La philosophie derrière la pseudoscience

par Mario Bunge, traduit par Jean Günther — SPS n° 275, décembre 2006 et 276, mars 2007

La philosophie sous-jacente de chaque entreprise intellectuelle est souvent bien révélatrice. Par exemple la science implique six idées philosophiques qui diffèrent complètement de celles qui sont derrière les pseudosciences. L’évaluation de la philosophie que l’on peut trouver à la base d’un domaine de pensée nous ouvre la voie qui nous permet d’en juger la valeur.

José López-Rega était l’âme damnée du général Perón en plein déclin intellectuel, puis celle de son épouse, Isabelita, qui lui succéda. Il fut chanteur raté, policier, garde du corps, auteur de livres à succès sur les vedettes, leurs affaires financières et amoureuses, etc.. Il croyait à l’occultisme, aux influences astrales et pratiquait la magie noire. Il s’estimait capable de manipuler les esprits.

Il tenta même de transférer l’âme du défunt Juan Perón dans la peu intelligente Isabelita. Mais ce fut un échec (voir Martinez 1989).

López-Rega ne philosophait pas, mais il avait, comme tout le monde, des points de vue philosophiques : les mythes de l’âme immatérielle, la connaissance par les voies paranormales, l’existence d’êtres surnaturels. Ces croyances étaient à la base de sa conviction d’être en mesure d’influer sur la conduite des autres par son pouvoir mental et d’entrer en contact avec des puissances supérieures. Ces croyances et ces pratiques lui donnaient en retour la confiance en soi, le prestige, l’autorité lui permettant de mener à bien ses sinistres manœuvres politiques. Entre autres il organisa un escadron de la mort responsable d’innombrables tortures et assassinats d’opposants politiques dans la période 1973-1976, pendant laquelle il était au sommet de sa puissance politique. Ce ministre du bien-être public, surnommé El Brujo (« le sorcier ») était soutenu par des mythes philosophiques millénaires.

Mario Bunge est l’auteur de très nombreux articles et de plusieurs ouvrages de physique et de philosophie des sciences. Il est par ailleurs membre du CSICOP, l’équivalent américain de l’AFIS. Cet article a été publié en anglais dans le Skeptical Inquirer et est reproduit ici avec l’autorisation de l’éditeur et de l’auteur1. Malgré sa longueur et son côté parfois technique, il nous a semblé important de donner au lecteur francophone accès à ce texte très important et intéressant pour le rationaliste ou le sceptique.

Chaque entreprise intellectuelle, respectable ou non, possède une philosophie sous-jacente, et, en particulier, une ontologie (une théorie de l’être et du devenir) et une épistémologie (une théorie de la connaissance). Par exemple la philosophie derrière la biologie de l’évolution est le naturalisme (ou matérialisme) avec le réalisme épistémologique, c’est à dire l’idée que le monde existe par lui-même et peut être étudié. Cela contraste avec la philosophie qui est derrière le créationnisme (traditionnel ou « scientifique »), qui est le surnaturalisme (la plus ancienne variété d’idéalisme) avec l’idéalisme épistémologique (qui implique le mépris des tests empiriques).

Il est certain que la plupart des scientifiques, ou des tenants des pseudosciences, ignorent qu’ils soutiennent quelque point de vue philosophique que ce soit. Ils n’aiment pas qu’on leur dise qu’ils le font quand même. Et les plus connus et respectés des philosophes des sciences actuels, à savoir les positivistes logiques et les disciples de Popper2, enseignent que la science et la philosophie sont disjointes et n’ont pas d’intersection. Mais cette vue est fausse. Nul ne peut s’empêcher d’employer de nombreux concepts philosophiques, tels que ceux de réalité, de temps, de causalité, de hasard, de connaissance, et de vérité. Et de temps en temps chacun côtoie des problèmes philosophiques : la nature de la vie, de l’esprit, des objets mathématiques, de la science, de la société, du bien. De plus la tentation de rester neutre est dangereuse, car elle masque les pièges philosophiques qui guettent les scientifiques de bonne foi, et les dissuade d’utiliser explicitement des outils philosophiques dans leurs recherches.

Comme il n’y a pas de consensus sur la nature de la science, et encore moins de la pseudoscience, je vais examiner les philosophies qui se cachent derrière la psychanalyse et la psychologie algorithmique3

1. Science : la vraie et la fausse

Nous ne parlerons que des sciences et pseudosciences qui traitent de faits, naturels ou sociaux. Nous ne parlerons donc pas des mathématiques, sauf en tant qu’outil pour explorer le monde réel. Il est clair que ce monde peut être exploré par des voies scientifiques ou non scientifiques. Dans chaque cas, une telle exploration, comme toute activité humaine consciente, implique une certaine approche, à savoir un ensemble d’hypothèses d’ordre général, des connaissances de base sur ce que l’on explore, un objectif, des moyens, des façons de procéder.

En un sens, les hypothèses générales, le savoir acquis sur les faits à explorer, l’objectif visé, imposent conjointement les moyens et méthodes à employer. Par exemple, si on explore l’esprit, si celui-ci est vu comme une entité immatérielle, et si l’objectif est de comprendre de façon traditionnelle les processus mentaux, alors le mieux est de se lancer dans de la pure spéculation. En se basant sur des hypothèses idéalistes sur la nature de l’esprit, il serait aberrant d’essayer de le comprendre en explorant le cerveau.

Mais si les processus mentaux sont supposés se dérouler dans le cerveau, et si l’on en cherche les mécanismes sous-jacents, alors la méthode scientifique, surtout dans ses aspects expérimentaux, est incontournable (c’est la base philosophique rationnelle des neurosciences). De ce fait le choix fait par un scientifique d’étudier ou non le cerveau pour comprendre l’esprit dépend complètement de sa philosophie plus ou moins implicite de l’esprit.

Pour se lancer dans une recherche on va choisir un domaine (D) de faits, puis, successivement, poser (ou considérer comme acquises) certaines hypothèses générales (G) à leur sujet, réunir une base (B) de savoir existant sur les éléments de (D), décider d’un but à atteindre (A), et enfin, à la lumière de qui précède, déterminer la bonne méthode (M) pour étudier (D). De ce fait un projet (p) quelconque de recherche peut être schématisé par le quintuplet ordonné p=(D, G, B, A, M). Cette liste va servir à garder trace de qui est essentiel en formulant les définitions ci-après.

