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La zététique ou l’art du doute

Publié en ligne le 4 décembre 2019 - Zététique et esprit critique - Zététique
Ce texte est issu du dossier « La Zététique » publié dans Tangente n° 187, mars-avril 2019. Avec les aimables autorisations de l’auteur et de l’éditeur.

Depuis quelques années, la zététique a fait son entrée dans les cursus scientifiques de certaines universités. Contrairement à ce que l’on pense souvent, la démarche va bien au-delà de la simple étude des phénomènes paranormaux... « Zététique » vient du grec zêtêin, qui signifie « chercher ». Ce curieux vocable se trouve en fait dans tout bon dictionnaire français depuis de nombreuses années, voire depuis des siècles. Ainsi dans le Larousse de 1876 on peut lire :  « Zététique : se dit des méthodes de recherches scientifiques : méthode zététique. » Pour Émile Littré, en 1872, la zététique est la  « méthode dont on se sert pour pénétrer la raison des choses », quand cette entrée renvoie à  « qui cherche les raisons des choses » dans le Dictionnaire des arts et des sciences de Thomas Corneille de 1694.

Le doute comme un moyen, non comme une fin

Enseignée dès l’Antiquité, la zététique est donc basée sur le refus de toute affirmation dogmatique. Ce flambeau a été repris au début des années 1980 pour expliciter ce qu’est la démarche scientifique en élaborant, comme support motivant pour des étudiants, une approche scientifique des phénomènes « paranormaux » (voir l’encadré). Mais la zététique ne se restreint évidemment pas à ce seul domaine. Elle constitue un pilier fondamental du développement de l’esprit critique au service de l’ensemble des citoyens car ses règles d’or sont la base de tout traité « d’autodéfense intellectuelle ». Ce qu’en disait Pierre Larousse dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle semble devoir être rappelé :  « Le nom de zététiques, qui signifie chercheurs, indique une nuance assez originale du scepticisme : c’est le scepticisme provisoire, c’est presque l’idée de Descartes considérant le doute comme un moyen, non comme une fin, comme un procédé préliminaire, non comme un résultat définitif ».

Autrement dit, cela peut se résumer sous l’expression « l’art du doute ». La zététique considère le doute comme un procédé, une pratique, un art d’après la propre définition du mot art qui est  « l’ensemble des moyens, des procédés, des règles intéressant une activité, une profession », acception... presque malheureusement oubliée de nos jours ! D’ailleurs, Pierre Larousse regrettait que le terme « zététiques » soit restreint, non par le sens mais par l’usage, aux sceptiques seuls, alors qu’il pourrait légitimement être le  « terme général désignant tous les chercheurs de la vérité dans tous les domaines. »

Jeune femme dans le salon,Félix Armand Heullant (1834-1905)

À noter que le terme existait également dans d’autres langues, mais qu’à l’étranger le vocable n’a pas toujours été utilisé à bon escient. Ainsi, fondée dans le dernier quart du XIXe siècle, une revue anglaise titrée The Zetetic (titre repris au XXe siècle) soutenait la théorie de... la Terre plate !


Psychokinèse versus relativité

La création du tout premier enseignement de zététique à l’université a fait suite à l’enquête « Psychokinèse vs. Relativité » menée par Henri Broch en 1982-83 au niveau des DEUG scientifiques de l’université Nice Sophia Antipolis (Alpes-Maritimes) et dont les résultats étaient particulièrement surprenants. Il s’agissait, pour les étudiants, de se prononcer sur le degré de validité de deux phénomènes, « Torsion de cuillères par le pouvoir de l’esprit » et « Dilatation relativiste du temps ». Le premier est « prouvé scientifiquement » pour 68 % d’entre eux contre seulement 18 % pour la relativité qui, elle, relève, pour 52 % des réponses, de « la pure spéculation théorique ». Un enseignement spécifique sur la question scientifique était devenu plus que nécessaire !

