Ostéopathie - Chiropraxie

L’Académie de Médecine s’exprime sans ambiguïté

par Jean Brissonnet - SPS n° 272, juillet-août 2006

L’ostéopathie revient au devant de l’actualité. La loi du 4 mars 2002, dans le cadre d’une harmonisation européenne, reconnaît dans son article 75 « l’usage professionnel du titre d’ostéopathe ou de chiropracteur », mais renvoyait à des décrets ultérieurs la définition des qualifications requises pour pouvoir faire état de ce titre. C’est dans ce cadre que le gouvernement avait demandé à l’Académie de médecine un rapport sur le sujet, rapport qui vient d’être rendu public (http://www.academie-medecine.fr).

Afin d’éclairer au mieux nos lecteurs, il nous a semblé intéressant de reproduire de larges extraits de ce rapport (consultable dans son intégralité sur le site de l’Académie). Nous complétons cette présentation par un entretien qu’a bien voulu nous accorder à titre personnel le Professeur Louis Auquier.

Le rapport adopté le 10 janvier 2006 au nom du groupe de travail Ostéopathie et Chiropraxie de l’Académie de Médecine (Louis Auquier, Georges Crémer, Paul Malvy, Charles-Joël Menkès, Guy Nicolas) comporte deux parties. Dans la première, le rapport se livre à un « État des lieux et des pratiques en France et en Europe » et s’intéresse aux problème de « l’évaluation scientifique » de ces techniques, alors que la seconde se penche sur l’origine des « pensées philosophiques sous-tendant les pratiques de l’ostéopathie » et s’interroge sur les raisons de son actuel « engouement ».

Nous reproduisons ci-dessous de larges extraits de ce rapport. Les parties en italique sont de Science et pseudo-sciences.

État des lieux Ostéopathie

La formation de médecins Ostéopathes est assurée actuellement dans 15 UFR de médecine dans le cadre d’un diplôme interuniversitaire (DIU) de médecine manuelle, reconnue par le Conseil de l’Ordre depuis 1996. [...] Les médecins formés ainsi sont pour la plupart des généralistes, des rhumatologues et des médecins de médecine physique et de réadaptation. À noter qu’il existe aussi des écoles privées pour médecins assurant une formation en 3 ans au cours de quatre stages annuels.

La formation des non-médecins s’effectue dans des écoles privées d’Ostéopathie, au nombre d’au moins 30, regroupées au sein de la Collégiale Académique de France (1 200 à 1 500 diplômes chaque année). Dans ces écoles « officielles », l’enseignement dure six ans et compte 5 000 heures de cours lorsque le candidat n’est ni médecin ni kinésithérapeute. Il est de 1 500 heures lorsqu’il est médecin, de 2 500 lorsqu’il est kinésithérapeute.

À côté de cette organisation « officielle » on dénombre de nombreuses formations plus ou moins improvisées.

Chiropraxie

Le nombre des chiropracteurs est d’environ 450. On compte peu de médecins ou de kinésithérapeutes dans ce groupe. La majorité de ces praticiens possèdent des diplômes d’origine anglo-saxonne [...].

Et les académiciens de conclure :

Au total, la situation en France est confuse depuis cinquante ans au moins. Il existe une grande hétérogénéité dans les conditions d’accès des étudiants et dans la formation des ostéopathes non médecins et des chiropracteurs. Il existe de plus en plus d’écoles privées qui délivrent un enseignement (fantaisiste) mais calqué sur l’enseignement médical et conduisant à des pratiques considérées jusqu’à la Loi de 2002 comme illégales et favorisées par une publicité permanente.

Le rapport fait ensuite un rapide historique de « positions dans notre pays sur ce problème » jusqu’au 2e rapport Lannoye.

Après l’adoption du 2e rapport Lannoye sur les « médecines alternatives », le 28 mai 1997 par le Parlement Européen, suivie en 1999 par une commission de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, la Loi d’avril 2002 (article 75) reconnaît une compétence s’exprimant par le titre d’ostéopathe et/ou de chiropracteur, le législateur ayant renoncé à en donner une définition ».

Les académiciens livrent alors quelques « commentaires » :

La situation actuelle en France de l’ostéopathie et de la chiropratique pose au moins trois problèmes :

1. il existe une grande hétérogénéité dans le mode d’accès à ces disciplines, à l’intérieur desquelles on retrouve des médecins, des auxiliaires médicaux (kinésithérapeutes ou infirmiers) et des étudiants sans aucune formation médicale préalable. Malgré cette diversité, le mode d’exercice est le même, les spécificités revendiquées par certains n’étant pas très sérieuses.

