Dossier - Épidémie de pseudo-sciences en Russie

Le déchaînement des pseudo-sciences ramène la Russie au Moyen-Âge

par Evgeny Alexandrov, SPS n°320, avril 2017

Evgeny Alexandrov est président de la Commission de lutte contre la pseudo-science et la falsification de la recherche scientifique, une émanation de l’Académie des sciences de Russie. Il est également responsable d’un laboratoire à l’Institut Ioffe de Saint-Pétersbourg, l’une des plus grandes institutions russes de recherche en physique et en technologie.

Entretien réalisé par Elizaveta Vereykina du Moscow Times et publié le 3 septembre 2015. En ligne sur le site de la Commission1 . La traduction est de Science et pseudo-sciences.

La fuite des cerveaux et le manque de financement ne sont pas les seules raisons pour lesquelles la science russe a souffert depuis la chute de l’Union soviétique. Le développement des pseudo-sciences a été si important que l’Académie russe des sciences a mis en place un organisme spécifique, la Commission de lutte contre la pseudo-science et la falsification de la recherche scientifique.

La science russe doit-elle vraiment être protégée ?

Je ne dirais pas que nous protégeons la science. Notre principal objectif est de protéger le budget de l’État russe du pillage. Très souvent, des millions de dollars s’évanouissent dans la nature sous couvert de coûteux projets de pseudo-science. Nous informons l’État qu’il a été trompé.

Qu’est-ce que la pseudo-science ?

Notre commission définit les pseudo-sciences comme des théories s’appuyant sur des énoncés qui contredisent des lois fondamentales de la nature, comme par exemple la loi de conservation de l’énergie ou de conservation du moment cinétique... Nous surveillons les productions pseudo-scientifiques et les allégations qui sont habituellement suivies par des demandes de financements de l’État sous prétexte de « percées scientifiques ». La fraude se développe principalement dans les domaines de la médecine et de l’armement. Deux fois par an, nous publions notre propre bulletin dans lequel nous rapportons tous les cas suspects.

Quel genre de cas traitez-vous ?

Presque tous les jours, nous recevons des demandes pour approuver un nouveau « bio-régulateur quantique » ou un dispositif pour « améliorer son aura ». Récemment, nous avons eu un projet qui prétendait avoir mis au point une nouvelle arme, un « pistolet à gravité ». Dans un récent bulletin, nous avons également analysé le cas des comprimés d’Anaferon. Dans une intense opération de promotion en ligne, ce produit a été présenté comme un « modulateur de l’immunité » qui permettrait de guérir de la grippe. Mais c’est une imposture typique de l’homéopathie. La notice accompagnant les comprimés annonce une teneur de 10-15 nanogrammes de l’ingrédient actif par gramme. Pour un scientifique, ce nombre signifie qu’une boîte sur un million a une chance de comporter une pilule avec une molécule de l’ingrédient actif.

Avez-vous entrepris d’autres actions à propos d’Anaferon ?

Une fois, un médecin m’a prescrit de l’Anaferon. Je suis allé voir la direction de l’hôpital et lui ai montré l’article Wikipedia à ce sujet, accompagné des références scientifiques associées. Tout ce qu’ils ont trouvé à dire, c’est « Oh, ils nous ont trompés ! ». J’ai également écrit une lettre au rédacteur en chef des médias où le produit a été annoncé, disant qu’il n’est pas bon de promouvoir un médicament qui n’a aucun effet. Je n’ai jamais eu de réponse, et la publicité a continué.

Avez-vous envisagé, dans de tels cas, de porter l’affaire en justice ?

Non, nous nous contentons d’écrire aux promoteurs des pseudo-sciences avec nos conclusions sur leurs produits. Nous écrivons également aux médias, aux organismes officiels et aux instituts scientifiques.

En revanche, les partisans de ces pseudo-sciences n’hésitent pas, eux, à engager des poursuites contre nous. Notre dernière bataille a été contre Viktor Petrik – le plus grand pseudo-scientifique de notre temps. Il a exigé six milliards de roubles de dommages et intérêts (en 2010 - soit environ 200 millions d’€ à l’époque) dans un tribunal de Saint-Pétersbourg pour compenser l’« atteinte à sa réputation ».

