L’astrologie, pratique désuète et dénuée de tout fondement rationnel, est pourtant devenue un phénomène de société dont l’impact culturel ne peut être nié. En quoi consiste-t-elle et à quoi tient son succès ?
Les pièces les plus anciennes de ce dossier concernent la thèse soutenue par Élisabeth Teissier à Paris, le 7 avril 2001.

L’effet Barnum

une simple curiosité ?

par François Filiatrault - SPS n° 256, mars 2003, mis à jour pour le hors-série Astrologie, juillet 2009

Quelque bien qu’on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau. La Rochefoucauld

Phinéas T. Barnum était loin de se douter que son nom passerait à l’histoire de la psychologie et non seulement à celle des spectacles populaires. On attribue au patron du célèbre cirque américain deux phrases qui expliquaient à ses yeux le succès de son entreprise. La première, qui affirme qu’«  à chaque minute naît un gogo », évoque bien sûr l’indéracinable crédulité de tout un chacun et la seconde nous dit que pour être populaire « il faut réserver à chacun un petit quelque chose ». C’est sans doute la raison pour laquelle le psychologue Paul Meehl a nommé « effet Barnum » l’importante illusion perceptive qui porte aussi le nom d’« effet de validation subjective ».

Qu’est-ce que l’effet Barnum ?

Expérimenté pour la première fois par B.-R. Forer en 1949 et répété des dizaines de fois depuis avec toujours le même succès, l’effet Barnum désigne ce processus qui fait qu’un individu se reconnaît spontanément dans ce qu’il croit être la description de lui-même ; en d’autres mots, c’est la tendance des gens à accepter comme un portrait juste et exact une description ou une évaluation globale de leur personnalité.

L’expérience de base consiste à consigner d’abord une caractéristique appartenant en propre à chacun des sujets d’un échantillon – la date et l’heure de naissance, le résultat obtenu à un test de personnalité bidon ou la narration d’un rêve –, puis à leur faire croire que l’analyse de leur personnalité, qu’on leur fait lire peu de temps après, a été faite à partir de cet élément, et enfin à leur demander d’évaluer le degré d’exactitude du portrait proposé. Bien sûr, aucune analyse n’a eu lieu et tous les sujets lisent sans le savoir la même description. Ils considèrent néanmoins d’emblée qu’elle leur sied comme un gant et il ne leur vient pas à l’esprit que le texte pourrait tout aussi bien décrire leurs voisins et amis.

De cette conviction subjective la personne se servira du même coup pour faire la preuve de la validité ou de la vérité du système théorique qui a servi, croit-elle, à l’analyse de sa personnalité, et pour affirmer la qualité de l’expertise de celui ou celle qui l’a faite. Nous avons là sans doute une explication au fait que perdurent encore ces savoirs ou plutôt ces pseudosavoirs qui prétendent aider les gens à se connaître, comme les diverses astrologies, la graphologie, la chiromancie et même certaines psychologies « personnologiques ». Il n’est pas rare, en effet, qu’on avance l’argument que l’astrologie ou la graphologie sont « vraies » parce que tout un chacun se reconnaît dans la description de son signe astrologique ou dans l’analyse de son écriture.

Fondements de la crédulité

Plutôt que de chercher à condamner ce qui pourrait apparaître comme de la naïveté ou de la sottise, il faut bien comprendre qu’au contraire la crédulité se fonde sur des processus cognitifs normaux et très répandus ; l’effet Barnum offre ainsi une intéressante fenêtre sur le fonctionnement de la croyance. Examinons ses paramètres. Outre que la « connaissance de soi » est un impératif à la mode dans nos sociétés, où chacun de nous est invité à se considérer unique, ce phénomène peut s’expliquer de plusieurs façons.

D’abord, les descriptions – on aura compris que chaque expérimentation n’en utilise qu’une seule –, assez brèves, sont rédigées de façon générale et les mots employés relèvent de catégories sémantiques vagues – ce sont celles pourtant dont nous nous servons tous les jours pour décrire et expliquer aussi bien soi-même que les autres. L’individu, sans s’en rendre compte, en définira les contours ou en comblera les vides avec ses propres images et représentations mentales, croyant les y trouver véritablement. De plus, donnant l’illusion d’un portrait nuancé, beaucoup de ces descriptions proposent un trait de personnalité et son contraire (« La paresse est un petit penchant auquel vous succombez de temps à autre, mais, quand vous êtes vraiment motivé, vous avez le souci du travail bien mené et bien fait »), ce qui fait que l’élément significatif prendra toute la place dans le processus de sélection perceptive, au détriment de l’autre.

Le parti pris de complaisance

Ces explications mettent d’abord en cause la façon dont les descriptions sont élaborées. Mais, au-delà de cet élément de départ, l’effet Barnum nous renseigne peut-être davantage sur la nature du concept de soi et sur le processus même de la construction de l’identité personnelle. En premier lieu, on sait depuis longtemps que nous devons garder de nous-mêmes une image stable et positive et, pour ce faire, rechercher en priorité ce qui la confirme de façon agréable ; c’est le parti pris de complaisance. À cet égard, l’effet Barnum apparaît lorsque les descriptions sont louangeuses et il semble même que plus le portrait est flatteur, plus la personne a tendance à le considérer comme s’adressant à elle de façon spécifique.

