du climat tend à prévaloir et que les grands traits de cette évolution sont de plus en plus reconnus. Certes, la volonté de négation donne encore naissance à des morceaux de bravoure comme celui qu’a offert à la curiosité de ses lecteurs, sous la plume d’un conseiller à la Cour des Comptes, la revue Commentaire. On y lit, dès la septième ligne, que les savants « même les meilleurs d’entre eux ne savent pas prévoir le climat au-delà de quelques jours », propos à l’évidence dépourvu de sens, mais qui a l’intérêt de donner une mesure de l’ignorance de l’auteur9. Un mérite de cet écrit est d’organiser le déni en deux volets, d’une part, le réchauffement n’existe pas, d’autre part l’homme n’en est pas la cause – ce que nous observons aujourd’hui n’est qu’un aspect particulier de la variation naturelle qui a marqué le climat au cours des siècles. Cette négation de l’origine anthropique de la variation observée repose sur l’appel à des mécanismes sur lesquels l’homme ne possède aucun moyen d’agir comme une variation de l’intensité du rayonnement solaire, sans parler de l’hypothèse d’une origine tectonique de l’élévation des océans. Cette ligne sur laquelle se rejoignent certains scientifiques et certains acteurs du milieu économique a deux conséquences : elle sape le piédestal sur lequel les climatologues se sont juchés et en outre, elle contraint la société, faute de pouvoir agir sur les sources – calmer le soleil ou apaiser la tectonique – à des mesures d’adaptation. Sans entrer plus avant dans les arcanes de ce conflit, nous nous bornerons à examiner les difficultés auxquelles sont confrontés les économistes qui ont choisi de fonder leur démarche sur la ligne scientifique dominante. Ils forment une proportion croissante de ceux qui se préoccupent du climat. Même Bjorn Lomborg, l’« écologiste sceptique », a publié récemment un ouvrage où l’on peut lire que « le réchauffement global est réel et produit par l’homme »10.

Les économistes qui formulent leurs préconisations dans ce cadre sont confrontés à de très grandes difficultés qui procèdent du caractère radicalement nouveau du phénomène – un changement global de la planète –, de la mise en cause globale de pratiques sociétales à laquelle il peut conduire et surtout, de l’étendue de temps sur lequel doit porter l’action, très au-delà des horizons habituels de la discipline économique. À des degrés divers, ces caractères se retrouvent dans tous les phénomènes qui marquent la rencontre de la société humaine avec les limites de la planète. Deux grandes démarches sont envisageables pour affronter les menaces correspondantes, l’adaptation des comportements sociétaux, et les actions destinées à ralentir ou à faire régresser le phénomène. La seconde n’est pertinente que dans la mesure où le phénomène possède une certaine réversibilité ce qui n’est pas le cas de l’épuisement d’une ressource non-renouvelable ou de l’extinction d’une espèce.

Dans l’exemple d’un phénomène qui, comme le climat, est tout à la fois global et probablement réversible, la formulation de préconisations économiques qui visent à réduire ou tarir la source de l’altération se heurte à des obstacles majeurs. L’attitude des économistes à leur endroit n’est pas caractérisée, à la différence de ce que l’on observe dans la communauté des sciences de la nature, par une pensée dominante à laquelle s’opposent des pensées minoritaires. Elle s’organise autour d’un clivage très profond entre deux écoles, celle qui préconise des mesures s’attaquant directement à la source du problème et celle qui considère que le problème se résoudra de lui-même sous l’effet de l’évolution des techniques et de la capacité de l’homme à s’adapter aux changements de son environnement.

