L’Atlantide retrouvée ? Enquête scientifique autour d’un mythe

Jacques Collina-Girard. Belin – Pour la Science, 2009, 224 pages, 18,50 €

Note de lecture de Philippe Le Vigouroux - SPS n° 288, octobre 2009

Jacques Collina-Girard est géologue, spécialiste de géologie sous-marine, à l’Université de Provence. Une de ses découvertes, publiée en 2001 dans les Comptes Rendus de l’Académie des Sciences, avait alors trouvé dans les médias l’écho lié aux mystères et au fantastique : on aurait retrouvé la mythique Atlantide de Platon. Bien sûr, l’archéologie fantastique n’est pas son domaine et c’est en géologue qu’il avait présenté ses travaux à nos lecteurs1. Sa conclusion : les fonds marins à l’ouest de Gibraltar présentent des caractéristiques compatibles avec l’engloutissement d’une île qui pourrait correspondre à la fameuse Atlantide décrite par Platon dans le Timée et le Critias.

Huit ans plus tard, notre auteur propose à un public plus large, dans un livre accessible, les résultats d’une enquête approfondie mobilisant les connaissances actuelles dans divers domaines tels que la géologie, la préhistoire, l’anthropologie et l’ethnologie.

Dans une première partie, après avoir précisé « ce que l’Atlantide n’est pas et que tout le monde croit et ce que l’Atlantide est, et ce que, en général, tout le monde ignore  », Jacques Collina-Girard présente les trois opinions exprimées sur l’Atlantide de Platon : (1) tout serait historique dans le récit de Platon ; (2) Platon aurait tout inventé et son récit ne serait qu’une allégorie politique (c’est la position défendue par Antoine Thivel dans notre dossier de 2001, ou encore par Pierre Vidal-Naquet) ; (3) le mythe de l’Atlantide serait une fiction construite à partir d’événements géologiques bien réels.

C’est cette troisième position que défend J. Collina-Girard avec un argumentaire soigné qui l’amène à confronter le récit de Platon aux connaissances acquises au cours du 20e siècle, en particulier aux reconstructions paléoclimatiques de l’Europe depuis quelques dizaines de milliers d’années.

Validant la localisation des colonnes d’Hercule citées par Platon au niveau du détroit de Gibraltar, il montre que cette région présente des caractéristiques géologiques compatibles avec la géographie de l’Atlantide et de ses environs décrite par Platon mais aussi avec la chronologie indiquée par le philosophe : il y a près de 11600 ans, la fin de la dernière période glaciaire a entraîné une élévation du niveau de la mer, et des tremblements de terre ont affecté la région de Gibraltar. Un ensemble d’îles situées à l’ouest de l’actuel détroit, émergées il y a 12000 ans, se sont retrouvées englouties, la principale d’entre elles (l’île du Cap Spartel), se trouvant enfoncée d’une quarantaine de mètres sous le niveau de la mer (actuel banc Majuan).

L’enquête de J. Collina-Girard ne s’arrête pas à ces données géologiques. En effet, pour rendre compte de ces bouleversements, il faut des témoins : l’enquête s’oriente donc vers les traces préhistoriques rencontrées dans cette région. Les données de l’archéologie montrent l’apparition de la culture ibéromaurusienne sur les côtes africaines au moment où disparaît la culture gravettiennes sur les côtes européennes. L’auteur envisage le passage des techniques entre les deux continents grâce à la navigation primitive qu’il juge possible. Ces civilisations de la fin du paléolithique supérieur engagent l’humanité dans la voie des chasseurs-cueilleurs partiellement sédentarisés du néolithique. Ces témoins ont vécu la montée du niveau des mers associée aux bouleversements sismiques. Reste à montrer enfin que la description de tels événements a pu être transmise sur près de 10 000 ans, par voie orale, jusqu’à ce que les Égyptiens puissent en transmettre le récit à Solon qui le rapportera en Grèce. C’est cette possibilité que J. Collina-Girard argumente dans une dernière partie de son enquête. C’est sans doute la partie la plus difficile à valider au regard de la dizaine de millénaires à franchir à travers les générations.

Loin des fréquents ouvrages d’archéologie fantastique d’inspiration plus ou moins ésotérique, nous avons ici la démarche d’un scientifique qui appuie son argumentaire sur un large corpus scientifique, faisant appel aux données de diverses disciplines. Jacques Collina-Girard reconnaît la difficulté de valider son hypothèse de départ. C’est avec clarté et dans un réel souci pédagogique (le texte est agrémenté d’illustrations explicatives appropriées) qu’il nous entraîne dans sa palpitante enquête pluridisciplinaire, apportant les éléments qui permettent d’étayer son hypothèse.

1 SPS a consacré un dossier à l’Atlantide dans son numéro 250 de décembre 2001, avec deux articles : « Entre légende et utopie, l’Atlantide vue par un helléniste » par Antoine Thivel et « L’Atlantide entre mythe et géologie » par Jacques Collina-Girard. Dans le numéro 263 de juillet 2004, l’approche scientifique du sujet était traitée dans la rubrique Hier et aujourd’hui : « L’Atlantide ? Affaire de scientifique ! » par Philippe Le Vigouroux.

Mis en ligne le 1er novembre 2009
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