Une investigation scientifique d’un domaine de faits (D) s’assure que ces faits sont matériels, obéissent à des lois, et peuvent être examinés, ce qui s’oppose à immatériels (en particulier surnaturels), sans lois, ou non examinables ; l’investigation est basée sur une base de découvertes antérieures (B), et menée avec comme but principal à atteindre la description et l’explication des faits en question (A) avec l’aide de la méthode scientifique (M). Celle-ci peut à son tour être décrite sommairement comme la séquence : choix des connaissances de base ; définition du ou des problèmes ; solution d’attente (par exemple hypothèse ou technique expérimentale) ; évaluation des résultats de tests ; correction ultérieure des étapes précédentes ; et enfin collecte des nouveaux problèmes posés par ce qui a été trouvé.

Contrairement à ce que l’on croit souvent, la méthode scientifique n’exclut pas la spéculation : elle se borne à discipliner l’imagination. Il ne suffit pas, par exemple, de produire un modèle astucieux comme le font les économistes mathématiciens. La cohérence, la sophistication, la beauté ne sont pas l’essentiel dans un travail scientifique, car on espère que le produit final correspondra à la réalité, et renfermera donc une part de vérité. On ne reproche pas aux pseudoscientifiques d’être imaginatifs, mais de laisser vagabonder leur imagination. Les spéculations débridées ont leur place dans l’art, pas dans la science.

La méthode scientifique présuppose que tout peut, en principe, être débattu et que tout débat scientifique doit être logiquement valide (même si on ne fait pas appel explicitement à des règles ou à des principes logiques). Cette méthode implique aussi deux notions sémantiques fondamentales : la plausibilité et la vérité. On ne peut étudier des absurdités, ce qui empêche de pouvoir prouver leur fausseté (Pensez à utiliser la définition que donne Heidegger du temps : « la maturation de la temporalité », pour calculer ou mesurer le temps nécessaire pour voler d’un endroit à un autre). De plus la méthode scientifique ne peut être employée dans un vide moral. En effet elle nécessite des fondamentaux éthiques, que Robert K.Merton (1973) définit comme l’universalisme, le désintéressement, le scepticisme organisé, et le communautarisme épistémique (le partage des méthodes et des résultats).

Enfin, on peut définir quatre traits caractéristiques de toute science authentique : modifiabilité, compatibilité avec les savoirs connus, intersection partielle avec au moins une autre science, et évaluation par la communauté scientifique.

La première condition découle du fait qu’il n’y a pas de science vivante sans recherche, et que la recherche peut enrichir ou corriger nos savoirs. La science est éminemment modifiable. Au contraire, les pseudosciences et leur arrière-plan idéologique sont stagnants (comme la parapsychologie) ou se modifient par suite de conflits entre factions (cas de la psychanalyse).

La deuxième condition peut être redéfinie ainsi : pour mériter d’être prise en compte par la communauté scientifique, une idée ne doit être ni évidente ni tellement exotique qu’elle est en contradiction avec la plus grande part des savoirs acquis. Cela est nécessaire non seulement pour éliminer les spéculations sans fondement, mais aussi pour rendre cette nouvelle idée compréhensible et évaluable. En effet la valeur d’une hypothèse ou d’une expérience sera jaugée en partie par sa compatibilité avec ce que l’on sait par ailleurs (par exemple la télékinésie est rendue douteuse car elle viole la conservation de l’énergie). On notera que les principes d’une pseudoscience peuvent être appris en quelques jours alors que ceux d’une vraie science peuvent occuper toute une vie, en raison de la masse des savoirs acquis qu’il faut avoir assimilé.

La troisième condition, qui est d’utiliser ou de nourrir d’autres champs de recherche, découle du caractère quelque peu artificiel de la classification des sciences. Par exemple, l’étude de la mémoire fait-elle partie de la psychologie, des neurosciences, ou des deux ? Et quelle est la discipline qui étudie la distribution de la richesse : la sociologie, l’économie, ou les deux ? Du fait des ces recouvrements partiels et de ces interactions, l’ensemble de toutes les sciences constitue un système. Au contraire les pseudosciences sont solitaires.

La quatrième condition, l’évaluation par les pairs, signifie que les chercheurs ne sont pas dans un vide social mais sont sensibles aux stimulations et aux inhibitions des autres, même s’ils ne les connaissent pas personnellement. Ils reçoivent des problèmes et des résultats et sont ouverts aux critiques ; s’ils ont quelque chose d’intéressant à dire ils écoutent les opinions des autres, qu’ils les aient ou non sollicitées. Ce mélange de coopération et de compétition permet de définir des problèmes, de valider et de diffuser des résultats ; cela fait de la recherche scientifique une entreprise auto-entretenue car elle génère d’elle-même doutes et corrections. La particularité de la science n’est pas tellement d’atteindre une vérité que d’être désireuse et capable de détecter et de corriger les erreurs. Après tout le savoir quotidien contient des vérités évidentes qui ne sont le résultat d’aucune recherche scientifique.

Voilà ce qui définit les traits d’une science basée sur les faits, qu’elle soit naturelle, sociale, ou bio-sociale. (Voir pour plus de détails Gardner 1983, Wolpert 1992, Bunge 1998a, et Kurtz 2001). Au contraire un traitement pseudoscientifique d’un domaine de faits viole au moins l’une des conditions ci-dessus, tout en se proclamant scientifique. Il peut être incohérent, se baser sur des idées peu claires. Il peut assumer la réalité de faits imaginaires, comme l’enlèvement par des extra-terrestres, la télékinésie, les gènes auto-réplicants ou égoïstes, ou les idées innées. Il peut postuler que les faits en question sont immatériels, non examinables, ou les deux. Il peut manquer de bases fondées sur des résultats antérieurs. Il peut se livrer à des opérations empiriques complètement biaisées, tels les tests de la tache d’encre, ou il peut ne pas comporter de groupes de contrôle. Il peut falsifier les résultats des tests, ou même se dispenser de tout test empirique.