Ce biais dû à la conservation de l’image de soi est, semble-t-il, un aspect essentiel au bien-être psychologique ; des expériences ont montré en effet que des descriptions louangeuses pouvaient non seulement faire du bien mais aussi augmenter le sentiment de compétence. On a toutefois également démontré que plus la personne accorde du crédit au système théorique qui sert à l’analyse de l’élément de départ, ou plus elle estime celui ou celle qui a élaboré son jugement à partir de cette « science », plus elle est prête à accepter des éléments désavantageux, critiques ou négatifs à son endroit dans la description – on peut ainsi plus facilement comprendre, par exemple, comment l’adepte d’une secte quelconque peut accepter de se faire traiter plus bas que terre par un gourou vénéré.

L’expérience de Forer en 1948

C’est en 1948, et pour dénoncer la banalité et la généralité des descriptions de personnalité dressées par les astrologues, que Bertram R. Forer a eu l’idée de faire l’expérience de ce qui deviendra l’effet Barnum. Une semaine après avoir administré à 39 élèves d’une classe un test portant sur la motivation, il leur a proposé une courte analyse de leur personnalité et leur a demandé d’en évaluer l’exactitude sur une échelle de 0 (nulle) à 5 (totale). Bien sûr, le portrait était le même pour tous ! Pourtant chacun s’y est reconnu fortement : sur les 39 élèves, 16 ont coté 5 ; 18, 4 ; 4, 3 ; 1, 2 ; aucun, 1 et aucun, 0. Ce qui est fascinant, c’est que jamais en pareil cas il ne vient à l’esprit des sujets, ne serait-ce qu’une seconde – sauf si on le leur demande de façon expresse –, que la description pourrait tout aussi bien convenir à leurs voisins. L’impression immédiate de s’y reconnaître de façon singulière est extrêmement puissante.

L’expérience de Forer a depuis été reprise des dizaines de fois, avec de petites variantes destinées à vérifier quelques hypothèses secondaires, mais en obtenant toujours, sur la même échelle de 0 à 5, une moyenne d’évaluation d’exactitude de 4,2 avec un écart-type très étroit. Ainsi, il semble que ni l’âge ni le sexe des sujets n’aient d’influence sur les résultats, non plus que leur occupation professionnelle (en plus des étudiants, chair à pâté préférée des expérimentalistes, on est même allé jusqu’à tester des populations de contremaîtres d’industrie et de directeurs du personnel de grandes entreprises).

Voici un exemple de description que Forer proposait à ses élèves (cité par Richard Wiseman, Petit traité de bizarrologie).

Vous avez besoin que les autres vous apprécient et vous admirent, mais vous avez tendance à vous critiquer. Bien que votre personnalité présente quelques faiblesses, vous êtes généralement en mesure de les compenser. Vous avez beaucoup de capacités sous-utilisées que vous ne tournez pas à votre avantage. Discipliné et maître de vous-même à l’extérieur, vous tendez à être inquiet et anxieux à l’intérieur. Par moments, vous doutez fortement d’avoir pris la bonne décision ou d’avoir fait les choses correctement. Vous préférez une certaine dose de changement et de variété, et vous êtes insatisfait quand des restrictions ou des limitations vous empêchent d’avancer. Vous vous fla ttez d’être indépendant d’esprit et n’acceptez pas le point de vue des autres sans preuve satisfaisante. Mais vous trouvez imprudent d’être trop franc en vous révélant aux autres. Par moments vous être extroverti, affable et sociable, à d’autres vous êtes introverti, prudent et réservé. Certaines de vos aspirations tendent à être irréalistes.

Une illusion nécessaire

Ce dernier élément montre que les biais et partis pris décrits plus haut ne sont pas que des curiosités amusantes. L’effet Barnum met en lumière le processus incessant de la construction de la représentation de soi-même. L’esprit humain doit en effet se servir d’éléments qui lui sont extérieurs pour avoir une image de lui-même, image qui n’est jamais définitive. Pour chacun d’entre nous, le concept de soi est en quelque sorte un édifice virtuel fragile, une sorte de chimère, puisque non fondé sur une connaissance véritable de ce qui se passe à l’intérieur de nous – une telle connaissance est-elle d’ailleurs possible ? –, mais cette illusion, car c’en est une, est absolument nécessaire à tous les aspects de la vie.

