Les pseudo-médecines, pourquoi pareil succès ?

par Jean Brissonnet - SPS n° 275, décembre 2006

En août 2006, le Conseil Fédéral suisse a rejeté l’initiative populaire1 « oui aux médecines complémentaires » qui demandait d’écrire dans la Constitution la garantie du libre accès aux médecines complémentaires et de leur exercice légal. Elle revendiquait en outre « une prise en compte complète des médecines complémentaires par la Confédération et les cantons dans la formation et le perfectionnement professionnel, dans lenseignement et la recherche, dans le domaine des produits thérapeutiques et dans celui des assurances sociales2  ». Cet épisode fait suite à la décision prise en juin 2005 de ne plus rembourser l’homéopathie, la phytothérapie, la thérapie neurale, la médecine anthroposophique ni la médecine traditionnelle chinoise. Un sondage effectué par l’institut Demoscope indique que 79 % des sondés se disent favorables à la réintroduction des médecines complémentaires dans le catalogue de l’assurance de base. Seuls 15 % y sont opposés, alors que 7 % n’ont pas d’opinion sur la question.

On se souvient qu’un pareil psychodrame avait secoué la France lorsque le professeur Jean-François Mattéi, alors ministre de la santé, avait décidé de faire passer le remboursement de l’homéopathie de 65 % à 35 %. Le laboratoire Boiron avait alors recueilli 670 000 signatures contre cette mesure.

Avant de réfléchir plus avant sur les raisons de pareil engouement, il est sans doute nécessaire de bien préciser de quoi on parle et d’approfondir la nature et la fonction des principaux protagonistes.

Les différentes pratiques médicales

Les pseudo-médecines remplissent les pages de certains magazines, servent de produit d’appel aux pharmaciens et font régulièrement l’objet dans les médias de débats ou d’exposés qui ne sont pas pour rien dans leur succès.

On peut distinguer trois sortes de pratiques médicales.

La médecine scientifique

C’est celle qui est enseignée lors du cursus normal des études médicales. Je n’entrerai pas ici dans le débat qui consiste à savoir si la médecine est une science ou si elle n’est qu’une technique ou une pratique.

Ce que j ’appellerai médecine scientifique, c’est la médecine qui s’appuie sur les résultats de la science, c’est la médecine fondée sur les preuves.

Les médecines marginales

Elles peuvent être d’ordre ethnique, historique, illusoire ou tout simplement charlatanesque. Elles vont de la gémmothérapie à la médecine ayurvédique, en passant par la biothérapie gazeuse, l’urinothérapie, la kinésiologie, la chromothérapie, la cristallothérapie et bien d’autres encore, passées, présentes ou futures, tant il est vrai que l’imagination des vendeurs d’illusions est toujours fertile.

Les pseudo-médecines

Ce sont celles qui ne sont pas enseignées dans le cursus normal des études médicales, mais qui pourtant sont pratiquées par de vrais médecins.

Il ne viendrait à personne l’idée de trouver normal qu’un non-médecin prescrive un vrai traitement, qu’il utilise des médicaments efficaces qu’il se serait procuré par des voies détournées, même si la prescription en question était tout à fait identique à celle qu’aurait fournie un authentique médecin. Les rares guérisseurs qui s’y sont risqués se sont retrouvés rapidement devant un tribunal.

Malheureusement, la réciproque n’est pas vraie. Chaque jour des médecins dûment diplômés, après 10 années d’études, pratiquent dans l’assentiment général l’homéopathie, l’auriculothérapie, la psychanalyse, l’acupuncture, la réflexologie ou l’ostéopathie, sans oublier l’anthroposophie, la naturopathie, l’iridologie et même parfois – le fait est avéré – le magnétisme mesmérien.

Alors pourquoi cette situation ? Comment s’y retrouver ?

Si dans le premier cas, c’est la justice qui applique la loi et donne des sanctions, qui dans l’autre cas est chargé de cette fonction ?

Les autorités médicales

Qui sont-elles ?

