L’EMDR : ça marche... même si on ne bouge pas les yeux !

par Nicolas Gauvrit - SPS n° 281, avril 2008

L’EMDR (Eye movement desensitization and reprocessing) est l’une de ces nombreuses psychothérapies toujours en vogue, dont on a du mal à croire, a priori, qu’elle puisse être efficace, tant ses bases mêmes semblent confuses et pseudoscientifiques. Son principe fondamental : un mouvement alternatif des yeux, de gauche à droite, qui doit via un mécanisme mystérieux amener une rapide guérison.

La légende raconte que, dans les années 1980, une étudiante en psychologie, Francine Shapiro, a vécu une illumination lors d’une promenade. Tout en marchant, elle s’avisa que ses pensées négatives diminuaient d’intensité chaque fois qu’elle bougeait rapidement le regard latéralement. Les bases de l’EMDR, un courant désormais rentable, étaient posées.

La bulle

Cette thérapie est particulièrement adaptée, nous dit-on, dans le cas des syndromes de stress post-traumatique. Une jeune fille a été violée ? On lui fait remuer les yeux en tous sens, et son chagrin s’atténue. Le caractère incompréhensible du procédé laisse présager qu’il ne fut mis en route qu’après la vérification de son efficacité. Que nenni : les premières publications sur la question ne faisaient état que d’études de cas, et de considérations cliniques peu scientifiques. Rien n’était prouvé. Pourtant, des travaux bien plus sérieux ont finalement suivi, qui suggèrent que l’EMDR fonctionne vraiment !

Comme on l’imagine volontiers, bien des savants s’empressèrent alors de chercher les causes de cette réussite des mouvements oculaires : « peut-être agissent-ils directement sur l’alternance des hémisphères du cerveau, renforçant la zone médiane ? » se demandent sur Internet certains tenants de l’EMDR. Ce qui est certain, c’est que le phénomène est difficile à expliquer.

À moins que …

Un premier doute survient lorsqu’on lit la description d’une cure par l’EMDR. On ne demande pas aux patients dès leur entrée d’agiter les yeux. Non : les séances sont bien mieux organisées. On commence sagement par un entretien diagnostique ; on met le doigt sur le problème, on en parle. L’image traumatique est évoquée, ramenée à la surface. C’est seulement dans la phase finale que le patient est invité à se confronter mentalement à l’image traumatique tout en agitant les yeux.

Mais au fait, est-ce que cela ne ressemble pas comme deux gouttes d’eau à une TCC (thérapie comportementale et cognitive) ? Se confronter à ses peurs pour les apprivoiser, en gros… Quel est vraiment le rôle du mouvement des yeux dans cette affaire ? C’est la question que des chercheurs se sont posée, et ils ont testé l’EMDR sans mouvement des yeux : résultats identiques ! Le seul apport de l’activité oculaire est sans doute, en imposant une tâche distractive, d’affaiblir l’impact du souvenir lors de la confrontation1. Un mouvement des oreilles, quoique plus délicat, arriverait sans doute au même résultat. Finalement, ce qui ressort de cette histoire, c’est que l’EMDR est une bulle : c’est impressionnant, mais creux2.

Un recyclage d’idées

L’EMDR pourrait donc apparaître comme un simple avatar de la TCC, une des rares thérapies ayant fait la preuve d’une efficacité spécifique (toutes les thérapies sont efficaces, mais pour des raisons non spécifiques, comme le fait d’être écouté, etc.).

Cette efficacité est sans doute réelle lorsque le thérapeute et le patient s’attaquent à un souvenir réel, ce qui est fort heureusement conseillé par l’association EMDR France. Mais à la lecture du déroulement des séances, et surtout de la théorie qui se cache derrière, on a une impression de déjà-vu assez désagréable…

L’efficacité des thérapies

Les TCC ne sont, à leur naissance, ni plus ni moins scientifiques que la psychanalyse : comme la psychanalyse, elles se fondent d’abord sur des intuitions, des hypothèses faites a priori. Mais, à l’inverse de la psychanalyse, elles acceptent de se soumettre à des tests d’efficacité.

Pour tester une thérapie, il faut d’abord disposer d’un instrument de mesure. Pour la dépression, par exemple, le plus utilisé de ces instruments est le BDI (Beck Depression Inventory), un questionnaire qui fournit une « note » de dépression. Plus la note est élevée, plus vous êtes considéré comme dépressif. Ce questionnaire, comme d’autres, a été soumis à des contrôles rigoureux. Il a été « validé ». Cela signifie qu’on a prouvé qu’il mesurait bien quelque chose (de relativement stable), et que ce quelque chose permettait de prévoir les diagnostics de dépression faits par les thérapeutes, était bien corrélé avec les divers symptômes de la dépression, mais pas avec d’autres troubles connus comme indépendants de la dépression. Le BDI est donc un instrument fiable. Il est bien évident qu’il ne mesure pas exactement ce qu’on appellerait « dépression » (qui, de toute évidence, est une notion floue), mais il mesure une caractéristique qui y ressemble fort.