Dans les années 1980, Petrik a été condamné à onze ans de prison pour cambriolage, vol qualifié et extorsion. Depuis sa libération, il s’est proclamé membre de sept académies et, dans les années 2000, est devenu très proche de l’élite dirigeante russe, en particulier de Boris Gryzlov, l’ancien président de la Douma d’État. Tous ses brevets (une centaine) ne sont que des répétitions de phénomènes physiques et chimiques découverts depuis longtemps.

Nous considérions que le projet « Eau propre » de Petrik et Gryzlov était pseudo-scientifique et nous avons essayé d’empêcher la Douma d’approuver son financement (grâce à un filtre en nanotechnologie, Petrik et Gryzlov prétendaient pouvoir purifier l’eau, même radioactive, pour la rendre potable). Ils voulaient produire et installer leurs filtres à eau en « nanocarbone absorbant » dans toute la Russie. Ces filtres ont été appelés « Shoigu » (en référence au ministre de la Défense, Sergei Shoigu) et auraient porté un autocollant Russie unie (le parti au pouvoir).

La Commission sur les pseudo-sciences, qui comprend des chimistes et des physiciens, est arrivée à la conclusion que Petrik n’a rien à voir avec la science et n’est qu’un homme d’affaires2. C’est insensé, mais Petrik était le conseiller scientifique le plus influent du parlement russe. La députée de Gryzlov, Svetlana Orlova, nous a dit que « toute l’Académie russe des sciences ne vaut pas un Petrik ».

Avez-vous déjà essayé d’informer le président Poutine de ces allégations pseudo-scientifiques ?

Vladimir Poutine nous connaît et a soutenu notre travail lors de la réunion générale de l’Académie des sciences de Russie en mai 2012 avec ces mots : « Nous devons nous débarrasser de tout ce qui discrédite la communauté scientifique, réduit son autorité... Nous ne devrions pas tolérer ceux qui se comportent comme des parasites sur la science. »

Je pense que nous avons remporté le procès contre Petrik grâce au soutien de Poutine. Depuis ce jour, j’ai aussi remarqué que nous sommes devenus plus respectés. Au moins certains médias répondent-ils maintenant à nos e-mails.

Vous avez réussi à arrêter le projet de financement « Eau Propre », mais quels autres projets pseudo-scientifiques coûteux ont réussi à obtenir un financement public ?

Les « champs de torsion » ont été largement discutés en Russie depuis la fin des années 1980. L’Académie des sciences de Russie les a qualifiés à plusieurs reprises de pseudo-scientifiques. Mais nos déclarations ont été ignorées. En 2008, Khrunichev, le Centre spatial de recherche et de production de l’État, a lancé le satellite Yubileiny, dans lequel il a installé un moteur [avec d’autres moteurs réguliers] basé sur ces technologies de « torsion ».

Ce moteur [connu sous le nom de « moteur sans réaction »] était censé propulser le satellite au-delà du système solaire. L’idée contredit la loi fondamentale du moment angulaire.

Les universitaires de l’Académie des sciences de Russie ont exprimé à maintes reprises leurs préoccupations concernant le développement de l’obscurantisme dans notre société. Pourquoi les mystiques occultes et les guérisseurs sont-ils encore si populaires en Russie ? Parce que les médias les adorent ! Prenez n’importe quel journal ou allumez la télévision. [Vous verrez] des spectacles, des articles et de la publicité pour les guérisseurs qui prétendent guérir les maladies mortelles, aider les gens à trouver des maris ou des épouses, neutraliser les sorts… Ils promettent des choses que les médecins ne promettent jamais.

Ce qui est encore plus absurde, c’est que ces charlatans coopèrent avec notre État. Par exemple, en 2013, il y a eu une conférence intitulée « Les problèmes des enquêtes criminelles » et organisée par le Comité d’enquête de Russie. Une session était consacrée aux « moyens non traditionnels d’obtenir des informations auprès des criminels ». Des hypnotiseurs, des mystiques et des pratiquants de sciences occultes ont été associés aux enquêtes au cours desquelles des photos des victimes de crimes leur étaient soumises. Quelle approche médiévale !