L’Académie de médecine

L’actuelle Académie de médecine fait suite à l’Académie royale fondée en 1731 par Louis XIII. Elle a pour fonction de conseiller les politiques, de les aider dans leurs décisions sur les problèmes d’hygiène et de santé publique. « Elle agit ainsi comme conseiller, mais peut également, sans sollicitation préalable, émettre des avis ou communiqués éventuellement destinés à être largement diffusés3 ».

Elle est formée de grands médecins, de professeurs, de chercheurs, qui se sont distingués par leurs travaux ou leur notoriété clinique.

L’INSERM (Institut National de la Santé Et de la Recherche Médicale)

C’est un établissement public à caractère scientifique et technologique. Il est « le seul organisme public de recherche français entièrement dédié à la santé humaine. Ses chercheurs ont pour vocation l’étude de toutes les maladies des plus fréquentes aux plus rares, à travers leurs travaux de recherches biologiques, médicales et en santé des populations4  »

L’Ordre des médecins

Le rôle de cet ordre est strictement du domaine de la déontologie. Il s’intéresse aux rapports entre les médecins et entre médecins et patients. Il est formé de membres élus et, de ce fait, les minorités actives et controversées y sont largement représentées car de nombreux médecins se désintéressent totalement de son fonctionnement.

Il n’a pas à proprement parler de fonction ni de compétence dans le domaine scientifique.

Que disent-elles ?

À de nombreuses reprises l’Académie de médecine s’est prononcée contre les pratiques pseudo-médicales les plus populaires, en particulier l’ostéopathie5 et l’homéopathie6. Elle indique, par exemple, que l’homéopathie est « une méthode imaginée il y a deux siècles à partir d’a priori conceptuel dénué de fondements scientifiques » et que « de façon surprenante cette méthode obsolète continue à avoir de nombreux partisans... ».

L’INSERM, de son côté, a publié une évaluation de trois approches psycho-thérapeutiques de laquelle ressort clairement l’absence d’efficacité de la psychanalyse.

Le conseil de l’ordre quant à lui se garde curieusement de faire appliquer, comme il le devrait, l’article 39 de son propre code de déontologie qui indique que : « les médecins ne peuvent proposer aux malades ou à leur entourage comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé ».

La situation actuelle

La situation actuelle des pseudo-médecines est donc à la fois paradoxale et inédite. Celles-ci ne sont pas pour autant marginales. La situation est paradoxale puisque des médecins diplômés pratiquent des médecines qui sont condamnées par les plus hautes autorités médicales du pays. Elle est inédite car une situation similaire ne peut s’envisager dans aucune autre discipline. Imagine-t-on un astrophysicien faisant référence à Ptolémée ou à Nostradamus dans l’une de ses publications ? Imagine-t-on les passagers d’un avion en partance pour un vol international invités à choisir un appareil qui n’a jamais fait la preuve de son aptitude à voler et qui est fondé sur les principes d’une mécanique « parallèle » ?

L’importance des pseudo-médecines est loin pourtant d’être négligeable. Il ne s’agit pas de quelques praticiens illuminés, mais d’une partie importante du corps médical. Dans un document intitulé Stratégie de lOMS pour la médecine traditionnelle7, il est indiqué que le pourcentage de la population qui admet avoir eu recours au moins une fois aux médecines traditionnelles ou complémentaires est de 38 % en Belgique, 42 % aux États-Unis, mais il est de 70 % au Canada et 75 % en France. De même, il y a une évolution importante de la consommation de ces médecines, puisqu’on l’évaluait à 16 % en 1982 alors qu’elle est aujourd’hui d’environ 40 %.

