Lithothérapie

Les cristaux : des pierres magiques aux vertus thérapeutiques ?

par Jacques Bolard - SPS n°303, janvier 2013

Si, durant les dernières vacances, vous avez fréquenté les marchés estivaux, vous aurez pu y noter la présence quasi systématique d’étals où l’on vend des minéraux. Les vertus de ceux-ci, pour améliorer notre bien-être et notre santé, y sont vantées et précisées, des explications sont fournies, basées sur l’énergie qu’ils rayonnent et sa capture dans notre corps par l’intermédiaire de chakras. Voilà de quoi piquer notre curiosité !

La visite d’une grande librairie parisienne nous a, par ailleurs, fait découvrir, au rayon « lithothérapie », dix-neuf titres en rapport avec les pierres. L’un des auteurs avance avoir vendu plus d’un million de ses livres, toutes éditions confondues. Quant à la consultation d’Internet (minéraux, cristaux, santé, énergie, lithothérapie, effet curatif, cristal, etc.), elle a rapidement dépassé nos capacités d’assimilation.

Qu’est-ce qu’un minéral ?

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Collier de cornaline sur un quartz rose

Mais, tout d’abord, qu’est-ce qu’un minéral ? Un minéral est tout composé cristallin trouvé à l’état naturel. Une roche est une association de minéraux. Rappelons qu’un cristal est un solide dont la structure atomique est ordonnée et périodique dans les trois directions de l’espace. Les pierres dont nous allons parler sont des monocristaux. Dans l’encadré, nous parlons aussi de la cristallisation sensible obtenue par évaporation rapide d’une solution et qui conduit à des microcristaux.

La cristallisation sensible : le marc de café de l’agriculture biodynamique

Si vous évaporez une solution aqueuse de chlorure cuivrique, vous obtiendrez un faisceau d’aiguilles bleues. En 1925, Ehrenfried Pfeiffer observa que si l’on ajoute une substance organique à la solution, on obtient une texture différente : la matière incorporerait des forces qui lui donneraient un pouvoir de mise en forme. En analysant les structures obtenues, il serait possible de déterminer la qualité d’un aliment, d’une boisson, de détecter les pathologies d’un patient à partir de son sang. La méthode est utilisée en particulier par les partisans de la biodynamie, une approche de l’agriculture ayant beaucoup d’aspects en commun avec celle de l’agriculture biologique, mais prenant en considération, en plus, les cycles lunaires et planétaires. Ce système de production agricole est inspiré par l’anthroposophie, un courant de pensée créé par Rudolf Steiner au début du XX e siècle et qui cherche à développer en l’homme les forces nécessaires pour appréhender ce qui existerait au-delà des sens : monde éthérique ou monde des forces formatrices, monde psychique ou astral, monde spirituel.

La cristallisation sensible semble avoir atteint son apogée avec la tenue d’un colloque en 1998 sous les auspices du Ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie1. Des scientifiques y débattirent de la manière d’obtenir des résultats reproductibles et d’analyser les images. Ils essayèrent de trouver une rationalité physicochimique aux effets observés. Des représentants du corps médical firent état de différences significatives ( ! ?) obtenues entre des sangs « bien portants » et des sangs « pathologiques ». Puis, sans doute comme conséquence des conclusions du colloque, le silence s’est établi et il est difficile sinon impossible de trouver des publications sérieuses dans le domaine. La communauté scientifique semble s’être désintéressée de la question.

Toutefois, en 2011, a été proposée une méthode d’analyse des images2 et en 2012 est paru un travail en « biocristallisation » sur la différence entre des plantes traitées par des doses homéopathiques de Stannum metallicum3. Les tenants de la méthode reconnaissent que la difficulté de l’analyse est liée au fait que les images obtenues pour une même substance ne sont pas strictement identiques et qu’analyser ces cristaux nécessite donc un apprentissage et de nombreuses données permettant la comparaison.

Le désintérêt quasi-total de la communauté scientifique n’empêche pas l’approche de trouver, d’une manière déconcertante, des adeptes convaincus et nombreux chez les viticulteurs et les agriculteurs bio. Ils nous livrent les informations obtenues sur les qualités d’un vin ou d’un aliment ainsi que sur son histoire, avec un luxe de détails ahurissant. La médecine non conventionnelle n’est pas en reste...