2. il existe également une grande hétérogénéité dans la formation. Certaines écoles délivrent des diplômes après six années de formation temps plein, d’autres se contentent de quelques week-ends. Quel que soit le lieu de formation, on note une très grande liberté voire un certain laxisme.

3. - Les écoles privées, de plus en plus nombreuses, qui délivrent un enseignement pseudo-médical dans sa durée seulement, mais ne reposant sur aucune base scientifique sérieuse, comme on le verra plus loin, sont onéreuses et conduisent leurs étudiants vers des débouchés aléatoires. Cette situation confine à l’absurde lorsque certains adeptes de l’ostéopathie ou de la chiropraxie prennent des positions inconciliables avec la médecine officielle enseignée dans les facultés et surtout dans les hôpitaux universitaires qui assurent une formation pratique solide et critique en 2e et 3e cycles. Ils demandent même à être consultés en premier avant le médecin ! !

Évaluation

L’ostéopathie et la chiropraxie sont des méthodes manuelles de diagnostic et de thérapeutique. Sur le plan diagnostique elles permettraient d’identifier par une palpation attentive des « lésions » qui sont à l’origine des maladies ou des malaises ressentis par le consultant ». [...] Une première difficulté apparaît : là où les lésions invoquées par les fondateurs de ces disciplines n’étaient pas démontrées à l’origine dans la seconde moitié du 19e siècle. Elles ne le sont toujours pas malgré les progrès de nos connaissances et des moyens d’imagerie mis en œuvre en Europe et en Amérique du Nord [...].

Comment envisager un enseignement n’ayant pas de base scientifique ou même une preuve anatomique ?

Sur le plan thérapeutique les choses sont un peu différentes. Des résultats favorables ont été constatés de façon empirique sur certaines douleurs rachidiennes par diverses techniques manuelles et en particulier par les manipulations. Ce fait était connu longtemps, avant l’ostéopathie, dans d’autres pays avec des appellations différentes (rebouteux en France, Heilpraktiker en Allemagne). [...]

Une étude contestée

Une étude publiée dans l’édition d’avril 2006 du Journal of the Royal Society of Medicin* soulève de sérieuses questions quant à l’efficacité des traitements par manipulation vertébrale.

L’étude du professeur Ernst a examiné toutes les publications portant sur les manipulations vertébrales entre 2000 et mai 2005. Seize articles en relation avec les troubles suivants ont été inclus dans cette recherche : douleurs dorsales, douleur cervicale, dysménorrhée primaire et secondaires, colique infantile, asthme, allergie et vertige d’origine cervicale.

Cette étude est d’une grande importance lorsqu’on sait que les chiropracteurs et les ostéopathes ont un statut officiel au Royaume-Uni et que les patients et le public en général perçoivent ce statut comme une preuve de l’efficacité de ce traitement.

Sa conclusion est que : « collectivement, les données n’ont pas apporté de preuves que les manipulations vertébrales sont un traitement efficace dans un quelconque de ces cas, excepté pour les douleurs dorsales où ele sont supérieures aux manipulations factices mais où ele ne font pas mieux que les traitements conventionnels ».

SOURCE : http://www.jrsm.org/cgi/content/full/99/4/192
* « A systematic review of systematic reviews of spinal manipulation » ; E Ernst P H Canter

La preuve de l’efficacité et a contrario la survenue de complications éventuelles ne peuvent être établies que par des études contrôlées randomisées et par leurs méta-analyses. Il faut partir d’un groupe homogène de patients (et non d’un ensemble flou), il faut que la manœuvre thérapeutique soit unique et bien définie. Et de plus, se mettre en garde contre des biais possibles. Il faut aussi qu’il n’y ait pas trop de « perdus de vue » pour qu’une évaluation statistique soit possible.

Évaluation des manipulations vertébrales ostéopathiques et/ou chiropratiques

Les auteurs du rapport font d’abord un inventaire rapide des études réalisées par le passé et dont les résultats ne sont pas probants du fait de conditions méthodologiques le plus souvent discutables, puis ils évoquent les risques d’accidents de manipulation qui leur apparaissent d’ailleurs « très rares mais ils ne sont pas tous publiés » et « probablement favorisés par un état antérieur ». Ils s’intéressent ensuite aux « résultats récents inspirés des règles de l’“Evidence Based Medicine” » pour conclure que :

Les recherches doivent se poursuivre sur un plan théorique à savoir la micro-traumatologie rachidienne, et les lésions correspondantes si elles existent, et les mécanismes de la douleur rachidienne.[...] Il est important de noter que les études critiques et contrôlées les plus récentes sont moins en faveur de l’efficacité des manipulations depuis que leur qualité méthodologique s’améliore, comme l’ont montré de récentes publications. [...].