Le Conseil national de l’Ordre des médecins, considérant qu’« il n’y a jamais eu autant de médecins [...] ce qui devrait suffire à couvrir les besoins des Français  », a lancé une enquête, encore inachevée, sur laquelle la Dr Irène Kahn-Bensaude a présenté un pré-rapport8 le 17 septembre 2006. Il apparaît, en première approche que, au plan national, 62 % seulement des médecins généralistes exercent exclusivement la médecine générale, les autres ayant, à temps partiel ou complet, une autre pratique, parmi lesquelles figurent évidemment en bonne place les diverses pseudo-médecines. En me basant sur les histogrammes qui m’ont été fournis par le Conseil de l’ordre, j’ai extrait les chiffres suivants dans l’un des quatre cas cités en exemple par le rapport : le département urbain des Bouches-du-Rhône. Sur les médecins inscrits au tableau de médecine générale dans ce département, 57 % exercent cette discipline à plein temps, tandis que 10,9 % pratiquent, à temps partiel ou complet, l’une des trois pseudo-médecines : homéopathie, acupuncture ou ostéopathie. Encore ne peut-on pas estimer le nombre des auriculothérapeutes, phytothérapeutes, naturopathes, et autres aromathérapeutes qui se cachent dans les 1,2 % de la rubrique « divers », ni combien des 2,2 % qui prétendent pratiquer la « psychiatrie » – sans être psychiatres – sont, en fait, des psychanalystes. Les médecins restants ont des pratiques non contestables (travail, angiologie, nutrition, gériatrie, allergologie etc.).

En clair lorsque 57 généralistes pratiquent exclusivement la médecine générale, il en est au moins 11 (plus probablement 12 ou 13) qui pratiquent totalement ou partiellement une pseudo-médecine.

Pour partielle et inachevée que soit cette étude, elle montre certes, comme le dit son auteure, que « la médecine générale est dramatiquement sinistrée », mais aussi que l’impact des pratiques pseudo-médicales dans ce sinistre est loin d’être aussi négligeable que certains voudraient nous le faire croire.

Alors, pourquoi pareil succès ?

La vraie raison tient sans doute au fait que les outils d’évaluation de l’efficacité d’un traitement ou d’un médicament sont beaucoup plus difficiles à mettre en œuvre que dans d’autres disciplines. On sait tout de suite si un téléphone mobile fonctionne : il suffit d’obtenir son correspondant. Il n’y a donc pas d’électronique « douce » ni « parallèle ».

Les choses ne sont pas aussi simples dans le domaine médical.

Notion d’efficacité

Au cours des siècles passés, l’efficacité d’un traitement s’évaluait tout naturellement sur la base du récit, sur la constatation, sur l’apparence, sur la relation de cas particuliers. L’approche scientifique moderne a permis d’évaluer l’action spécifique d’un médicament ou d’un traitement par une approche globale, objective et approfondie.

Il a fallu pour cela un long cheminement et la rupture entre les méthodes passées et présentes peut être fixée lorsque Claude Bernard publia en 1865 un ouvrage intitulé Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. Dans ce livre il introduit ce qu’il appelle alors la « contre-épreuve ». Il écrit : « pour conclure avec certitude qu’une condition donnée est la cause prochaine d’un phénomène, il ne suffit pas d’avoir prouvé que cette condition précède ou accompagne toujours le phénomène ; mais il faut encore établir que ces conditions étant supprimées le phénomène ne se montrera plus [...] c’est la contre-épreuve qui juge si la relation de cause à effet que l’on cherche dans le phénomène est trouvée. Pour cela on supprime la cause admise pour voir si l’effet persiste  ». Non seulement un médicament doit provoquer la guérison mais l’absence de médicament doit avoir pour conséquence l’absence de guérison.

Une lente évolution faite d’approches successives a conduit à ce qui est aujourd’hui le standard en matière d’efficacité : les études cliniques contrôlées. Un nombre suffisant de patients doit être séparé en plusieurs groupes homogènes, randomisés9, qui reçoivent en double aveugle, les uns le traitement à tester, les autres un placebo. Les résultats de l’étude font ensuite l’objet d’un traitement statistique approprié qui détermine si le résultat de l’étude est, ou non, significatif. Enfin le compte rendu de cette étude doit être accepté pour publication dans un journal international possédant un comité de lecture et être reproduites par d’autres équipes indépendantes. Et pourtant, bien que cette méthode de travail soit reconnue universellement dans les milieux scientifiques, de nombreux praticiens, sur le terrain, continuent de raisonner de manière ancestrale. Pourquoi ?