1 http://www.admi.net/industrie/corss...
2 http://asp.eurasipjournals.com/cont...
3 "Development of a biocrystallisation assay for examining effects of homeopathic preparations using cress seedlings". Baumgartner et coll, Evid Based Complement Alternat Med. 2012

Le pouvoir des cristaux est dans la tête, pas dans les cristaux

C’est la conclusion que tire le psychologue britannique Richard Wiseman au vu de l’expérience menée par son collègue Christopher French1 dont les résultats ont été présentés à la conférence de la British Psychological Society en 2001. Les 80 volontaires qui se sont prêtés à l’épreuve ont en général réagi conformément aux « indications » fournies par la « notice » du cristal qu’ils tenaient dans leur main (par exemple, dégagement de chaleur, concentration accrue, bien-être). Le problème, c’est que le groupe témoin à qui avait été donné un placebo (une simple verroterie) a réagi de la même manière. Les participants se déclarant sensibles aux explications paranormales en général se sont révélés être ceux qui ressentaient les effets les plus marqués. La suggestibilité apparaît être ainsi l’explication unique du « pouvoir des cristaux ».

Les lithothérapeutes d’outre-Manche ont contesté ces résultats, critiquant l’amateurisme des expérimentateurs qui n’auraient pas su choisir « le bon cristal adapté à la bonne personne ». Il faut dire que l’enjeu était d’importance pour eux : au Royaume-Uni, à cette époque, Sarah Ferguson, Lady Diana ou encore Cherie Blair, la femme du premier ministre, étaient présentés comme adeptes du pouvoir guérisseur des cristaux. Cette dernière portait un pendentif supposé la protéger des mauvaises ondes émanant des ordinateurs, téléphones portables, ou d’autres personnes.

J-P.K

1 « Hypnotic susceptibility, paranormal belief and reports of "crystal power », C. French, H. O’Donnell & L. Williams, Proceedings of the British Psychological Society, 2001, 9 n° 2.

Alors, qu’en est-il des pouvoirs des pierres, de leur efficacité, de l’explication scientifique de leurs effets éventuels ?

Les allégations des lithothérapeutes

Disons-le tout de suite, il n’y a pas d’étude prouvant que les cristaux ont un effet bénéfique sur la santé. Une recherche sur les sites des deux revues faisant autorité en médecine alternative1, le Journal of Alternative and Complementary Medicine ainsi que Alternative Therapies in Health and Medicine, n’a pas donné de résultat... et pourtant à chaque cristal est attribué un effet curatif spécifique... différent selon le lithothérapeute !

Prenons en exemple les bienfaits de la cornaline. Selon les uns, elle régule doucement la circulation sanguine, pour d’autres elle facilite l’érection, peut supprimer les coliques, lutte contre les pertes de mémoire et est donc utile pour passer des examens ou des entretiens d’embauche. L’émeraude est efficace pour les maladies de la thyroïde, peut être efficace contre la sclérose en plaques, la maladie de Parkinson. Il est ahurissant de constater que toutes ces assertions sont gratuites, qu’il n’y a même pas la moindre tentative de justification, de statistique. Tout au plus, C. Norman Shealy, dans une étude sur une centaine de patients dépressifs, toujours citée mais non publiée dans une revue à comité de lecture, aurait observé une amélioration de l’état chez 80 % de ceux qui portaient un collier contenant un cristal de quartz, au lieu de 20 % chez ceux qui portaient un collier contenant un morceau de verre2.

En l’absence de toute validation de l’efficacité thérapeutique des cristaux, voyons si, malgré tout, il peut y avoir des bases scientifiques à leur action, cette action étant fondée sur l’interaction entre le cristal et le corps humain.

Cristaux et corps humain : quelles interactions possibles ?

Pour ce qui est du cristal, tous les écrits des lithothérapeutes, décrivent abondamment et avec précision les propriétés de symétrie des cristaux, propriétés bien établies scientifiquement : symétrie des réseaux cristallins à l’échelle atomique ou « système réticulaire », symétrie des structures à l’échelle morphologique ou « système cristallin ».