Par ailleurs les pseudosciences n’évoluent pas, ou, si elles le font, elles ne changent pas comme suite à une recherche. Elles sont isolées des autres disciplines, même si parfois elles se métissent avec d’autres fausses sciences, comme le montre l’astrologie psychanalytique. Et loin d’accepter la critique, elles tentent de geler les croyances. Leur but n’est pas de chercher la vérité mais de persuader ; elles définissent des arrivées sans départ et sans trajet. Alors que la science est pleine de problèmes, et que chaque résultat génère de nouveaux problèmes, la pseudoscience est caractérisée par la certitude. En d’autres termes, alors que la science génère de la nouvelle science, la pseudoscience est stérile, car elle ne pose pas de nouvelles questions. En somme le grand problème de la pseudoscience est que sa recherche est biaisée ou inexistante. C’est pourquoi la spéculation pseudoscientifique n’a pas, contrairement à la recherche scientifique, livré une seule loi de la nature ou de la société.

Voilà une caractérisation esquissée de la vraie et de la fausse science. Appliquons maintenant notre analyse à deux cas récents et intéressants : la chimie physique et la neuropsychologie.

2. Deux cas : Auto-organisation et l’inconscient.

Notre premier exemple est le traitement des systèmes auto-organisants : des ensembles complexes qui s’assemblent tout seuls en l’absence de forces extérieures. L’auto-organisation, et en particulier la morphogenèse biologique, est un processus merveilleux mais mal compris. Il ne faut pas s’étonner qu’il ait été l’objet de diverses spéculations pseudoscientifiques parsemées d’expressions sonores mais vides, tels « la force constructive », « l’entéléchie », « l’élan vital4 », « le champ morphogénétique » ; « l’autopoièse ». Ces facteurs ont été longtemps considérés comme immatériels, hors du champ de la physique et de la chimie. Ils ne sont jamais décrits en détail ni manipulés au laboratoire. Parler de tels facteurs revient à agiter les mains, éventuellement en appelant à de la magie.

Au contraire l’approche scientifique de l’auto-organisation est terre à terre, mais cependant pleine d’imagination. Extrayons un exemple récent de cette approche du travail d’Adams et al. (1998). Des colloïdes formés de petites sphères et de barres furent suspendus au hasard dans un capillaire scellé, laissés isolés, et observés au microscope. Les barres étaient des virus, les sphères des billes de plastique ; les premiers étaient chargés négativement, les seconds positivement. Après quelque temps le mélange se sépara spontanément en deux ou plusieurs phases homogènes. Selon les conditions expérimentales, une phase pouvait être constituée de couches de barres alternant avec des couches de sphères, ou bien de sphères assemblées en colonnes.

Paradoxalement, ces différents types de séparation s’expliquent par des répulsions entre particules chargées, ce qui, intuitivement, devrait exclure le rassemblement de particules de même charge. Tout aussi paradoxale est la diminution d’entropie (accroissement de l’ordre) ; on l’explique par le fait que le rassemblement d’une partie du colloïde est compensé par une augmentation de l’entropie de translation du milieu. Les auteurs avertissent que leurs résultats contredisent la théorie en vigueur, mais pas les bases de la physique. Une telle incomplétude est typique de la science basée sur des faits, en contraste avec la pseudoscience où tout est figé.

Notre second exemple est l’étude de l’inconscient. On a beaucoup écrit à ce sujet, en général dans une approche spéculative, depuis que Socrate affirma que par un interrogatoire habile il pouvait extraire une connaissance mathématique tacite d’un garçon esclave illettré. Grâce au best-seller de E Von Hartman, « Die Philosophie des Unbewussten » (Philosophie de l’inconscient, 1870), le sujet était déjà populaire en 1900, quand Freud proposa pour la première fois ses fantaisies débridées. Entre autres Freud réifia l’inconscient et lui attribua un pouvoir causal supposé rendre compte de phénomènes inexpliqués tels les lapsus ou le mythique complexe d’Œdipe. Mais ni lui ni ses successeurs n’eurent l’idée d’une approche expérimentale du sujet.

L’étude scientifique des processus mentaux inconscients commença il y a quelques décennies par des observations de patients au cerveau divisé ou atteints de vision résiduelle. Depuis, les diverses techniques d’imagerie cérébrale, tels les scanners TEP et l’IRM fonctionnelle, ont rendu possible de montrer qu’un sujet ressent ou sait quelque chose alors qu’il n’a pas conscience de ressentir ou de savoir. De plus ces techniques permettent de localiser ces processus mentaux de manière non invasive. On en trouvera un exemple dans l’article de Morris et al. (1998) ; on ne sera pas surpris que ce texte ne cite aucune étude psychanalytique. Examinons cet article.

L’amygdale5 est le petit organe dans le cerveau qui ressent des émotions fondamentales et anciennes comme la peur et la colère. S’il est endommagé, la vie émotionnelle et sociale d’une personne sera gravement diminuée. L’activité de l’amygdale peut être visualisée par un scanner TEP ; cet appareil permet à l’expérimentateur de détecter les émotions du sujet, et même de les localiser sur l’un ou l’autre côté de l’amygdale. Toutefois une telle activité mentale peut ne pas atteindre le niveau où elle deviendrait consciente. Dans ce cas on ne peut se fier qu’au scanner du cerveau.

Par exemple, si l’on montre rapidement à un sujet normal, comme stimulus, un visage exprimant la colère, et immédiatement après un masque sans expression, il dira avoir vu le dernier et pas le premier. Mais le scanner raconte une histoire différente : il nous dit que si le visage colérique a été associé avec un stimulus déplaisant, comme un haut niveau de bruit blanc, l’amygdale est activée par la cible, même si le sujet ne se souvient pas de l’avoir vue. En bref l’amygdale « sait » quelque chose que l’organe de la conscience (quel qu’il soit et où qu’il soit) ne sait pas. Les psychanalystes pourraient utiliser une telle méthode pour mesurer l’intensité de la haine d’un mâle pour son père. Mais ils ne font le pas, car ils ne croient pas au cerveau : leur psychologie est idéaliste, donc sans cerveau. Nous en dirons plus dans la section 4.