Je ne traiterai pas ici de ceux qui utilisent les pseudo-médecines sans y croire sincèrement. Ni le médecin qui prescrit ponctuellement quelques granules à titre de placebo, ni le praticien en mal de clientèle, ni le gourou qui trouve dans ces pratiques un excellent marchepied pour le recrutement d’une organisation sectaire.

Je n’évoquerai donc ici que les mythes, les erreurs de raisonnement ou les motifs psychologiques qui peuvent expliquer que des praticiens de bonne foi peuvent être sincèrement persuadés de la validité de leurs méthodes et que les patients peuvent leur faire confiance.

Deux mythes qui ont la vie dure

Le mythe de la solution parfaite

Il donne à penser qu’il existerait des traitements sans inconvénients ni effets secondaires. Or, l’expérience l’a montré, tout traitement actif peut avoir des effets négatifs. C’est pourquoi les scientifiques raisonnent toujours à partir du rapport entre le bénéfice obtenu et les risques encourus. La détection des faibles risques est d’ailleurs une chose très difficile, car il faut savoir, par exemple, que si un effet indésirable se manifeste dans un cas sur 1000 il faudra suivre 3000 malades pour avoir 95 % de chances de le détecter. La meilleure illustration qui peut être faite des effets néfastes de ce mythe est l’affaire de la vaccination anti-hépatite B.

L’hépatite B provoque une hépatite fulminante10 dans 1 % des cas et elle se chronicise dans 4 à 5 % des cas, dont 20 % évolueront ensuite vers une cirrhose ou un cancer du foie. On estime qu’il y a en France 300 000 porteurs chroniques de cette maladie. En 1994 est lancée une grande campagne de vaccination sous l’égide de l’OMS. Le but est l’éradication de la maladie comme cela a été fait pour la variole et comme c’est en voie d’être fait pour la poliomyélite. Cette campagne est un grand succès : la couverture vaccinale passe en très peu de temps de 10 à 80 %. Immédiatement se déclenche une campagne de presse orchestrée par le lobby anti-vaccination. Un réseau, le REVAB11 est créé qui recense tous les troubles survenus dans les mois suivant la vaccination. En 1998, sous la pression médiatique, Bernard Kouchner, sans doute peu soucieux de se voir reprocher une nouvelle « affaire », suspend la campagne de vaccination pour les adolescents. Le REVAB collectera 1110 cas d’affections démyélinisantes centrales dont 898 cas de sclérose en plaques (SEP) depuis la mise sur le marché des vaccins jusqu’au 31 décembre 2002. En septembre 2004 l’Assaps12 déclarera que : « l’examen des caractéristiques de ces observations [...] ne permet aucunement de les différencier des SEP classiques, ni daffirmer la responsabilité du vaccin dans leur survenue.13  »

En septembre 1998 le rapport Brückner14 a établi la balance bénéfices/risques qui pouvait être attendue de cette vaccination. Si l’on vaccine les 800 000 enfants d’une classe d’âge, on court le risque d’une à deux atteintes démyélinisantes « éventuelles ». Le bénéfice par contre est considérable puisqu’on évitera trois hépatites fulminantes, entre 60 et 150 infections cirrhogènes et entre 12 et 30 cancers du foie.

En se focalisant sur les seuls effets négatifs éventuels, ceux qui croient au mythe de la solution parfaite pour refuser de « faire », oublient de tenir compte du risque de « ne pas faire »15.

Le mythe de la solution simple et unique

Il implique qu’une solution simple et unique permet de résoudre tous les problèmes. C’est le principe de base de la plupart des pseudo-médecines.