Puis ils passent à la structure « vibratoire » et c’est là que tout se complique. Pour eux, les cristaux possèderaient de l’énergie et émettraient des vibrations, électromagnétiques ou d’une autre nature, inconnue. Il est parfaitement licite d’analyser les vibrations possibles au sein des cristaux, que ce soit au niveau du réseau cristallin, ou au niveau des atomes ou des molécules constitutifs. On sait que toute vibration dans un solide peut être représentée comme la superposition d’un certain nombre de modes « normaux », les vibrations élémentaires du réseau, les phonons. Ceux-ci jouent un grand rôle dans les propriétés physiques telles que la capacité calorifique, la conductivité thermique, la conductivité électrique, la capacité à propager le son. Curieusement, pratiquement tous les lithothérapeutes ignorent la notion de phonons.

Cela étant, les cristaux peuvent-ils émettre des vibrations ? Comme toute substance, les cristaux peuvent le faire mais il faut leur fournir de l’énergie. Sans excitation externe, pas d’émission d’onde électromagnétique ! Les cristaux ne vont pas émettre un rayonnement de leur propre chef, grâce à une supposée source de puissance interne. Nos bioénergéticiens semblent l’ignorer. Un bon exemple est celui de l’émission laser : un cristal de rubis n’émettra un rayonnement laser que parce qu’il aura été préalablement « pompé » à un niveau d’énergie supérieur, opération qui nécessite beaucoup d’énergie.

C’est une règle générale, et qui n’est pas particulière aux cristaux. Ainsi s’applique-t-elle à la luminescence. Par exemple, les chiffres lumineux des cadrans de certaines montres du début du XXe siècle n’étaient visibles dans l’obscurité que parce que la poudre de zinc, dopée au sulfure de zinc, dont ils étaient recouverts, contenait également du radium radioactif.

Un charabia scientifique en guise de base théorique

Les cristaux entretiendraient des relations avec des « énergies subtiles » qui nous entoureraient. Leur impact énergétique sur notre organisme et notre psychisme reposerait sur une analogie structurale et ils agiraient selon leur type sur la « fréquence vibratoire » des chakras. L’onde spécifique de chacune des pierres permettrait alors une ré-harmonisation vibratoire du système énergétique du corps humain. Il leur permettrait de se caler et de se réguler sur la bonne fréquence ; mais par quel mécanisme ? Les couleurs des cristaux seraient, elles aussi, importantes. Chaque chakra est rattaché à une couleur, et les cristaux portant cette couleur influenceraient positivement le chakra correspondant. Cela étant, la couleur d’une substance résulte de l’absorption, de la réflexion, de la diffraction, de la diffusion de la lumière ambiante mais pas d’une émission lumineuse (incandescence et luminescence mises à part) ! Pour certains, le centriole de nos cellules (point de départ des microtubules constituant le cytosquelette des cellules animales) jouerait un rôle essentiel à cause du silicium qu’il contient. On peut lire que le centriole serait constitué par un noyau de silicium entouré de 38 000 molécules d’eau en vibration, que la silice se comporte en quartz piézo-électrique entre l’ADN du noyau et le cytoplasme. Pour d’autres, l’ADN de nos cellules constituerait un dipôle équivalent à une antenne radar, ce qui lui permettrait de recevoir l’information en provenance de l’univers « non manifesté ». Les pierres en contact avec la peau pourraient aussi libérer des ions qui passeraient dans notre corps par des récepteurs ioniques ou par réaction enzymatique, ce qui n’est pas totalement déraisonnable.

Une pierre peut, selon la lithothérapie, se fatiguer, se saturer et devenir moins performante, après avoir emmagasiné de mauvaises énergies. Il faut donc la recharger d’une « énergie », qu’elle échangera à nouveau contre celle des patients. Pour cela, les lithothérapeutes utilisent plusieurs méthodes, chacun défendant la sienne et décriant celle de l’autre. Parmi elles, il y a l’immersion du cristal dans de l’eau distillée ou de source, salée ou non, l’enfouissement dans la terre pour le purifier puis le dépôt sur un amas de cristal appelé « druse », en lumière solaire, lunaire ou stellaire, afin qu’il se recharge. Certains lithothérapeutes préconisent d’attribuer à chaque druse un usage particulier qu’il convient de « programmer ». À la lecture de tous ces préceptes contradictoires, le patient devrait être paralysé par la peur de neutraliser son cristal ou même de le voir retourner son action contre lui. Une pierre peut aussi être synthétique ou fausse, les deux possibilités étant extrêmement courantes. Son énergie ne peut pas alors avoir été accumulée au cours de millions d’années ; on peut se demander si le cristal est quand même efficace ?

