Impostures intellectuelles

Alan Sokal et Jean Bricmont

Note de lecture de Jean-Paul Krivine - SPS n° 240, décembre 1999

Le livre qui a fait couler beaucoup d’encre lors de sa sortie en 1997 (voir nos Cahiers n° 230 et 232) est maintenant disponible en édition de poche. Une longue préface originale rappelle les objectifs de l’ouvrage :

« Un de nos amis s’est exclamé après avoir écouté la conférence d’un intellectuel célèbre : “X fut brillant. Bien entendu, je n’ai pas compris un traître mot de ce qu’il a dit”.

Ce genre d’expérience n’est pas rare et pour l’expliquer il y a en gros trois possibilités. L’une est que notre ami ne possède pas les connaissances requises pour suivre l’exposé. Une autre est que le célèbre intellectuel est un mauvais pédagogue. Mais il est également possible que la conférence soit un non-sens ou des banalités habilement dissimulées derrière un jargon obscur. A notre avis, aucune des ces possibilités ne doit être exclue a priori. Mais comment savoir laquelle est la bonne ? »

L’ouvrage de Sokal et Bricmont démontre sans que le doute puisse subsister que des intellectuels célèbres tels que Lacan, Kristeva, Baudrillard et Deleuze ont, de façon répétée, utilisé abusivement des termes et des concepts provenant des sciences physiques et des mathématiques. Mais ce n’est sans doute pas la partie la plus importante de l’ouvrage (comme le disent les auteurs, il y a deux ouvrages en un), bien que ce soit celle qui a provoqué le plus de polémiques, mais également le plus de procès d’intention, d’accusations non fondées contre les deux physiciens. Un des intérêts de la préface à cette deuxième édition est de revenir sur ces deux mois de polémiques (la portée des accusations sur le reste de l’œuvre des auteurs visés, le « droit à la métaphore », etc.).

La seconde cible du livre est ce que les auteurs appellent le relativisme cognitif, à savoir l’idée « selon laquelle les affirmations de faits, qu’il s’agisse des mythes traditionnels ou des théories scientifiques modernes, ne peuvent être considérées comme vraies ou fausses que “par rapport à une certaine culture” ».

Les auteurs réhabilitent finalement la méthode scientifique, la méthode rationnelle d’analyse. Nous ne pouvons que souscrire à leurs propos, quand nous dénonçons dans nos pages les pseudosciences en expliquant par exemple qu’astrologie et astronomie ne sont pas qu’une question de point de vue, de culture, de science officielle qui choisirait pour des raisons conjoncturelles l’astronomie.

Dans un colloque organisé à l’occasion de la sortie du livre, Alan Sokal expliquait qu’il fallait distinguer au ‘moins quatre sens du mot science : (1) la science désignant une démarche visant une compréhension rationnelle du monde naturel et social, ou du moins de certains aspects de ce monde, (2) la science désignant un ensemble donné de connaissances, acceptées à un certain moment, (3) la science désignant une institution sociale, des scientifiques avec leurs propres normes et leurs liens sociaux et économiques avec la société qui les entoure, et enfin (4) la science appliquée et la technologie. Alan Sokal ajoutait : « Malheureusement, quand on parle de science, on omet fréquemment de clarifier de quelle science on parle. Ainsi, des critiques plus ou moins valables de la science entendue dans l’un de ces sens, sont parfois prises ou utilisées comme si elles étaient des arguments valables contre la science entendue dans un autre sens. »

N’est-ce pas précisément ce genre de confusion que nous rencontrons dans les arguments des tenants des parasciences ?

Ceux qui n’ont pas lu la première édition peuvent profiter d’une sortie en livre de poche. Les autres pourront investir une somme modique pour le plaisir de lire la nouvelle préface qui fait le point sur les bons et mauvais arguments d’une polémique passionnée.

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