Ces deux lignes de pensée s’inscrivent dans un contexte commun qui est l’absence d’alternative à l’économie libérale. Il est remarquable en effet que la vision d’une humanité menacée d’étouffement dans son berceau terrestre ne suscite aucune résurgence d’une pensée révolutionnaire comme a pu le faire, au début du siècle dernier, l’émergence de la société industrielle. La désastreuse expérience du totalitarisme soviétique semble avoir tué toute velléité d’explorer cette voie. Les économistes qui, comme Joseph Stiglitz, sont le plus enclins à envisager une action volontariste l’inscrivent dans le cadre de la société libérale et de l’économie de marché ; c’est donc dans ce cadre commun que se développe le débat entre les économistes qui veulent agir et ceux qui veulent attendre. Reste la question de savoir si le problème admet des solutions. Notons au passage que les temporisateurs, bien qu’ils invoquent volontiers l’incertitude scientifique, ne construisent pas leurs recommandations sur cette base ; il s’agit là plutôt d’un adjuvant destiné à l’opinion publique et le clivage subsisterait en l’absence de cette incertitude.

Pour aborder l’économie du changement climatique, les économistes de tous bords font naturellement appel aux outils éprouvés par une longue pratique et singulièrement à l’analyse coût-bénéfice qui consiste essentiellement à rapprocher les dépenses faites aujourd’hui et ce qu’elles rapporteront – ou éviteront – demain. Rien de plus simple en apparence et de plus commun, mais l’usage de cet outil à l’analyse du changement climatique se heurte à une difficulté d’une nature entièrement nouvelle qui s’ajoute à celle des estimations quantitatives. Il conduit en effet à rapprocher des coûts immédiats et des coûts qui seront supportés plus tard. On le fait en introduisant un taux d’actualisation qui détermine l’avantage qui s’attache à différer une dépense. Dans le cadre temporel habituel de la prévision économique, le choix d’un taux d’actualisation n’introduit pas de difficultés critiques. Il en va tout autrement à échéances plus lointaines et cela tient simplement à ce que les écarts introduits par des taux d’actualisation différents croissent exponentiellement en fonction du temps. Le rapport Stern et les critiques auxquelles il a donné lieu en offrent une parfaite illustration qui a été analysée par Olivier Godard11. Dans le rapport qu’il a établi pour le gouvernement de Tony Blair, Nicholas Stern introduit un taux d’actualisation de 1,4 % cependant que, dans la critique qu’il en fait, l’économiste américain W. Nordhaus retient une valeur de 4,5 %. À échéance de 10 ans, la différence entre un taux faible, 1,4 %, et un taux fort, 4,5 %, est d’environ 40 %, à échéance d’un siècle, elle est d’un facteur 20, soit 2000 %. On pourrait se borner à conclure que l’analyse coût-avantage est purement et simplement inutilisable à horizon séculaire, mais il y a plus : le débat autour du taux d’actualisation éclaire une dimension fondamentale du problème qui est une dimension éthique. Comme l’a relevé Olivier Godard, cette dimension est au cœur du débat. Dans l’usage habituel de l’analyse coût-avantage, les coûts et les avantages sont supportés et recueillis par la même personne, le même groupe ou la même génération. À horizon du siècle, la même technique confronte des coûts immédiats à des bénéfices ou des pertes qui seront supportés par les générations futures. Cela comporte deux conséquences. D’une part, le choix d’un taux d’actualisation exprime la préférence donnée à la génération actuelle par rapport aux générations futures qui n’ont pas pris part à la décision. Il s’agit donc d’un choix éthique dont les conséquences peuvent être éclairées par l’analyse de ses impacts économiques mais qui ne procède en soi d’aucune rationalité économique. En particulier, il semble évident qu’on ne peut le fonder sur une extrapolation des choix que font les individus lorsqu’ils arbitrent entre leur propre présent et leur propre avenir. Mais d’autre part, ce choix tend à dissimuler, sous les apparences d’un débat technique, des choix politiques de caractère global. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner quels choix politiques soustendent les analyses économiques des uns et des autres. Ces choix expriment deux façons de gérer la société libérale qui est, comme nous l’avons dit, le cadre commun. Ils opposent l’action directe et immédiate des États sur les sources physiques du phénomène au refus de toute entrave à la croissance économique considérée comme le remède global. Le rapport Stern et les critiques qu’il a suscitées de la part d’un grand nombre d’économistes américains illustre parfaitement cet a priori politique qui s’introduit dans les analyses économiques pour en déterminer les conclusions. Sir Nicholas Stern a répondu à une commande d’un gouvernement britannique dont la ligne de conduite était arrêtée, cohérente – pour une fois – avec celle de l’Union Européenne, et qui souhaitait infléchir la politique diamétralement opposée de l’administration Bush12. Peine perdue, on ne peut pas forcer à boire un âne qui n’a pas soif. Fort heureusement, l’administration Obama fait preuve de beaucoup plus d’ouverture.