Le nombre d’exemples de pseudosciences peut être multiplié à volonté. L’astrologie, l’alchimie, la parapsychologie, la caractérologie, la graphologie, le créationnisme, le « dessein intelligent », la « Christian Science »6, la sourcellerie, l’homéopathie, la mémétique7, sont en général considérées comme pseudoscientifiques (voir Kurtz 1985, Randi 1982 et le Skeptical Inquirer8). D’un autre côté, il est moins généralement accepté que la psychanalyse et la psychologie algorithmique sont aussi des fausses sciences. C’est pourquoi nous les examinerons dans la section 3. Mais il nous faut d’abord nous occuper de la philosophie, car une partie en est elle aussi fausse.

3. La philosophie : proscientifique et antiscientifique

La caractérisation ci-dessus définie de la recherche scientifique implique des idées philosophiques de six sortes : logiques, sémantiques, ontologiques, épistémologiques (en particulier, méthodologiques), éthiques, et sociologiques. Plus précisément, elle implique les notions de conséquences logiques, de cohérence logique ; la notion sémantique de signification et de vérité ; les concepts ontologiques de fait réel et de loi (une structure objective) ; les concepts épistémologiques de savoir et de test ; les principes d’honnêteté intellectuelle ; et enfin la notion de communauté scientifique.

Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que la recherche scientifique est, en bref, la quête honnête d’un vrai savoir sur le monde réel, en particulier sur ses lois, avec l’aide de moyens à la fois théoriques et empiriques (notamment la méthode scientifique) et parce que l’on attend que chaque corps de savoir scientifique soit logiquement cohérent et sujet de discussion rationnelle au sein d’une communauté de chercheurs. Tous les mots en italique se trouvent dans les discours (métascientifiques) tenus sur toute science basée sur des faits (empiriques). Et la discipline chargée d’élucider et de systématiser les concepts correspondants est la philosophie. En effet, la philosophie est l’étude des concepts et des principes les plus fondamentaux et interdisciplinaires. Par suite on attend des philosophes d’être des généralistes et non des spécialistes. Et certains d’entre nous ont souvent la tâche ingrate de porter un jugement sur les bases de croyances pseudoscientifiques ou idéologiques.

On peut observer que différentes écoles philosophiques traitent les composantes philosophiques de la science ci-dessus décrites de manière différente, voire pas du tout. Rappelons rapidement quatre exemples contemporains : l’existentialisme, le positivisme logique, le Popperianisme, et le Marxisme.

L’existentialisme rejette la logique, et, en général, la rationalité ; il embrasse une ontologie très sommaire, peu compréhensible, voire ridicule ; il n’a cure de sémantique, d’épistémologie ou d’éthique. Il ne faut pas s’étonner de son peu d’impact sur la science, si ce n’est indirectement, et négativement, à travers la dépréciation de la raison et le soutien du nazisme9. Il faut pas non plus s’étonner qu’il n’ait produit aucune philosophie intelligible, et encore moins stimulante, de la science.

En contraste, le positivisme logique défend la logique et la méthode scientifique ; mais il n’a pas de sémantique défendable ; pas d’ontologie au-delà du phénoménisme (« il n’y a que des apparences ») : son épistémologie surestime l’induction, comprend mal et sous-estime la théorie scientifique qu’il estime être pure abstraction ; et il n’a pas d’éthique au delà de l’émotivisme de Hume. On ne sera pas surpris que le positivisme logique interprète, incorrectement, la relativité et la physique quantique en terme d’opérations de laboratoire et non comme représentant des entités physiques qui existent en l’absence d’observateurs (voir Bunge 1974). Toutefois le positivisme logique est de l’ordre du scientifique, et donc très supérieur au postmodernisme avec ses caractéristiques antiscientifiques.

Le Popperianisme loue la logique mais rejette toute tentative de faire de la sémantique ; il n’a pas d’ontologie au delà de l’individualisme (ou atomisme, ou nominalisme) ; il privilégie la théorie au point de ne considérer l’expérience que comme un moyen de tester des hypothèses ; il surestime la critique, sous-estime l’induction, et n’a pas l’emploi des preuves positives ; et il n’a pas d’éthique au delà des injonctions de Bouddha, d’Épicure et d’Hippocrate de ne pas faire de mal. Toutefois, le Popperianisme a le mérite de défendre une interprétation réaliste des théories physiques et d’avoir réduit la part de l’inductivisme. Mais Popper a tout d’abord sous-estimé, puis plus tard accepté mais en l’interprétant incorrectement, la biologie de l’évolution consistant exclusivement en non-adaptations éliminatoires ; il s’est opposé au monisme psychoneural inhérent à la psychologie biologique ; il a rejeté la conception matérialiste de l’histoire adoptée par l’école historiographique la plus avancée, celle des Annales ; et il défendu la microéconomie néoclassique qui, comme on le montre plus loin, est pseudoscientifique car conceptuellement floue et non susceptible de falsification empirique.

Quant au Marxisme, il a introduit des idées révolutionnaires dans les sciences sociales, en particulier la conception matérialiste de l’histoire et le caractère central des conflits sociaux. Toutefois le matérialisme marxien est étroitement économiste : il sous-estime le rôle de la politique et de la culture (en particulier, l’idéologie) ; de plus, le Marxisme, à la suite de Hegel, confond logique et ontologie. De ce fait, il est différent de la logique formelle ; son ontologie matérialiste est troublée par les obscurités romantiques de la dialectique, comme le principe de l’unité des contraires ; son épistémologie est un réalisme naïf (sa « théorie de la connaissance ») qui ne fait aucune place à la nature symbolique des mathématiques pures et de la physique théorique ; il glorifie les ensembles sociaux au dépens des individus et de leurs aspirations légitimes ; il exagère l’impact de la société sur la cognition ; et il adopte une éthique utilitaire, qui rejette la recherche désintéressée et l’altruisme. On ne s’étonnera pas qu’une fois au pouvoir les philosophes du matérialisme dialectique se soient opposés à certains des développements scientifiques les plus révolutionnaires de leur temps : logique mathématique, théorie de la relativité, mécanique quantique, génétique, théorie synthétique de l’évolution, et neuropsychologie post-pavlovienne.