En 1755 Hahnemann constate qu’une décoction de quinquina soigne le paludisme. En absorbant lui-même une telle décoction il constate qu’il ressent les syndromes de la maladie (fièvre, frissons, tremblements). Il en déduit donc que tout produit capable de produire les symptômes d’une maladie est capable de la guérir. C’est le principe de base de l’homéopathie : « les semblables sont guéris par les semblables  ».

Andrew Still s’endormant avec un violent mal de tête, la nuque reposant sur un coussin posé sur une corde tendue entre deux arbres, se réveille le matin complètement soulagé. Il en déduit ce qui sera l’axiome fondamental de l’ostéopathie : « la structure gouverne la fonction  ».

Un médecin hongrois nommé Peczly recueille un jour un hibou et lui casse la patte en essayant de le faire entrer dans sa cage. Il constate alors la présence d’une tache dans l’iris de l’animal et en tire l’idée que certaines zones de l’iris correspondent à certains organes du corps. L’iridologie était née. On pourrait encore citer la fameuse catharsis freudienne où encore la loi d’airain du cancer de la méthode Hamer qui postule que tout vient d’un « choc psychique vécu dans la solitude ».

Alors que la médecine scientifique constate chaque jour que la plupart des maladies sont d’origine multifactorielle et que leur guérison demande la mise en œuvre de protocoles de soins variés, les pseudo-médecines s’enferment obstinément dans les mythes de solutions simples et uniques.

Trois sophismes toujours vivaces

Le sophisme « post hoc »

Ce sophisme fait référence à la phrase latine « post hoc, erqo propter hoc » qui signifie « après cela, donc à cause de cela  ». Il est basé sur l’idée erronée que parce qu’un événement arrive après un autre, le premier est la cause du second.

Ce sophisme est extrêmement répandu et très difficile à contredire, que ce soit vis-à-vis des patients ou vis-à-vis des praticiens.

Que de récits de guérisons merveilleuses n’a-t-on pas entendus ! Que d’angines guéries en une semaine par un lot de granules alors qu’on sait qu’une angine virale guérit spontanément en quelques jours et ne nécessite que la prescription de quelques antalgiques.

Les médecins eux-mêmes – et pas seulement ceux qui pratiquent les pseudo-médecines – en sont souvent les victimes et les discussions avec eux tournent très souvent autour de récits de guérisons apportés en guise de preuve. Qu’il est donc difficile de prendre du recul par rapport à son vécu clinique !

Ce sophisme est à la base de la plupart des superstitions, du chat noir à la comète de 1811 qui fut tenue pour responsable d’une année exceptionnelle de récolte dans le vignoble.

On ne peut s’empêcher de songer à Chantecler, le coq de la pièce d’Edmond Rostand, qui était persuadé que c’était son chant qui faisait lever le soleil, jusqu’au jour où le soleil se leva, bien qu’il ait oublié de chanter. Quel meilleur exemple de la contre-épreuve chère à Claude Bernard.

Le sophisme corrélation-causalité16

C’est une erreur fréquemment commise dans les médias qui parlent régulièrement d’une corrélation statistique pour en tirer (ou suggérer) une relation de cause à effet. Un article de Science et Avenir provoqua il y a quelques années une belle panique chez les amateurs de bronzage. Elle concluait à la nocivité des crèmes solaires en s’appuyant sur une étude statistique qui montrait une corrélation entre l’usage de ces crèmes et la fréquence des cancers de la peau. En fait, ces deux augmentations avaient tout simplement une cause commune : l’exposition au soleil.

On pourrait encore citer la corrélation entre le nombre de mariages et celui des cabines téléphoniques d’un département (cause commune : une population élevée) ou la corrélation mondiale positive entre le nombre de fumeurs et l’élévation de l’espérance de vie, qui ne prouve pas, bien évidemment, que le tabac est bon pour la santé mais que ces deux variables augmentent en même temps que le niveau de vie.

Il est difficile d’évoquer ce sujet sans parler du gag du Canard enchaîné qui, en avril 2002, fournissait des cartes montrant une corrélation certaine entre le vote Le Pen et les retombées de l’accident de Tchernobyl17.