L’émission de rayons gamma (un rayonnement électromagnétique) par désexcitation d’un noyau atomique résultant d’une désintégration pourrait toutefois se rapprocher de ce qu’avancent les lithothérapeutes : émission sans excitation externe ni modification apparente de l’émetteur. La différence est que le rayonnement gamma est détecté alors qu’aucun rayonnement émis spontanément par un cristal n’a jamais été mis en évidence dans toute la large gamme des fréquences analysées et de sensibilité des détecteurs. Les lithothérapeutes pourront toujours répondre qu’il s’agit d’un nouveau type de rayonnement, de nature inconnue. Évidemment, on peut toujours l’imaginer...

Le quartz, pierre angulaire de l’argumentation des lithothérapeutes

Le quartz (minéral constitué d’oxyde de silicium), et sa piézoélectricité, est la pierre angulaire des lithothérapeutes... et c’est de lui que provient le flou concernant l’émission des vibrations d’un cristal. Il est certain que sous l’effet d’une contrainte mécanique, un cristal piézoélectrique se polarise électriquement et inversement. Il est certain que le cristal, lorsqu’il est stimulé électriquement, entrera en résonance pour certaines fréquences spécifiques et oscillera, alors, à une fréquence stable. Mais il faut lui apporter de l’énergie. On ne peut pas dire que le quartz, et par extension tout minéral, est un émetteur récepteur de vibrations diverses qui fonctionne en continu. On peut encore moins dire que l’immense énergie ayant servi à la formation des cristaux se transforme en pouvoir curatif et spirituel.

Quant à la structure de notre corps en relation avec les cristaux, on est totalement dans le domaine de l’ésotérisme. On se reportera à l’encadré pour une brève description de la construction ésotérique proposée par les lithothérapeutes, en soulignant son absence de fondement scientifique.

L’ensemble des lithothérapeutes considère qu’une aura – un contour coloré – rayonne autour de notre corps et serait la manifestation d’un champ d’énergie. La photographie Kirlian permettrait de la mettre en évidence3. L’aura serait composée de sept couches, l’action des cristaux se situant au niveau de la sixième, le « corps éthérique » (corps quantique, corps vital). Au niveau de cette couche seraient situés les chakras majeurs, points de jonction des canaux d’énergie, au nombre de sept. Pour certains, le corps éthérique est une structure vibratoire holographique composée de tachyons, des particules supraluminiques. L’existence de ces tachyons est effectivement avancée en physique théorique mais n’a pas été prouvée expérimentalement. Toujours est-il que les auteurs de science-fiction en font leurs choux gras, de même que nos lithothérapeutes qui reconnaissent que les techniques actuelles ne permettent pas de les apercevoir ou de les mesurer, et ajoutent que cela ne signifie en aucun cas qu’ils n’existent pas. Certes, mais cela ne permet pas non plus de dire que ce sont eux qui constitueraient le corps éthérique, si corps éthérique il y a.

Des minéraux fascinants... pour d’autres raisons

On peut être fasciné par les minéraux, par la pureté d’un quartz, la symétrie de ses lignes et vouloir leur prêter des propriétés particulières. On peut alors trouver une justification à ce souhait dans les textes anciens, indiens ou égyptiens. Il ne faut pas, par contre, espérer trouver un appui dans la science contemporaine qui nie en bloc l’émission spontanée d’ondes par les cristaux, la structure vibratoire de notre organisme telle que postulée par les lithothérapeutes, l’interaction de ces deux systèmes et, surtout, la réalité des effets bénéfiques allégués.

1 Ces journaux se fixent pour objectif l’évaluation scientifique de pratiques complémentaires ou alternatives aux thérapies reconnues, pour évaluer leur aptitude à être intégrées dans la médecine scientifique.

2 Life beyond 100 – Secrets of the Fountain of Youth, C. Norman Shealy, (2005), éd. : Torchin/Penguin, New York, page 102

3 Nous renvoyons nos lecteurs à l’article de Science et pseudo-sciences n° 212, novembre-décembre 1994, consacré à ce sujet.

Mis en ligne le 13 août 2013
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