En bref, aucune de ces quatre écoles ne correspond à la philosophie inhérente à la science. Je pense que toute philosophie capable de comprendre et de promouvoir la recherche scientifique a les caractéristiques ci-après (Bunge 1974-1989) :

Logique : cohérence interne et obéissance aux règles de l’inférence déductive ; acceptation de l’analogie et de l’induction comme moyens heuristiques, mais aucune prétention tendant à valider a priori des arguments basés sur l’analogie ou l’induction.

Sémantique : une théorie réaliste du signifiant comme référence voulue (dénotation), à la différence de l’extension, et relié à du sens ou à de la connotation. Et une vue réaliste de la vérité factuelle comme correspondance entre une proposition et les faits auxquels elle se réfère.

Ontologique : matérialisme (naturalisme), toutes les choses réelles sont matérielles, possèdent de l’énergie, et toutes obéissent à des lois (causales, probabilistes, ou mixtes). Les processus mentaux résident dans le cerveau et les idées en elles-mêmes, même vraies et utiles, sont des fictions. Dynamisme : toutes les choses matérielles sont en mouvement.

Systémisme : toute chose est soit un système, soit un composant (actuel ou potentiel) d’un système.

Émergentisme : chaque système a des propriétés (systémiques ou émergentes) non présentes dans ses composants.

Épistémologique : réalisme scientifique : il est possible d’atteindre une connaissance, au moins partielle et graduelle, de la réalité, et on attend que les théories scientifiques représentent, même imparfaitement, des parties ou des traits du monde réel.

Scepticisme modéré : le savoir scientifique est à la fois faillible et perfectible. Toutefois certains résultats, par exemple l’existence des champs et des atomes, l’absence d’idées sans corps, l’efficacité de la science, sont de solides acquisitions.

Empirisme modéré : toutes les hypothèses concernant des faits doivent être testables empiriquement, et les preuves aussi bien négatives que positives sont des indicateurs fiables de leur valeur en tant que vérités.

Rationalisme modéré : la science avance par des suppositions assises sur la connaissance et sur le raisonnement combiné avec l’expérience.

Scientisme10 : ce qui est connaissable et mérite d’être connu sera connu le mieux possible par la science.

Éthique : humanisme séculier : la norme morale suprême est « Poursuis le bien (biologique, mental, et social) de toi-même et des autres ». Cette maxime implique que la recherche scientifique devrait satisfaire la curiosité ou répondre à des besoins, et s’abstenir de faire un mal injustifié.

Sociologique : socialisme épistémique : le travail scientifique, même artisanal, est social car il est soit stimulé, soit inhibé par les autres travailleurs et par l’ordre social dominant, et l’arbitre (provisoire) n’est pas quelque autorité institutionnelle mais la communauté des experts. Une telle communauté prospère par les réalisations de ses membres, et facilite la détection et la correction des erreurs. (Attention : on est loin à la fois de la prétention marxiste que les idées sont produites et détruites par les sociétés et du point de vue constructivo-relativiste selon lequel les « faits scientifiques » seraient des constructions sociales locales, de pures conventions liées à une communauté ou une tribu).

Je pense que les principes philosophiques ci-dessus sont tacitement observés par les sciences matures ou « dures » (la physique, la chimie, la biologie), que les sciences immatures ou « molles » (la psychologie, les sciences sociales) satisfont à certains d’eux, et que les pseudosciences en violent la plupart. En bref la science et philosophie saines occupent le même espace.

On sait de plus que les pseudosciences sont proches des religions, au point parfois de leur servir de substitut ; cela s’explique parce qu’elles partagent la même philosophie, à savoir l’idéalisme philosophique, à ne pas confondre avec l’idéalisme moral. En effet la pseudoscience et la religion postulent des entités immatérielles, des possibilités de connaissance paranormale, et une éthique incohérente. Je vais expliquer cela.

Chaque religion a un noyau philosophique, et les philosophies inhérentes aux diverses religions ont en commun les principes idéalistes ci-après : Ontologie idéaliste : il existe des entités spirituelles autonomes, comme les âmes et les divinités, qui n’obéissent à aucune loi scientifique. Épistémologie idéaliste : certaines personnes ont des capacités cognitives hors d’atteinte de la psychologie expérimentale : inspiration divine, clairvoyance innée, capacité de ressentir les êtres spirituels ou prophétiser des évènements sans l’aide de la science.

Éthique incohérente : les gens sont sujets à des puissances surnaturelles non examinables et rigides, et ne sont pas tenus de justifier leurs croyances par l’expérimentation scientifique.

Les trois composantes philosophiques communes aux religions et aux pseudosciences sont en conflit avec la philosophie inhérente aux sciences. De ce fait, on doit considérer comme fausses les thèses affirmant que la science n’est qu’une idéologie de plus et ne peut entrer en conflit avec la religion car traitant des problèmes différents de façon différente mais pas incompatible. (Pour plus de détails voir Mahner et Bunge 1996)

4. Le cas de la psychanalyse et de la psychologie algorithmique

Est-ce que la psychanalyse et la psychologie algorithmique partagent les traits philosophiques qui, comme on l’a vu dans la section 3, caractérisent les sciences matures ?

La psychanalyse viole l’ontologie et la méthodologie de toute science authentique. En effet elle prétend que l’âme, ou l’esprit, est immatérielle, mais peut agir sur le corps, comme le montrent les effets psychosomatiques. Toutefois, la psychanalyse ne propose aucun mécanisme par lequel une entité immatérielle pourrait modifier l’état d’un corps matériel : elle se borne à affirmer que c’est ainsi. De plus, cette affirmation est dogmatique, car les psychanalystes, contrairement aux psychologues, ne font pas de tests empiriques. En particulier, aucun laboratoire n’a jamais été créé par un psychanalyste. Freud lui-même a clairement dissocié la psychanalyse de la psychologie expérimentale et des neurosciences.

Pour marquer le premier centenaire de la publication par Freud de L’interprétation des rêves, l’International Journal of psychoanalysis a publié un article signé de six analystes newyorkais (Vaughan et al 2000)

qui prétendait rendre compte du premier test expérimental de la psychanalyse depuis un siècle. En fait, ce n’était pas une expérience, car il n’y avait pas de groupe de contrôle. Les auteurs n’avaient donc pas le droit de conclure que les améliorations observées étaient dues au traitement ; elles pouvaient aussi bien être spontanées. Les psychanalystes n’utilisent pas la méthode scientifique, parce qu’ils ne savent pas ce que c’est. Après tout ils n’ont pas été formés comme scientifiques, tout au plus comme médecins.