Dans l’affaire de la vaccination anti-hépatite B, que j’ai évoquée plus haut, le REVAB a établi une corrélation entre la vaccination et l’apparition de SEP tout simplement parce que la campagne de vaccination avait été réalisée – à titre de rattrapage – en direction des adolescents et que c’est à cet âge que se manifeste le plus souvent les premiers signes de cette affection. Il s’agit donc d’une simple corrélation temporelle comme l’ont d’ailleurs confirmé ultérieurement plusieurs études de qualité18. On aurait pu de la même façon établir une corrélation entre la vaccination et le premier baiser amoureux. Aurait-il fallu y voir une relation de cause à effet ?

Une corrélation permet de tester une théorie ou de suggérer une causalité que seule l’expérimentation peut établir avec certitude.

Le sophisme du faisceau de preuves

Ce sophisme pourrait être nommé « effet Boiron » tant il est fréquent en homéopathie. Il consiste à accumuler des preuves non significatives pour en tirer l’équivalent d’une preuve forte. Or, la somme de deux demi-preuves ne formera jamais une preuve entière.

Dans son N° 678, la revue Prescrire analyse douze essais cliniques comparatifs, homéopathie versus placebo, publiés en cinq ans. Le résultat est toujours négatif (manque de rigueur, faible nombre de sujets, réalité du diagnostic, etc.). Les homéopathes seraient mieux inspirés si, au lieu de publier de multiples études biaisées, ils présentaient un essai de grande ampleur, acceptable sur tous les plans, qui pourraient être reproduits par d’autres équipes indépendantes. La seule fois où un tel travail a été réalisé, c’est lors de l’étude lancée en 1985 par Georgina Dufoix, alors ministre de la santé. Le résultat prétendument obtenu précédemment par les équipes d’homéopathes n’a pu alors être reproduit19.

L’accumulation de nombreuses études de mauvaise qualité méthodologique ne constituera jamais une preuve certaine de l’efficacité d’un traitement homéopathique.

Six motifs d’aveuglement

La dissonance cognitive

Il y a dissonance cognitive lorsque la réalité se trouve en conflit avec la croyance. Cette dissonance se traduit par une souffrance psychique qui amène en général l’individu à refuser la réalité. C’est le cas classique des fumeurs qui soutiennent – contre toute évidence – que le tabac n’est pas néfaste pour la santé. C’est le cas des électeurs de George Bush qui ont approuvé la guerre en Irak du fait de l’existence supposée d’armes de destruction massive et qui continuent à croire à leur existence malgré le rapport négatif de l’Iraq Survey Group (ISG)20. C’est le cas des adeptes des pseudo-médecines qui ne veulent pas croire en l’absence de résultats.

Il faut bien admettre qu’il est difficile pour le prosélyte des granules, qui pendant de longues années a prospecté son entourage pour le faire participer à sa croyance, d’admettre que les petites boules qu’il achète en pharmacie ne contiennent que du sucre. Il est difficile à celui qui a suivi, parfois pendant plus d’une décennie, une analyse, d’admettre qu’il a simplement fourni à son analyste de quoi rénover, à l’ancienne, sa merveilleuse bastide dans le Lubéron.

La mémorisation sélective

C’est le fait qu’on a tendance à ne conserver en mémoire que ce qui va dans le sens de sa croyance et à oublier le reste. Ainsi, le patient qui se voit prescrire une ordonnance mixte contenant un zeste d’homéopathie portera sa guérison au crédit de celle-ci, oubliant anti-inflammatoires ou antibiotiques. C’est le cas classique des personnels soignants qui assurent – la main sur le cœur – que les accouchements sont plus nombreux les soirs de pleine lune, même s’ils savent que toutes les études prouvent qu’il n’en est rien.