Une fois l’instrument de mesure établi, on forme aléatoirement, comme en médecine, deux groupes de patients (un groupe témoin et un groupe test). En règle générale, le groupe témoin est mis en attente (on leur dit qu’il faut attendre par manque de place) ou suit une « fausse thérapie » où le thérapeute ne fait rien d’autre que discuter. Une mesure pré-test (en début d’expérience) et une mesure post-test (à la fin) permettent de mesurer l’évolution de la dépression.

De nombreuses études ont été conduites sur ce principe. Pour bien des troubles (dont la dépression), elles démontrent une efficacité spécifique des TCC.

L’EMDR – du moins selon l’image qu’en donne l’association EMDR France – semble supposer que les troubles proviennent toujours d’événements traumatisants, parfois refoulés, que l’on peut grâce à la thérapie ramener à la conscience. Cette théorie fut largement démontée par la psychologie scientifique, et réfutée même par son promoteur de jadis Sigmund Freud. Ce dernier avait cru trouver chez ses patients des souvenirs infantiles sexuels. Il finit par conclure qu’il s’agissait en réalité de fantasmes, et abandonna sa « théorie de la séduction ».

Il est probable que cette erreur initiale de Freud provenait de la suggestion exercée par le psychanalyste sur ses patients. Persuadé que les patients avaient subi des abus sexuels dans l’enfance, il arrivait à les convaincre de la réalité de la chose, et les patients finissaient par se « sou-venir » de scènes sexuelles.

Certains tenants de l’EMDR pourraient bien reproduire cette erreur : le traitement EMDR prévoit en effet une phase de mouvements oculaires où le patient doit suivre une petite lampe ou des bruits qui se font entendre tantôt à gauche, tantôt à droite… le tout dans un état « apaisé ». Inutile de dire que cela n’est pas sans évoquer une forme légère d’hypnose, et que les patients seront alors particulièrement suggestibles, et donc susceptibles de « retrouver » le souvenir d’événements qui ne se sont jamais produits, pourvu que le thérapeute y croie3.

Ainsi, l’EMDR ressemble (mais je ne suis pas en mesure de juger des intentions des personnes concernées) à une tentative de réconciliation de thérapies opposées. Mi-psychanalytique, micomportementaliste, affublée d’un petit bijou surnaturel et inutile : l’agitation des yeux, qui lui donne son cachet particulier.

Le vocabulaire employé pour la description de la théorie, qui emprunte allègrement aux neurosciences, à l’informatique etc. ne doit pas faire oublier la faiblesse de ses bases et l’inutilité de la seule chose qui fait son originalité : les mouvements oculaires.

Je tiens à remercier le professeur Jacques Van Rillaer qui a eu la gentillesse de bien vouloir relire une première version de ce texte et proposer des améliorations.

Pour en savoir plus

Le site de l’association EMDR France
Une description de l’EMDR
Benault, M. & Larivée, S. (2005). « Guérir avec l’EMDR : preuves et controverses », Revue de Psychoéducation, 34(2), 355-396.
Loftus, E. & Ketcham, K. (1994). « The myth of repressed memory » (Traduction : « Le syndrome des faux souvenirs et le mythe des souvenirs refoulés »), Chambéry : Exergue, 1997.
McNally, R.J. (1999). « On eye movements and animal magnetism : A reply to Greewald’s defense of EMDR », Journal of Anxiety Disorders, 13, 617-620.
Schacter, D.L. (1996). « Searching for memory : The brain, the mind, and the past » (Traduction : « À la recherche de la mémoire »), New York : Basic Books, Paris : De Boeck, 1999.
Spanos, N. (1996). « Multiple identities and false memories : Asociocognitive perspective » (Traduction : « Faux souvenirs et désordre de la personnalité multiple »), American Psychological association, Bruxelles : De Boeck, 1998.
Van Rillaer, J. (2005). « Science et pseudoscience en psychothérapie », Revue Francophone de Clinique Comportementale et Cognitive, 10(3), 25-34.

1 Voir par exemple Jacques Van Rillaer (2005) « Science et pseudoscience en psychothérapie », Revue Francophone de Clinique Comportementale et Cognitive, 10(3), 25-34.

2 Mc Nally (1999) écrit page 619 : « What is effective in EMDR is not new, and what is new is not effective » (Ce qui est efficace dans l’EMDR n’est pas nouveau, et ce qui est nouveau n’est pas efficace).

3 De nombreux travaux de psychologie scientifique sur la mémoire ont montré les risques associés à la recherche assidue de souvenirs « refoulés », prétendument totalement oubliés mais encore actifs. Parmi les textes (disponibles en français) d’auteurs faisant aujourd’hui autorité, on peut citer Loftus et Ketcham (1994), Schacter (1996) ou encore Spanos (1996).

Mis en ligne le 22 juillet 2008
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