Le psychanalyste français Jacques Lacan, un des héros du postmodernisme, admettait cela et soutenait que la psychanalyse, loin d’être une science, est une pratique purement théorique : « l’art du bavardage11 ». Finalement, comme les psychanalystes affirment que leurs vues sont vraies et efficaces sans les avoir soumises à des tests expérimentaux ou à des essais cliniques rigoureux, ils peuvent difficilement être considérés comme agissant avec l’honnêteté intellectuelle que l’on attend de scientifiques (même s’il leur arrive de l’oublier). En résumé, la psychanalyse ne se qualifie pas comme science. Contrairement à ce que l’on croit souvent, ce n’est pas une science qui aurait échoué, car elle n’utilise pas la méthode scientifique et ignore les contre-exemples. C’est juste une psychologie de charlatans.

La psychologie algorithmique affirme que l’esprit est une série de programmes d’ordinateur qui pourraient, en principe, être implantés soit dans des cerveaux, soit dans des machines, ou peut-être même dans des fantômes. Cette école populaire adopte la vision fonctionnaliste selon laquelle la matière n’importe pas, seule compte la fonction. Ce point de vue est soutenu par l’ontologie idéaliste, alors que la science ne s’occupe que de choses concrètes, à divers niveaux : physique, chimique, vivant (pensant et non pensant), ou social. De plus ses partisans éludent la question de savoir si certains processus mentaux sont algorithmiques. Ils n’ont aucune preuve que tous les processus mentaux le soient, ils se bornent à l’affirmer.

Mais cette thèse est fausse, car les processus émotionnels et créatifs ne sont pas algorithmiques, et seulement une part des processus cognitifs le sont. Il n’y a pas d’algorithme pour agir avec spontanéité, poser des problèmes originaux, concevoir des dispositifs nouveaux, de nouveaux algorithmes, des machines, des organisations sociales. En effet chaque algorithme est une procédure pour réaliser des opérations d’un certain type, comme trier, additionner, calculer les valeurs prises par une fonction mathématique. Au contraire, les trouvailles scientifiques originales ne peuvent être spécifiées d’avance, et c’est pourquoi la recherche est indispensable.

En somme, la psychologie algorithmique est non scientifique car elle ignore les preuves contraires et ne s’occupe pas de la matière de l’esprit, le cerveau qui produit la pensée. En conséquence elle s’isole des neurosciences et des sciences sociales ; l’isolement d’une discipline est un indicateur fiable de non scientificité. Le secret de sa popularité réside non dans ses résultats mais dans la popularité de l’ordinateur, dans le fait qu’elle ne demande aucune connaissance en neurosciences, et dans l’illusion que des phrases de la forme « X calcule Y » expliquent quelque chose alors qu’elles ne font que cacher notre ignorance des mécanismes neuraux. (Souvenons-nous qu’il n’y a pas de vraie explication sans mécanisme, et que tous les mécanismes sont matériels ; voir Bunge 2006).

Voilà des exemples de pseudosciences. Le sujet des philosophies sous-jacentes est intrigant et vaste, mais peu exploré (voir cependant Flew 1987). Pensons simplement aux diverses poches de pseudoscience installées dans les sciences, comme le principe anthropique, les tentatives de construction d’une théorie du tout, les discussions sur l’information en biochimie, le dogme « tout dans les gènes » en biologie, la sociobiologie humaine, la psychologie évolutive (purement spéculative) de la côte Ouest, et les modèles issus de la théorie des jeux dans les sciences politiques et économiques. Quand on analyse une erreur de taille en science, on peut s’attendre à trouver un « bug » philosophique.

5. Cas limites : proto- et demi﷓

Chaque tentative de classer une collection d’éléments en dehors des mathématiques peut rencontrer des cas limites. Cela est dû essentiellement à l’imprécision des critères de classification ou à ce que l’élément en question ne possède que certains des éléments permettant de le ranger dans la bonne boîte. Souvenons-nous de l’ornithorynque, mammifère ovipare.

Quelle qu’en soit la raison, on trouve en science de nombreuses disciplines, théories ou procédures qui ne tombent ni dans le domaine scientifique, ni en dehors ; on les caractérisera comme proto-scientifique, demi-scientifique, ou comme une science ayant échoué.

Une proto-science, ou science émergente, est une science in statu nascendi. Si elle survit, elle peut devenir une science mature, une demi-science, ou une pseudoscience. Quand une telle discipline est qualifiée de protoscience, il est trop tôt pour la déclarer scientifique ou non scientifique. Exemples : la physique avant Galilée et Huygens, la chimie avant Lavoisier, la médecine avant Virchow et Claude Bernard. Toutes ces disciplines ont maturé rapidement et sont devenues totalement scientifiques (la médecine et les sciences de l’ingénieur peuvent être appelées scientifiques bien qu’elles soient des techniques plutôt que des sciences).

Une demi-science est une discipline qui a démarré comme science, est habituellement appelée ainsi, mais n’a pas toutes les qualifications requises. J’affirme que la cosmologie, la psychologie, et l’économie sont des demi-sciences. En effet la cosmologie est encore remplie de spéculations qui sont en contradiction avec les principes de base les plus solides de la physique. Il y a encore des psychologues qui nient que l’esprit est ce que fait le cerveau, ou parlent de systèmes neuraux « favorisant » ou « médiatisant » les fonctions mentales. Et naturellement, bien des prétendus prix Nobel d’Économie (en fait des prix de la Banque de Suède) sont donnés à des inventeurs de modèles mathématiques sans rapport avec la réalité, car ils ignorent la production et la politique, ou à des auteurs de politiques qui nuisent aux pauvres. Les modèles issus de la théorie des jeux proposés par Thomas C. Schelling (prix 2005) sont un cas à examiner. L’un d’eux est à l’origine du bombardement stratégique de la population civile vietnamienne. Le même théoricien découvrit que les noirs d’Amérique se ségréguent d’eux-mêmes, « ils se sentent mieux dans leur couleur » (Schelling 1978, 138-139).