Évaluation des techniques non manipulatives en pathologie générale

Ici l’ostéopathie semble seule en cause. L’ostéopathe examine et traite avec ses mains tout le corps du patient. Celui-ci doit donc être déshabillé. L’ostéopathe commente d’abord le résultat de son « diagnostic » manuel qui a permis de déceler une anomalie, la « dysfonction » avec perte de mouvement. À partir de là c’est une palpation douce, prolongée sur tout le corps y compris le crâne et le sacrum.

En dehors de l’effet sédatif, y a-t-il autre chose que cette psychothérapie manuelle ? Aucune étude contrôlée ne permet de répondre à cette question, qu’il s’agisse d’ostéopathie dite viscérale ou d’ostéopathie crâno-sacrée. [...]

[Ils voient dans cette pratique une réponse] à ce qu’on appelle en France les « fonctionnels » c’est-à-dire des patients se plaignant de malaises multiples qui guérissent spontanément au bout d’un temps variable de quelques jours à quelques mois et qui sont revendiqués pour ce motif par les ostéopathes.

Quant à « une “ostéopathie” appliquée aux nouveau-nés », elle est de même nature que « le programme dit de « Bien traitance » [...] dans lequel un opérateur, qui n’est pas un ostéopathe, effectue des massages apaisants [...] sur des nouveau-nés en difficulté... » [...]

Pour conclure, on doit donc noter que beaucoup, sinon toutes, de ces techniques manuelles non manipulatives sont celles utilisées par les kinésithérapeutes dans notre pays et qu’il paraît raisonnable de les leur confier à partir d’un diagnostic médical sérieux fait par un généraliste et/ou un spécialiste et sur prescription de celui-ci.

Pensées philosophiques sous-tendant les pratiques de l’ostéopathie

[...] Il convient de s’interroger sur les circonstances qui ont présidé à la naissance de cette doctrine, sur sa signification, sur son évolution, et sur les raisons qui expliquent l’engouement dont elle est actuellement l’objet.

L’origine de l’ostéopathie

Il faut d’abord se représenter le contexte et l’Amérique profonde au début de la deuxième moitié du 19e siècle [...]. En 1850, Still a 22 ans. Il est fils d’un pasteur méthodiste, occasionnellement guérisseur, installé dans le nord du Missouri [...].

La famille de Still a été durement éprouvée. Sa première épouse est décédée en 1859 et, cinq ans plus tard, trois de ses enfants meurent au cours d’une épidémie de méningite. L’impuissance de la médecine et le ressentiment qui en résulte à l’égard des médecins l’inciteront à poursuivre ses réflexions, à la recherche, comme il l’écrit lui-même, d’une « autre voie [...] et à la conception de ce qu’il convient d’appeler une « anti-médecine » [...].

L’ostéopathie, actuellement et au regard de la médecine contemporaine

L’ostéopathie a, en effet, évolué au cours du temps [...].

Parmi les connaissances scientifiques exposées, certaines (par exemple, la mobilité des os du crâne chez l’adulte) sont totalement fantaisistes. Beaucoup d’autres, qui se rattachent à des notions plus classiques, sont teintées d’imaginaire. [...] Comment peut-on, sur de telles bases, fonder une approche diagnostique ? [...] Ériger en dogme qu’un système d’équilibre complexe tend à l’auto-régulation et à l’auto-guérison, sans préciser que, malheureusement et dans bien des cas, ce « système » reste inopérant, c’est mettre en péril la santé d’autrui. [...]

[L’ostéopathie] a gardé le caractère d’antimédecine de ses débuts, et s’est seulement adaptée.

L’engouement actuel pour l’ostéopathie

Le rapport indique ensuite que cet engouement « s’explique facilement » : elle utilise « un langage simple » et les patients « lui trouvent même un charme apaisant, qui contraste avec la sécheresse scientifique du langage médical dont l’assimilation demande un réel effort ».

En médecine conventionnelle, [...] le colloque singulier se réduit trop souvent à un interrogatoire orienté, l’examen au strict nécessaire, et la prescription à un automatisme... [...] Or l’homme malade, [...] ressent encore, confusément, un besoin certain d’irrationnel.

La conclusion du rapport mérite d’être citée dans son intégralité tant elle traduit bien les aspirations de tous ceux que désespère l’existence des pseudo-médecines de toutes origines :

Peut-être vaudrait-il mieux enseigner la médecine en tenant un plus grand compte de sa composante « humaniste », essentielle mais insuffisamment donnée en exemple, plutôt que d’officialiser des pratiques qui cherchent à s’en éloigner en s’appuyant sur des a priori d’inspiration, en grande partie, purement philosophique.

Mis en ligne le 28 juillet 2006
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