Pour Henri Broch, le terme zététique s’imposait :  « Lors de la création de mon enseignement de méthodologie scientifique, j’ai choisi ce terme qui, au-delà de son sens, correspondant parfaitement à la méthode que je voulais détailler, permettait en plus de capter l’oreille des étudiants. » Et c’est dans ce cadre que le support des phénomènes « paranormaux » a pris de l’importance.

Mais un cours de zététique est d’abord un cours de méthodologie scientifique. Il est par exemple fondamental de savoir manier les ordres de grandeur et de pouvoir évaluer l’incertitude d’une mesure :  « L’incertitude sur une donnée est tout aussi importante que la donnée elle-même puisqu’elle décide de la fiabilité que l’on peut accorder à cette donnée et, par voie de conséquence, de la fiabilité à accorder à l’hypothèse ou à la théorie reposant sur ce résultat. » En statistique, il s’agira, entre autres, de faire la différence entre corrélation et causalité, d’être vigilant à certains pièges et paradoxes communs.

Un autre exemple : connaître les lois d’échelle permet de comprendre pourquoi des humanoïdes de 10 m de haut ou de la taille d’un champignon ne peuvent exister sur notre planète, pourquoi la majorité des petits animaux sont à sang froid ou pourquoi les capacités extraordinaires de certains insectes sont en fait totalement ordinaires à leur échelle.

Apprendre à penser

Dans son Avertissement sur l’ensemble de ses leçons pendant le semestre d’hiver de 1765 à 1766, le philosophe Emmanuel Kant expliquait l’importance d’un processus dynamique de recherche d’informations, en précisant que l’on ne doit à aucun moment enseigner des pensées mais bien plutôt apprendre à penser. On ne doit pas porter l’élève, disait-il, mais bien plutôt le conduire si l’on désire qu’à l’avenir il soit en état de marcher de lui-même. Et Kant concluait on ne peut plus clairement :  « La méthode propre de l’enseignement philosophique est la zététique. »

Le support du paranormal

L’objectif, en utilisant le paranormal comme support de réflexion, est de pouvoir faire mémoriser plus facilement les règles scientifiques de base – les facettes et les effets (voir encadré « Les règles d’or ») – et surtout de mettre les personnes en capacité de se les « approprier » pour les appliquer concrètement en situation. Car là est l’essentiel, bien au-delà de toute discussion épistémologique à mener sur le sujet. Quel serait en effet l’intérêt réel d’un pouvoir ou d’un savoir qui ne serait pas opératoire ? Ainsi, même si l’approche présente de nombreuses difficultés, l’action vise à définir des critères permettant, si possible, de différencier les champs cognitifs afin d’établir – de tenter d’établir – une démarcation formelle entre science, non-science et pseudoscience.

« Qu’est-ce que la vérité ? », Le Christ et Pilate, Nikolai Ge (1831-1894)

Mais la zététique ne se restreint pas au domaine des pseudosciences comme cela est trop souvent supposé : elle s’intéresse par définition à tous les domaines de la connaissance. Le lecteur est renvoyé aux exemples de thématiques un peu plus « sociales » traitées via quelques vidéos courtes de Lazarus-Mirage [1], ainsi qu’aux thèmes couverts par les écrits de la collection zététique « Une chandelle dans les ténèbres » aux éditions book-e-book.

Les règles d’or de la zététique, ces règles de recherche et de vérification d’une information, sont des aides efficaces permettant de s’assurer de la validité d’une démarche, d’une affirmation ou d’un résultat... mais elles ne garantissent en rien un « succès » final. En effet, une recherche n’est pas simplement dirigée par (ou soumise à) des règles. Elle nécessite également un soupçon d’intuition, un zeste d’inventivité et une bonne dose d’imagination !