Dans certains cas, il est difficile de savoir si quelque chose est scientifique, demi-scientifique ou proto-scientifique. Par exemple, la grande majorité des physiciens du 19e siècle considéraient l’atomisme comme une pseudoscience, faute de preuves directes. Pire, faute de théorie détaillée des atomes, l’atomisme n’était que faiblement testable, par les prédictions de la mécanique statistique. Mais les atomes devinrent respectables en peu de temps grâce à la théorie d’Einstein du mouvement brownien et à la confirmation expérimentale de Jean Perrin. Seuls quelques positivistes obstinés, comme Ernest Mach, s’acharnèrent à nier l’atomisme jusqu’à leur fin.

Autre exemple : la théorie quantique est indéniablement le paradigme efficace d’une science de haut niveau. Mais l’interprétation de Copenhague de cette théorie est pseudoscientifique, car elle place l’observateur au centre de l’Univers en supposant que tout événement physique résulte d’une procédure de laboratoire. Que cette thèse soit manifestement fausse est montré par le fait qu’elle marche pour les étoiles, où il n’y a pas d’observateur, et qu’elle ne contient aucun postulat définissant un observateur. (Voir Bunge 1974, Mahner 2001).

La théorie des cordes est suspecte. Elle semble scientifique car elle s’attaque à un problème important et difficile, qui est de bâtir une théorie quantique de la gravitation. Pour cette raison, et aussi parce qu’elle a stimulé les mathématiques, elle a attiré certains des jeunes cerveaux les plus brillants. Mais la théorie suppose que l’espace physique a six ou sept dimensions plutôt que trois, seulement pour assurer la cohérence mathématique. Comme ces dimensions supplémentaires sont inobservables, et comme la théorie a résisté à la confirmation expérimentale depuis trois décennies, elle ressemble à de la science-fiction, ou au mieux à de la science ayant échoué.

Le cas de la phrénologie, « la science des bosses crâniennes », est instructif. Elle proposait une hypothèse testable, matérialiste, à savoir que les fonctions mentales sont localisables dans le cerveau. Mais au lieu de tester par l’expérience cette intéressante idée, les phrénologues la vendirent avec succès sur les foires et autres lieux de distraction. Ils palpaient des crânes et prétendaient déceler les centres de l’altruisme, de l’amour parental, de l’imagination etc. Le développement des neurosciences liquida la phrénologie.

Le discrédit de la phrénologie jeta le doute, non seulement sur un localisationnisme radical, mais aussi sur toute tentative scientifique de cartographier l’esprit dans le cerveau. En particulier, on accueillit avec scepticisme les dispositifs d’imagerie cérébrale des trois dernières décennies, car toute tentative de localiser des processus mentaux sonnait comme de la phrénologie. Mais ces nouveaux outils se sont montrés très fructueux, et, loin de confirmer l’hypothèse phrénologique (un module par fonction), elle a donné naissance à de nouvelles vues en montrant que les sous-systèmes du cerveau sont interconnectés. Si un outil ou une théorie mènent à des résultats importants, ce ne peut être de la pseudoscience, car celle–ci est marquée par ses liens avec de vieilles superstitions.

Pour finir, un mot d’avertissement. La plupart d’entre nous sont méfiants devant des théories ou des outils radicalement nouveaux, ce qui peut résulter de l’inertie intellectuelle, mais aussi de la nécessité de se protéger des imposteurs. Il ne faut pas mélanger ces deux raisons. Les tempéraments curieux aiment la nouveauté, mais pas au point de menacer de destruction l’ensemble du système de nos connaissances.

6. Pseudoscience et politique

La pseudoscience est toujours dangereuse, car elle pollue la culture et, quand elle concerne la santé, l’économie ou la politique, elle met en péril la vie, la liberté, ou la paix. Mais il est clair que la pseudoscience est dangereuse au dernier degré quand elle est soutenue par un gouvernement, une religion organisée, une grande corporation. Quelques exemples suffiront pour s’en convaincre.

L’eugénisme, autrefois soutenu par des scientifiques de bonne foi et des hommes de progrès, fut invoqué par les législateurs américains pour voter des lois restreignant l’immigration de membres des « races inférieures » et conduisant à placer dans des institutions de milliers d’enfants supposés mentalement faibles. Les politiques raciales des nazis cherchaient une justification dans ce genre de « science » et conduisirent au massacre ou la mise en esclavage de millions de juifs, de polonais, ou de tsiganes.

Le remplacement de la génétique par les idées délirantes de l’agronome Trophime Lyssenko, protégé par Staline, fut responsable du recul spectaculaire de l’agriculture soviétique, qui conduisit à des disettes. Cette même dictature remplaça la sociologie par le marxisme-léninisme, dont les fidèles condamnaient les défauts sociaux des sociétés capitalistes mais négligeaient les problèmes tout aussi aigus de l’empire soviétique. Quand cela s’aggrava, aucun analyste soviétique n’avait prévu son brutal effondrement.

Des cas plus récents de connexion entre pseudoscience et politique concernent le réchauffement climatique, la recherche sur les cellules souches, le « dessein intelligent » et la protection de la faune sauvage. Le présent gouvernement US en est responsable. Le cas le plus récent de soutien gouvernemental à une pseudoscience est la décision du ministre français de la santé d’effacer d’un site web officiel un rapport12 montrant que la thérapeutique cognitivo-comportementaliste est plus efficace que la psychanalyse (French psychoflap 2005).

Conclusion

La pseudoscience contient la même quantité de charge philosophique que la science. Mais la philosophie installée dans l’une est orthogonale à celle installée dans l’autre. En particulier, l’ontologie de la science est naturaliste (ou matérialiste), alors que celle de la pseudoscience est idéaliste. L’épistémologie de la science est réaliste, alors que celle de la pseudoscience ne l’est pas. Et l’éthique de la science est si exigeante qu’elle ne tolère pas les tromperies plus ou moins conscientes qui empoisonnent les pseudosciences. En résumé la science est compatible avec la philosophie proscientifique esquissée en section 2, alors que la pseudoscience ne l’est pas.