La puissance du jargon

Elle est parfaitement illustrée par le personnage de Sganarelle dans Le médecin malgré lui. Elle se manifeste par la persistance de l’utilisation de mots latins dans l’homéopathie et par le jargon incompréhensible et creux dont sont particulièrement friands les psychanalystes.

L’art consiste le plus souvent à énoncer diverses banalités de la manière la plus incompréhensible possible.

Par exemple, dans la plaquette d’une de ses conférences, un praticien d’acupuncture, d’ostéopathie, de réflexologie et d’énergie chinoise écrit : « ... Ce tempérament, [...] permet à l’individu d’évoluer dans une réalité bien personnelle, jusqu ’à la découverte qu’il n’est pas uniquement cet agrégat égotique, mais qu’à partir de ce noyau dur, peuvent se déployer les intuitions nécessaires, au-delà du formel et du nominal, qui montreront la direction à suivre afin de réaliser le processus de réintégration de l’être. Ce devenir, à partir de l’identité initiale, est l’accomplissement de soi  ».

On a presque envie d’applaudir !

L’effet de chapelle

C’est la sensation d’appartenir à une minorité, à une sorte d’élite en avance sur son temps qui sait conduire sa vie et sa santé plus intelligemment que le commun des mortels. Elle a pour conséquence la plus visible le prosélytisme infatigable des partisans des médecines parallèles soucieux d’étaler publiquement leurs – très supérieurs – choix de santé. Cet effet est particulièrement visible chez les clients des psychanalystes. Comme l’écrit Dominique Frischer : « Vis-à-vis des autres, les analysés éprouvent la tranquille sérénité de ceux qui portent au front la marque des élus, des voyants, ce signe invisible par lintermédiaire duquel se ralliaient les premiers chrétiens  ».

Cet effet a parfois comme conséquence dramatique le glissement progressif des pseudo-médecines vers les sectes guérisseuses.

Le mode de pensée anachronique

C’est là un motif d’aveuglement très à la mode actuellement. Il s’articule autour de phrases cent fois entendues et qui annoncent que c’était mieux avant, qu’il faut retourner à la nature, écouter la sagesse populaire et ancestrale et surtout fuir le progrès porteur de tous les maux.

C’est oublier que nous gagnons chaque année un trimestre d’espérance de vie, qu’en 1900 une personne de 60 ans avait une chance sur quatre d’arriver à 80 ans alors qu’aujourd’hui elle a trois chances sur quatre. C’est oublier que les accouchements en maternités – que les partisans du retour à la nature trouvent trop médicalisés – ont, en un siècle, amené le pourcentage de complications mère/enfants de 20 à 0,5 %.

Ce mode de pensée est le plus souvent l’apanage des bien portants, qui heureusement, changent le plus souvent d’avis lorsqu’ils tombent vraiment malades.

L’argument d’autorité

Il consiste à s’appuyer sur l’autorité de la personne qui affirme, tout particulièrement lorsque celle-ci est pourvue de glorieux diplômes ou d’une certaine aura médiatique. En fait aucun individu n’est détenteur de la vérité en matière de science. La seule autorité recevable est celle de l’ensemble de la communauté scientifique. Un seul homme, aussi grand scientifique soit-il, n’est jamais infaillible. Les exemples sont nombreux, de Linus Pauling titulaire de deux prix Nobel et authentique savant – qui parait la vitamine C d’une action préventive contre le rhume et même de vertus contre le cancer – au professeur Yves Rocard, grand physicien, qui fut directeur du Laboratoire de physique de l’École normale supérieure avant de déraper des signaux géophysiques à la baguette du sourcier.

Lever l’ambiguïté

Afin que soit levée toute ambiguïté entre médecine et pseudo-médecines, il importe que les médecins ne pratiquent que les techniques qui ont été validées par la communauté médicale. Il importe que les instances de régulation et tout particulièrement le Conseil de l’Ordre des médecins, appliquent avec fermeté les règles – en particulier déontologiques – qu’elles ont elles-mêmes édictées.

