À propos de la grippe A/H1N1

Le principe de précaution : un principe contre-productif

par Jean-Paul Krivine - SPS n° 290, avril 2010

La récente campagne de vaccination contre la grippe A/H1N1 vient de fournir une nouvelle preuve, s’il en était besoin, du caractère inapproprié, et finalement contre-productif, du principe de précaution. Déjà, lorsque ce principe avait été introduit dans la constitution en 2004, nous soulignions les dérives qui ne manqueraient pas de survenir1, et en particulier la précaution contre le risque juridique suppléant une évaluation raisonnée des rapports bénéfices/risques.

La grippe H1N1 et sa campagne de vaccination ont fait prendre conscience au public et aux décideurs des conséquences graves que pouvait avoir un excès de précaution, cet excès étant auparavant considéré comme bénin. À tort, cependant : que l’on songe aux multiples controverses où, au nom de ce principe de précaution, des tribunaux ordonnent le démontage d’antennes-relais, imputent à des lignes à haute-tension des pathologies dans des élevages2, ou un gouvernement active une clause de sauvegarde contre un maïs génétiquement modifié3, alors que rien dans la connaissance scientifique ne vient à l’appui de ces décisions.

Sur le plan des bases sanitaires, la campagne de vaccination était justifiée, rappelle l’Académie nationale de médecine dans un récent communiqué4 (voir encadré). Il est toujours aisé de « prédire après coup » et de tirer maintenant toutes sortes de conclusions sur ce qu’il aurait fallu prévoir quant à la virulence du virus et à sa propagation.

Mais à cause de la pollution des esprits par l’idée extensive de précaution, un nombre de doses déraisonnable a été commandé, sans négocier un marché « par étapes », au fur et à mesure de l’avancée des connaissances sur cette nouvelle pandémie : « tout plutôt que de manquer de vaccins » semble avoir été le maître mot des décideurs, plus inquiets du risque judiciaire et médiatique que de la gestion rationnelle d’une crise de santé publique.

C’est pour la même raison que le Ministère de la santé a mis en place le système calamiteux de vaccination que l’on a vu : précaution d’un contrôle absolu sur la vaccination, écartant ainsi du dispositif, dans un premier temps, les médecins généralistes (lequel dispositif, plus ou moins improvisé, s’est révélé un contrôle très défaillant).

Enfin, c’est en partie à cause d’une présentation dévoyée du principe de précaution (montée en épingle de risques vaccinatoires hypothétiques, sans peser les avantages) que nombre de gens ne se sont pas fait vacciner, y compris, hélas, ceux qui ont été emportés par la maladie.

Au final, c’est l’utilité même de la vaccination qui s’est trouvée mise en cause aux yeux d’un grand nombre de concitoyens, et cette gestion désastreuse n’a pu qu’apporter de l’eau au moulin des ligues anti-vaccinales.

À propos du principe de précaution

Les tribunaux, en se fondant sur le principe de précaution ou en s’inspirant de lui, ont pris des décisions qui remettent en cause l’expertise scientifique. Le tribunal d’Orléans a, en 2005, relaxé 42 faucheurs d’OGM au motif « qu’ils ont commis l’infraction de dégradation volontaire pour répondre à l’état d’une nécessité résultant de cette situation de danger ». Le tribunal considérait ainsi que les OGM créaient un danger, à l’encontre de l’ensemble des rapports scientifiques, français (notamment celui de l’Académie de Médecine présenté par Alain Rérat), européens et internationaux qui concluent à l’innocuité des OGM, et bien que deux milliards de personnes qui consomment régulièrement des OGM en Amérique et en Asie n’aient ressenti aucun trouble. Au demeurant, les bovins français nourris avec du soja OGM importé sont en parfaite santé.

Les tribunaux d’Orléans, de Carpentras et d’Angers ont ordonné le démantèlement d’antennes de retransmission de téléphonie mobile en raison des troubles que des champs magnétiques de faible intensité et de basse fréquence auraient induit chez des personnes hypersensibles, bien que ces personnes hypersensibles aient été incapables de distinguer, l’exposition réelle à des champs magnétiques du simulacre d’une telle exposition. Devant l’Académie, André Aurengo, a dénoncé, en mars, puis en décembre 2009, les erreurs sur lesquelles sont fondés ces jugements qui remettent en cause les fondements de l’expertise médicale.

Maurice Tubiana est Professeur émérite à l’Université Paris Sud Orsay, Directeur honoraire de l’Institut Gustave Roussy à Villejuif, Président honoraire de l’Académie nationale de médecine et membre de l’Académie des sciences. Maurice Tubiana est également membre du comité d’honneur de l’Union rationaliste.

Rappelons enfin que, dès 1999, le gouvernement, sous l’emprise du principe de précaution, avait arrêté la vaccination systématique contre l’hépatite B dans les écoles sur la foi de rumeurs faisant craindre l’induction de scléroses en plaque. Bien que les études effectuées n’aient pas confirmé ce risque, cette vaccination n’a pas été reprise si bien qu’à peine 25% des adolescents français sont vaccinés contre plus de 85% dans les autres pays de l’UE, ce qui laisse prévoir des conséquences sanitaires graves.

Le plus grave n’est pas là, le principe de précaution a amplifié les réticences à l’égard de la science et la peur des innovations techniques à un moment où celles-ci sont indispensables à la sauvegarde de l’économie.

Maurice Tubiana

Extrait d’un texte publié dans La lettre (Académie nationale de médecine), n°40, janvier 2010.

A/H1N1, A(H1N1)v... Le « v » est le terme « variant » à l’intérieur des virus H1N1 (car il y en a d’autres). C’est la façon reconnue par les virologues et l’OMS de désigner cette souche de virus grippal.

1 Voir Principe de précaution. Et le risque de ne pas faire ?, SPS n° 264 octobre 2004.

2 Voir Comment les animaux perçoivent les champs magnétiques, SPS n° 285, avril 2009.

3 Quelles leçons tirer de « l’affaire du MON810 » ?, SPS n° 281, avril 2008

4 Communiqué adopté le 9 février 2010.

Mis en ligne le 23 juin 2010
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