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Le temps médiatique et celui de la science

Publié en ligne le 16 octobre 2020 -
Ce texte de Jean-Paul Krivine, président de l’Association française pour l’information scientifique, a été publié dans le journal L’Humanité daté du 15 octobre 2020 dans le cadre d’une double page « Débats et controverses » consacrée au thème « Les médias traitent-ils bien les sciences ? ».

Étaient également invités à s’exprimer :

  • Jean-Marc Lévy-Leblond, Professeur émérite de l’université de Nice, physicien, essayiste et éditeur.
  • Étienne Ghys, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences.
  • Dorothée Browaeys, Présidente de TEK4life, journaliste scientifique

La méthode scientifique ne reconnaît pas d’autre autorité que les faits. Les connaissances scientifiques ne sont donc soumises à aucune idéologie et ne véhiculent aucune valeur. Ainsi, la science a une portée universelle : elle permet de faire des constats objectifs et d’essayer de mieux comprendre le monde qui nous entoure. Si l’expertise scientifique permet d’éclairer la prise de décision, cette dernière relève de choix de société : la science dit « ce qui est », mais elle ne dicte pas « ce qui doit être ».

Les médias éclairent le débat public dans l’ensemble de ces dimensions. Pourtant, régulièrement, on peut constater une restitution partiale de « ce qui est », souvent sous l’influence d’un biais idéologique ou pour la défense d’intérêts particuliers. Les avis des agences de sécurité sanitaire et environnementale et ceux des sociétés savantes sont occultés ou minimisés au profit d’une étude isolée, d’un scientifique en marge, d’un militant présenté comme « expert » ou encore d’un porteur d’intérêts économiques. Or l’état des connaissances ne saurait être un supermarché où chacun choisirait ce qui lui plaît en fonction des sujets traités (climat, vaccins, homéopathie, produits phytosanitaires, OGM, ondes électromagnétiques, etc.).

Ainsi, il y a quelques années, l’étude du Pr Gilles-Éric Séralini sur la prétendue nocivité d’un maïs OGM, très contestée dès sa parution, avait été largement médiatisée avant d’être définitivement invalidée. Pourtant, elle continue d’être relayée, notamment dans des émissions de télévision à forte audience. Plus récemment, les propos de Didier Raoult sur l’hydroxychloroquine, qui s’appuient sur des études à la méthodologie extrêmement faible ou sur de simples intuitions personnelles, continuent d’avoir l’honneur de certains médias sans que soit rappelé que la quasi-totalité des agences sanitaires du monde excluent le recours à cette molécule.

Le faible nombre de journalistes scientifiques dans les rédactions est parfois invoqué comme explication à ces dérives. En réalité, c’est d’abord la déontologie et le respect des méthodes d’enquête et de restitution qui font la qualité du travail journalistique. Des journalistes non scientifiques font un traitement remarquable de certains sujets, en dialogue avec des experts du domaine, là où certains journalistes scientifiques de grands médias les traitent de façon idéologique. Les connaissances scientifiques ne dépendent pas de valeurs éthiques ou d’opinions et ne peuvent servir d’armes à aucune cause.

Le paysage de l’information scientifique a largement évolué ces dernières années. Des médiateurs scientifiques, mais aussi des vulgarisateurs – blogueurs, vidéastes et podcasteurs – tentent de diffuser les connaissances scientifiques en les rendant accessibles au plus grand nombre. Beaucoup le font avec rigueur et talent. Les vilipender dans un réflexe de défense corporatiste du journalisme traditionnel serait contre-productif.

La crise sanitaire que nous traversons nous rappelle que le temps médiatique ou politique n’est pas le temps de la science. Rendre compte en temps réel d’une science en train de se faire, avec ses essais, ses erreurs et ses incertitudes, dans un contexte où les citoyens et les politiques attendent des réponses tranchées et définitives est tâche complexe. Plus que jamais, il importe de garder en tête que ce qui fonde la méthode scientifique, c’est, certes, ses doutes, mais aussi sa rigueur et ses résultats consolidés.


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L' auteur

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis (2019). Ingénieur (...)

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