« Et alors ? » pourrait demander le lecteur. En quoi l’exercice ci-dessus est-il utile pour fixer des limites ? La réponse est qu’il peut nous avertir qu’un projet de recherche inspiré par une philosophie incorrecte peut se diriger vers l’échec. Après tout, c’est tout ce que nous pouvons faire en évaluant une proposition de recherche avant d’avoir recueilli les données : vérifier si le projet est trivial ou, pire, contraire à l’esprit de la science au point de mériter le prix « Ig Nobel » (Bunge 2004). A fortiori il en sera de même pour une recherche en cours. Par exemple la physique des particules actuelle est pleine de théories mathématiques complexes qui postulent l’existence d’étranges entités qui n’interagissent que peu ou pas du tout avec la matière ordinaire, et sont donc indétectables. Certaines de ces théories postulent que l’espace-temps a dix ou onze dimensions au lieu des quatre connues. Comme ces théories sont en marge de la physique reconnue, et violent l’impératif de testabilité empirique, on peut les qualifier de pseudoscientifiques même si elles sont à l’ordre du jour depuis un quart de siècle et publiées dans les revues les plus respectables.

Second exemple : les étudiants en économie et gestion doivent étudier la microéconomie néoclassique. Mais il est peu probable qu’ils utiliseront cette théorie pour traiter des problèmes économiques issus de la vraie vie. La raison de cette absence d’utilité est que certains postulats de la théorie sont totalement irréalistes et d’autres d’un grand flou, donc difficiles à tester. En effet, la théorie suppose que tous les acteurs du marché soient libres, indépendants les uns des autres, parfaitement informés, de puissance comparable, insensibles à la politique, et complètement « rationnels » c’est à dire capables de faire les choix maximisant leurs propres utilités. Mais les marchés réels sont peuplés de gens et d’entreprises qui ont une information imparfaite et qui, loin d’être totalement libres, appartiennent à des réseaux sociaux ou même à des monopoles. De plus, l’utilité attendue est mal définie, car c’est le produit de deux quantités qui sont estimées subjectivement et non basées sur des données sûres : la probabilité de l’événement en question et l’utilité correspondante pour l’agent (le plus souvent la forme précise de la fonction d’utilité n’est pas spécifiée. Et, quand elle l’est, le choix n’est pas empiriquement justifié). Milton Friedman13 (1991) se glorifiait de dire que, dans sa forme actuelle, cette théorie est juste « du vieux vin dans des bouteilles neuves ». De monpoint de vue, le fait que la théorie n’a pas été modifiée depuis plus d’un siècle indique clairement qu’elle est pseudoscientifique. (Voir Bunge 1998b)

Moralité : avant de sauter la tête la première dans un programme de recherche, contrôlons-le sur la base de présupposés philosophiques mal fondés, comme la croyance que la sophistication mathématique suffit dans les sciences basées sur des faits, ou que de jouer avec des symboles non définis peut se substituer au flou conceptuel ou au manque de support empirique, ou qu’il peut y avoir des sourires (ou des pensées) sans tête.

En bref, dites-moi quelle est la philosophie vous utilisez (et pas seulement celle que vous professez) et je vous dirai ce que vaut votre science. Et dites-moi quelle est la science vous utilisez (en ne vous bornant pas à l’approuver du bout des lèvres) et je vous dirai ce que vaut votre philosophie.

Références

Adams et al, « Entropically driven microphase transition in mixture of colloid rods and spheres » Nature 393 : 249-251, 1998.

Bunge, Mario
1974. Philosophie de la physique, éd. du Seuil.

1974-1989 Treatise of basic philosophy, ed. Reidel-Kluwer.
1998a Philosophy of science, ed. Transaction Publishers.
1998b Social science under debate ed University of Toronto Press.
2004 « The pseudoscience concept, dispensable in professional practice, is required to evaluate research projects », The scientific review of mental health practice 2 111-114.
2006 Chasing reality : strife over realism, ed. University of Toronto Press. Flew, Anthony (ed.) Readings in the philosophical problems of parapsychology, ed. Prometheus books.

« French psychoflap », 2005, Science 307 : 1197.

Friedman Milton, 1991, « Old wine in new bottles », Economic journal 101 : 33-40.

Gardner Martin, 1983, Science : good, bad and bogus, ed. Oxford university press.

Kurtz Paul, 2001, Skeptical Odyssey, ed. Prometheus books.

Kurtz Paul (ed.), 1985, A skeptics handbook of parapsychology, ed. Prometheus books.

Mahner Martin, 2001 (ed.), Scientific realism : selected essays of Mario Bunge, ed. Prometheus books. Mahner Martin and Bunge Mario, 1996, « Is religion education compatible with science education ? », Science and Education, 5 : 101-123.

Martinez T, 1989 La novela de Peron, ed. Alianza National.

Merton Robert, 1973, The sociology of science, ed. University of Chicago Press.

Morris J.S. et al., « Conscious and unconscious emotional learning in the human amygdala, Nature, 393 ; 467-470.

Randi James, 1982, Flim-Flam, ed. Prometheus books.

Schelling T.C., 1978, Micromotives and macrobehavior, ed. Norton.

Vaughan S et al, 2000, Can we do psychoanalytic outcome research ? A feasibility study, ed. Faber and Faber. Wolpert L., 1992, The unnatural nature of science, ed. Faber and Faber. Référence additionnelle :

Bunge, 2008, Matérialisme scientifique, ed. Syllepse.

1 Vol 30 n° 4 p. 29-37 (2006)

2 Sir Karl Popper, philosophe d’origine autrichienne (1902-1994) (NdT)

3 Dans le texte « computationist psychology » ; le sens en apparaîtra plus loin (NdT)

4 En français dans le texte

5 À ne pas confondre avec les amygdales du fond de la gorge (NDLR)

6 C’est une secte aux marges de la religion et de la paramédecine, très active aux US (NdT)

7 voir http://www.memetics-story.com/ (NdT)

8 Et SPS.

9 Cela vise manifestement Heidegger et ne saurait concerner les philosophes français se réclamant de l’existentialisme ; voir http://www.caute.lautre.net/spip.ph... (NdT)

10 Ce mot a en France, surtout de nos jours, une connotation péjorative, qui est évidemment absente ici.(NdT)

11 En français dans le texte

12 Rapport de l’INSERM. Voir SPS n° 267, mai 2005

13 Décédé le 16 novembre 2006.

Mis en ligne le 22 avril 2007
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