TANGENTE – L’aventure mathématique
Éditions Pôle, numéro 187 (mars-avril 2019), 52 pages, 6,80 €

La revue centrée sur la vulgarisation des mathématiques consacre, dans ce numéro, un dossier d’une vingtaine de pages à la « Zététique, l’art du doute scientifique ». Henri Broch y rappelle que la zététique, cet art du doute considéré non comme une fin mais comme un moyen, se fonde sur le refus de toute affirmation dogmatique. C’est finalement la démarche du chercheur qui met en œuvre son esprit critique quant aux faits et aux informations auxquels il est confronté. Dans ce cadre, le paranormal est une bonne entrée et les mathématiques, – probabilités et statistiques – permettent de montrer que les pouvoirs revendiqués par certains restent dans le champ de l’aléatoire.
Jean-Christophe Novelli explique comment « faire parler » un texte, comme la Bible, pour y découvrir des messages codés « troublants » sur l’actualité ou l’histoire récente. Daniel Justens alerte sur les interprétations fallacieuses qui peuvent être faites de données chiffrées.

Enfin, pour les férus de mathématiques, signalons que ce numéro comporte aussi un dossier qui vous permettra de tout savoir sur les « enveloppes de droites ».

Philippe Le Vigouroux

Retrouvez l’intégralité du dossier sur la zététique dans le numéro 187 de la revue Tangente. À commander en ligne sur :infinimath.com/librairie
Le site de la revue tangente :tangente-mag.com

Les règles d’or

Les « règles d’or » de la zététique amènent à conduire une réflexion sur la forme autant que sur le fond. Elles sont de deux types : les facettes et les effets.

Les facettes sont ce qu’il convient de faire face à une information, l’attitude intellectuelle à adopter. Quelques principes de bases sont à garder à l’esprit : « quantité n’est pas qualité », « l’analogie n’est pas une preuve », « l’inexistence de la preuve n’est pas preuve de l’inexistence », « la non-impossibilité n’est pas un argument d’existence », « le bizarre est probable », « la force d’une croyance peut être immense »...

Les effets sont ce qu’il faut essayer de détecter. En voici deux.

  • La démarche scientifique va d’un ensemble de faits vérifiés vers des conclusions (peut-être provisoires). À l’inverse, l’effet bipède consiste, à partir d’un fait que l’on veut montrer, à déterminer des présupposés qui pourraient y conduire. Ainsi,  « l’existence des pantalons prouve que Dieu a voulu que nous soyons des bipèdes ».
  • L’effet cerceau (raisonnement circulaire) est illustré par le petit dialogue suivant.
    • Henri Broch : « Comment savez-vous que le sujet a utilisé la perception extrasensorielle ? »
    • Parapsychologue : « Parce qu’il a obtenu des résultats nettement supérieurs à ceux que donne le hasard » […].
    • Henri Broch : « Et comment votre sujet a-t-il obtenu des résultats dépassant ceux du hasard ? »
    • Parapsychologue : « Il a utilisé la perception extrasensorielle. »

Pour approfondir

L’art du doute ou comment s’affranchir du prêt-à-penser,
Broch H, book-e-book, 2008.

Les ressources du site sites.unice.fr/site/broch


Et si, in fine, on bute tout de même encore sur quelque chose, il ne faut pas hésiter à différer son jugement et laisser la question en suspens. Car, contrairement à ce que l’on pense souvent, la zététique nous enseigne que le point d’interrogation n’est pas une marque d’ignorance, c’est une marque de sagesse.

L’enseignement de la zététique a de nos jours essaimé depuis Nice et sa création au début des années 1980. Des cours sont désormais dispensés dans d’autres établissements (dont une dizaine d’universités), en France et à l’étranger. On ne peut que souhaiter que cette diffusion s’élargisse encore car elle est plus que nécessaire à notre époque... Cet enseignement devrait nous inciter à méditer ce que le dramaturge et pacifiste George Bernard Shaw rappelait déjà il y a plus d’un siècle, à savoir que ce n’est pas l’incrédulité qui est dangereuse dans notre société, c’est la croyance.

Référence

^[1] Expériences transmédias de Jean P. et Broch H. Sur lazarus-mirages.net


Publié dans le n° 329 de la revue


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L' auteur

Henri Broch

Docteur ès sciences et professeur émérite de l’université Nice Sophia Antipolis.

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