Un autre présupposé éthique s’introduit inévitablement dans toute analyse économique à horizon séculaire, le traitement des inégalités qui marquent le monde actuel. Dans un monde divisé en États-nations entre lesquels existent des inégalités majeures, les effets de l’évolution climatique sur ces inégalités constituent une autre dimension du problème. Selon que l’on retient l’hypothèse d’une solidarité internationale accrue ou l’hypothèse « chacun pour soi » que sont à même de faire de grands ensembles comme les États-Unis ou la Chine, l’analyse économique ne sera pas la même.

Quelles que soient les hypothèses retenues sur la dimension physique des phénomènes, toute analyse économique conduite dans un horizon séculaire repose inévitablement sur deux présupposés éthiques : le degré de solidarité avec les générations futures et le degré de solidarité entre les États-nations au sein de la société humaine. Que ces présupposés s’insinuent dans les analyses économiques par le biais de subtilités techniques n’enlève rien à leur caractère premier. Ce sont par nature des choix politiques qui créent, entre les résultats de la réflexion économique et les choix politiques une interdépendance. Ils privent les conclusions économiques d’une validité intrinsèque. Ainsi, l’incertitude qui s’attache aux résultats de la démarche scientifique et les divergences qui marquent ceux des études économiques ne sont pas de même nature. L’incertitude scientifique procède d’une imperfection de la connaissance que l’on peut, quelles que soient ses causes, espérer réduire ; les divergences économiques découlent d’a priori éthiques qu’aucun perfectionnement ne saurait éliminer.

Distorsion médiatique, opinion publique et action politique

Nous avons implicitement supposé, dans tout ce qui précède, que l’évolution du climat serait un phénomène progressif. On ne peut totalement écarter l’éventualité de phénomènes catastrophiques. C’est à l’analyse de leurs effets supposés que visait le Pentagone en commandant un rapport sur ce thème à la firme de consultants Global Business Network. Ce rapport s’articule autour de la notion de catastrophe climatique globale et de son impact sur la sécurité des États-Unis13. Le scénario envisagé par les auteurs Peter Schwartz et Douglas Randall : disparition du Gulf Stream, croissance brusque de la fréquence des tornades qui ravagent le Middle West ou des cyclones qui frappent la côte ouest des États-Unis, est très improbable. Il n’en présente pas moins, pour le Pentagone, un certain attrait parce qu’il mettrait en cause la sécurité nationale, ce qui placerait le Pentagone, jusque-là à peu près absent du débat climatique, au premier rang des acteurs. Ce qui nous intéresse, dans cette démarche demeurée sans suite, c’est le retentissement qu’elle a eu non seulement aux États-Unis mais aussi en Europe. Elle offre un exemple de la distorsion que les médias introduisent dans la perception du phénomène climatique par l’opinion publique.