Existe-t-il des lois ou des initiatives proposées par le gouvernement russe avec lesquelles vous êtes fortement en désaccord ?

Notre parlement a récemment demandé l’interdiction des organismes génétiquement modifiés (OGM) et je pense que nos députés n’ont tout simplement aucune idée de ce qu’ils font.

La phobie des OGM ne repose sur rien et est utilisée par les populistes. Tous les produits agricoles sont génétiquement modifiés. La science génétique nous aide à obtenir bien plus rapidement les produits dont nous avons besoin. Fondamentalement, l’humanité a réussi à se nourrir grâce au génie génétique. Dans notre Bulletin n° 15, nous avons publié une lettre de la Société des travailleurs scientifiques au Premier ministre Dmitry Medvedev pour lui expliquer que les OGM ne sont pas dangereux pour l’Homme et que les récentes lois vont détruire l’ingénierie génétique en Russie. Cette lettre a été signée par 325 docteurs en biologie, biophysique, génétique, physiologie, etc. Nous avons également publié une réponse du ministre de l’Éducation et des sciences qui, d’un côté, reconnaît que les biotechnologies sont l’un des domaines les plus importants pour la science russe, mais qui, de l’autre, apporte son soutien à la restriction de l’usage des OGM en Russie.

L’homéopathie en Russie

La Commission de lutte contre la pseudo-science et la falsification de la recherche scientifique de l’Académie des sciences de Russie vient de déclarer (6 février 2017) que « l’administration à des doses extrêmement faibles » de médicaments homéopathiques n’avait « aucun fondement scientifique »[1]. Cette conclusion, issue d’une analyse de la littérature scientifique internationale, rejoint l’avis unanime des autorités sanitaires de par le monde. La commission souligne également qu’en se fiant aux remèdes homéopathiques, les patients dépensent beaucoup d’argent et risquent de se détourner de traitements efficaces et éprouvés. Les académiciens demandent aux autorités politiques de limiter la publicité sur les prétendues vertus curatives des produits homéopathiques, de reconsidérer la décision prise il y a plus de vingt ans, sans base scientifique sérieuse, d’introduire cette pratique dans le système de santé publique. Ils recommandent en outre d’obliger les fabricants de produits homéopathiques à indiquer « le contenu véritable de leurs remèdes (eau, lactose, etc.) ainsi que les autres substances utilisées et leur dosage ».

Le Courrier de Russie[2] relate les protestations de l’association professionnelle des médecins homéopathes qui, par la voix d’un de ses membres, affirme que le Tsar Nicolas 1er« emportait avec lui une pharmacie de poche homéopathique » et que le secrétaire du Parti communiste pour la ville de Moscou entre 1967 et 1985, suivait des traitements homéopathiques, ajoutant que « si l’homéopathie était inefficace, les membres du Comité central du Parti n’auraient pas consulté des homéopathes ».

Toujours selon Le courrier de Russie, en 2016, « 21,8 millions de médicaments ont été vendus dans les pharmacies du pays, pour un montant de 7,32 milliards de roubles [un peu plus de 100 millions d’€ actuels], soit une croissance de 5,6 % par rapport à l’année précédente. »

[1] www.klnran.ru/en/2017/02/memorandum...
[2] « L’homéopathie déclarée “pseudo-science” par l’Académie des sciences russe », Le Courrier de Russie, 6 février 2017

1 http://klnran.ru/en/2015/09/medieva...

2 La compagnie de Petrik a finalement été exclue du programme gouvernemental d’eau potable. Viktor Petrik s’est par ailleurs rendu célèbre sur d’autres sujets, comme par exemple, la revendication de la paternité des travaux ayant conduit deux (véritables) scientifiques russes à recevoir en 2010 le prix Nobel de Physique pour leurs travaux sur le graphène. [Note de la rédaction]

Mis en ligne le 29 juillet 2017
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