Ce type de demande se heurte systématiquement à trois sortes d’arguments : la nécessaire utilisation de l’effet placebo, la liberté de prescription du médecin – auquel tous les praticiens sont légitimement attachés – et la nécessité d’assurer la sécurité du patient.

Ces trois objections sont, à mon avis, irrecevables.

— L’effet placebo est une réalité qui doit évidemment être prise en compte. Il doit être étudié, enseigné, les procédures de son utilisation doivent être clairement définies et encadrées et les outils qui le permettent doivent être mis en place. C’est possible. C’est même indispensable. Les pseudo-médecines n’ont qu’un effet placebo, c’est certain, mais une utilisation rationnelle de l’effet placebo peut très bien se passer des pseudo-médecines.
— Il est hors de question de s’attaquer à la liberté de prescription du médecin. Cependant, celle-ci doit s’exercer dans le strict cadre des procédures, techniques et outils de la médecine fondée sur les preuves. Le temps n’est plus où le médecin de campagne faisait aussi office de chercheur et où on attendait de lui la géniale potion qui permettrait d’avancer sur le chemin de la connaissance.
— C’est du mépris que de vouloir assurer la sécurité des citoyens malgré eux. Le patient qui se tourne vers un praticien non-médecin sait très bien le risque qu’il prend, il reviendra très vite vers la médecine scientifique si le mal persiste. Les cas les plus dramatiques, où l’entêtement pseudomédical a conduit au drame, font le plus souvent apparaître la caution d’un médecin21.
On a coutume de dire que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. La liberté de prescription du médecin s’arrête là où commence celle du patient de recevoir des soins qui correspondent aux compétences dont celui-ci se recommande... et seulement ceux-là.

Pour ceux qui refusent la médecine scientifique, pour ceux que tente le recours à l’irrationnel, il y a, et il y aura toujours, des guérisseurs.

1 L’initiative populaire est un droit civique qui existe en Suisse et permet à des citoyens de proposer un texte de loi ou une modification de la constitution.

2 http://www.edi.admin.ch/dokumentation/00613/00614/index.html?lang=fr&msg-id=6857.

3 http://www.academie-medecine.fr/hist_miss/missions.asp.

4 http://www.inserm.fr/fr/inserm/presentation/definition/index.html.

5 Voir SPS n° 272.

6 Voir SPS n° 264.

7 http://whqlibdoc.who.int/hq/2002/WHO_EDM_TRM_2002.1_fre.pdf.

8 Enquête sur l’activité des médecins généralistes.

9 C’est-à-dire choisis au hasard.

10 Mortelle sauf à bénéficier d’une hypothétique greffe du foie.

11 Réseau vaccin hépatite B.

12 Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé.

13 Vaccin contre l’hépatite B : résumé des débats de la commission nationale de pharmacovigilance du 29 septembre 2004.

14 « Point sur la vaccination contre l’Hépatite B à l’attention de Bernard Kouchner, Secrétariat d’Etat à la Santé » Gilles Brücker 30 septembre 1998.

15 Sur le sujet lire « Principe de précaution. Et le risque de ne pas faire ? », Jean-Paul Krivine – SPS n° 264 octobre 2004.

16 Encore nommé « effet cigogne » par Henri Broch.

17 Ces exemples et bien d’autres figurent sur le site pédagogique de l’académie de Versailles.

18 Vaccin contre l’hépatite B : résumé des débats de la commission nationale de pharmacovigilance du 29 septembre 2004.

19 Pour plus de détails sur l’efficacité clinique de l’homéopathie voir : « les pseudo-médecines : un serment d’hypocrites », Jean Brissonnet, p 46-54

20 Groupe constitué pour retrouver les armes de destruction massive en Irak.

21 Divers cas sont répertoriés dans les bulletins du Groupe d’étude des mouvements de pensée en vue de la prévention de l’individu (GEMPPI), en particulier dans la synthèse du colloque européen des 27 et 28 mars 2004 « santé et entreprises sectaires »

Mis en ligne le 14 avril 2007
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