291_10-23_4Car ce que la notoriété est aux scientifiques, l’audience l’est aux médias et, plus encore que pour les scientifiques, l’audience détermine les ressources. Or l’événement, et si possible l’événement dramatique, en est un ressort essentiel. Un cyclone sur la Malaisie ou un tremblement de terre font vendre du papier et monter l’audience des chaînes. Mais l’évolution climatique est pauvre en catastrophes. Elle est même pauvre en manifestations clairement visibles. La réduction de la banquise arctique, la fonte des sols gelés du nord des continents – les pergélisols –, et le retrait des glaciers alpins n’ont guère la nature d’une catastrophe au sens des médias. Aussi la tentation est grande d’attribuer pêle-mêle au changement climatique les catastrophes météorologiques les plus communes : cyclones et tornades, canicules, sécheresse, inondations dont la fréquence et l’intensité seraient renforcées. Les fondements scientifiques de ces renforcements sont très mal assurés. En mettant l’accent sur ces aspects spectaculaires, la communication médiatique peut renforcer la prise de conscience collective, mais elle risque surtout de la fragiliser en la focalisant sur les aspects les plus incertains du phénomène.

À la différence des analyses économiques et des connaissances scientifiques, les choix politiques sont contraints par des conditions d’acceptabilité. Il ne suffit pas de décider, il faut être suivi. Cette dimension du problème revêt des aspects différents dans les pays démocratiques, où un basculement de l’opinion publique peut balayer le gouvernement, dans les pays à régime autoritaire, comme la Chine, où le risque est la montée d’une insurrection et enfin dans les pays où l’État est faible et ne possède pas les moyens d’agir. Dans tous les cas, le critère d’acceptabilité ou de faisabilité détermine les limites de l’action envisageable. Il s’y ajoute un critère de cohérence des lignes d’action avec ce que, dans les pays démocratiques, on peut appeler la ligne politique des partis de pouvoir, c’est-à-dire avec le substrat idéologique en fonction duquel ils rationalisent leurs démarches. Au stade actuel, la réflexion politique, lorsqu’elle s’exprime à l’état pur, ne remet pas en cause les crédos politiques de toutes natures mais construit une logique qui s’applique à s’en accommoder.

Le court essai de Nigel Lawson offre un exemple achevé de cette démarche14. Lord Lawson est un ancien chancelier de l’échiquier du gouvernement Thatcher ; sa coloration politique est clairement connue. Les cibles de son essai, fort élégamment écrit, sont l’IPCC et surtout le rapport Stern. Les cinquante premières pages – environ la moitié du texte – sont consacrées à mettre en relief tous les éléments d’incertitude qui affectent les bases scientifiques du problème. Comme telles – et comment pourrait-il en être autrement – elles n’apportent rien qui ne soit connu. L’auteur, cependant, ne s’est pas avisé que l’incertitude est une arme à deux tranchants. Comme le note très pertinemment Paul Klemperer dans les colonnes du Financial Times : « Une plus grande incertitude signifie que les changements pourraient être moins mauvais que nous ne le craignons, mais elle signifie aussi qu’ils pourraient être bien pires ». Cette vérité générale était déjà implicitement contenue dans la mise en garde formulée, il y a un demi-siècle, par Roger Revelle et Hans Suess : « Les êtres humains se livrent à une expérience géophysique à grande échelle d’une nature telle qu’elle n’aurait pu se produire dans le passé et qu’elle ne pourra pas non plus être reproduite dans le futur »15.

Nigel Lawson organise la seconde partie de son texte autour de deux éléments principaux : les coûts immédiats de la réduction des émissions et le degré de préférence donné à la génération actuelle sur les générations futures, ce que traduit le taux d’actualisation des bénéfices futurs. Son raisonnement comporte une naïveté ; elle ressort clairement du rapprochement entre le doute qu’il exprime sur la possibilité de prévoir l’évolution du climat à très long terme et l’assurance avec laquelle il affirme que « en 2100, la pauvreté, dans une mesure considérable et gratifiante, ne sera plus qu’un souvenir historique »16. Quelle que soit la complexité du système climatique, elle semble moindre que celle de la société humaine.

Quant aux préconisations, elles sont minimales et conçues pour préserver la croissance économique. Mais l’objet essentiel de l’essai de Lord Lawson n’est pas la formulation d’une ligne d’action, il est d’attaquer la « nouvelle religion d’écofondamentalisme et de réchauffement global », une religion qui, très clairement, n’est pas la sienne.

Qui croire ?

Que peut-on tirer, en termes de vision de l’avenir, de cette courte analyse d’un débat chaotique. On peut naturellement discerner des tendances positives – ou plutôt positives selon les uns et négatives selon les autres – efforts politiques dans la ligne du protocole de Kyoto, efforts scientifiques pour réduire les incertitudes, efforts techniques pour maîtriser des technologies critiques comme la séquestration du CO2. On peut aussi identifier des obstacles majeurs comme la détermination d’immenses masses humaines, comme la Chine et l’Inde, à faire prévaloir leurs développements économiques sur les risques que court l’environnement global. La convergence de ces deux facteurs fait que l’on ne peut guère espérer l’émergence d’une action globale. On ne peut guère, non plus, espérer une réduction très rapide des incertitudes scientifiques. Le seul élément qui serait – peut-être – de nature à transformer radicalement la situation serait que la nature s’exprime avec beaucoup plus de brutalité qu’elle ne l’a fait à ce jour. Encore peut-on s’interroger sur le sens de l’effet que cela aurait sur les égoïsmes nationaux.

1 Texte reproduit avec l’aimable autorisation de la revue Futuribles.

2 Claude Allègre, L’imposture climatique ou la fausse écologie, Paris, Plon, 2010, 294 p. Voir aussi : Sylvestre Huet, L’imposteur c’est lui, réponse à Claude Allègre, Paris, Stock, 2010, 188 p.

3 Diamond Jared, Collapse, How Societies Choose to Fail or Survive, Allen Lane, 2005.

4 Mesarovic Mihajlo et Eduard Pestel, Stratégie pour demain, 2e Rapport au Club de Rome, Paris, Seuil, 1974, p 152.

5 En référence au rat Rodilardus, de la fable de la Fontaine (Conseil tenu par les Rats, Livre II, Fable 2) : « Ne faut-il que délibérer, La cour en conseillers foisonne ; Est-il besoin d’exécuter, L’on ne rencontre plus personne » [NDLR].

6 Lindzen Richard, Global Warming : The Origin and Nature of the Alleged Scientific Consensus, Cato Institute, Individual Liberty, Free Market and Peace, Vol.15, No. 2, Spring 1992.

7 Lindzen Richard, Climate of Fear, Global-warming alarmists intimidate dissenting scientists into silence, The Wall Street Journal, 12 avril 2006.

8 Ross Gelbspan, « The Heat is On : The warming of the world’s climate sparks a blaze of denial, » Harper’s magazine, December 1995.

9 Armand Laferrère, « Le paradoxe du réchauffement », Commentaire, n° 120, hiver 2007-2008, pp 945-951.

10 Bjorn Lomborg, Cool it., New York, Alfred A. Knopf, 2007, p.8.

11 Olivier Godard, « L’économie du changement climatique, Le rapport Stern un an après », Futuribles, 334, octobre 2007, pp 25-42.

12 Nicholas Stern, The Economics of Climate Change : The Stern Review, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.

13 Peter Schwartz et Doug Randall, « Imaginer l’inimaginable, Le scénario d’un brusque changement climatique et ses implications pour la sécurité nationale des États-Unis », (traduit de l’anglais par Emmanuel Dauzat), Le Débat, 133, Janvier-Février 2005.

14 Nigel Lawson, An Appeal to Reason, A Cool Look at Global Warming, Duckworth, Overlook, 149 p.

15 Roger Revelle et Hans E. Suess, « Carbon Dioxide Exchange Between Atmosphere and Ocean and the Question of an Increase of Atmospheric CO2 during the past Decades », Tellus, IX, 1, 1957.

16 Nigel Lawson, op. cit., p 25.

Mis en ligne le 25 octobre 2010
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