En plus des diverses impressions physiques et affectives ressenties, les éléments qui servent de matériau à cette auto-représentation sont principalement nos propres comportements, que nous observons dans les diverses situations et desquels nous tirons des inférences, des interprétations, des conclusions, comme nous le ferions en face de ceux d’une autre personne. Nous nous servons aussi des perceptions que nous avons des réactions, opinions et considérations des autres à notre endroit dans les diverses situations sociales. De ces éléments, l’esprit, ou le cerveau, fait une synthèse, qu’il accompagne d’un sentiment de cohérence interne et de « consistance » comportementale, une impression qui ne correspond cependant pas toujours à la réalité des faits. Ce processus peut être plus ou moins mobilisé, plus ou moins intense, selon les personnes et selon les circonstances, compte tenu par exemple de la familiarité ou de la nouveauté de la situation où chacun se trouve. Mais le concept de soi fonctionne comme une théorie dont il faut sans cesse chercher à confirmer le tout ou les parties.

Nous avons donc, pour alimenter cette « construction continue d’un soi virtuel adapté », comme le dit Philippe Thiriart (1989), un inextinguible besoin d’informations à notre propre sujet. L’effet Barnum est consubstantiel à ce processus et les descriptions de nous-mêmes que proposent les « experts » sont en quelque sorte un cadeau du ciel : elles nous épargnent momentanément à la fois la quête des informations et l’effort de leur traitement cognitif. Plus encore, on pourrait même considérer que l’effet joue sans arrêt dans nos rapports avec autrui : dès que quelqu’un dit quelque chose à notre sujet, nous avons automatiquement tendance à croire ce jugement, quitte à le rejeter par la suite – souvent non sans débat intérieur.

Une « preuve » irrecevable

Dans le même ordre d’idées, on a vu que ces processus ont été observés à partir de données astrologiques et de résultats à de faux tests de personnalité, mais il est permis également de supposer que même en face des descriptions les plus sérieuses, c’est-à-dire faites à partir des tests et inventaires de personnalité qui ont réussi les épreuves de la validation scientifique, l’effet Barnum jouera tout autant, un peu comme intervient l’effet placebo même quand il s’agit de médicaments avérés. D’où l’absurdité de demander aux personnes concernées de se prononcer sur l’exactitude de l’évaluation de leur personnalité, même lorsque celle-ci est dressée par le spécialiste le plus éminent, lorsqu’on veut statuer sur la « vérité » du système théorique de départ.

Cela pourrait expliquer les résultats d’expériences qui montrent que lorsque les mêmes sujets sont analysés par des astrologues, à partir des données de naissance, et par des psychologues, à partir de divers tests, ces derniers ne sont pas considérés par les sujets comme ayant fourni des descriptions personnologiques plus valables que celles des astrologues. Or, on a plutôt tendance à interpréter ces résultats en considérant que l’astrologie, ou l’intuition des astrologues, est aussi exacte et valable que la psychologie…

Conclusion

Se reconnaître dans un portrait rédigé « pour nous », Barnum ou non, n’est pas un signe de bêtise, mais bien le reflet des processus cognitifs et affectifs qui sont à la base de notre identité personnelle et qu’a mis en lumière la psychologie sociale au cours des dernières décennies. Plus globalement, ces recherches posent la question de la possibilité d’une connaissance objective de soi ainsi que celle du rôle et de l’ampleur des illusions qui l’accompagnent. Plus encore, elles s’interrogent sur la présence en nous d’une telle chose qu’on nomme personnalité et, si c’est le cas, des moyens d’y avoir accès. Il ne s’agit aucunement de nier les différences entre les individus, mais de constater que les outils dont nous disposons pour en rendre compte sont encore loin d’être adéquats.

Comme on le voit, le temps n’est pas encore venu où chacun d’entre nous renoncera à se laisser charmer par les sirènes de l’effet Barnum, ne serait-ce que pour goûter un instant la douce et réconfortante impression d’être unique et remarquable, stable et cohérent.

Références

Brown, J.D., « Accuracy and Bias in Selfknowledge », in C.R. Snyder & D.F. Forsyth (ed.), Handbook of Social and Clinical Psychology : The Health Perspective, New York, Pergamon Press, 1991.
Dickson, D.H. & Kelly, L.W., « The Barnum Effect in Personality Assessment : A Review of the Literature », Psychological Reports, nº 57, 1985.
Forer, B.R., « The Fallacy of Personal Validation : A Classroom Demonstration of Gullibility », Journal of Abnormal and Social Psychology, nº 44, 1949.
Halperin, K., « Effects of Enhanced Psychological Tests Feedback on Treatment Outcome : Therapeutic Implications of the Barnum Effect », Journal of Consulting and Clinical Psychology, nº 47, 1979.
Layne, C., « The Barnum Effect : Rationality Versus Gullibility ? », Journal of Consulting and Clinical Psychology, nº 47, 1979.
Snyder, C.R., Shenkel, R.J. & Lowery, C.R., « Acceptance of Personality Interpretations : The “Barnum Effect” and Beyond », Journal of Consulting and Clinical Psychology, nº 45, 1977.
Thiriart Philippe, « La connaissance de soi d’un point de vue sociocognitif », La Petite Revue de philosophie, vol. 10 nº 2, 1989.
Thiriart Philippe, « Acceptance of Personality Test Results », Skeptical Inquirer, nº 15, 1991

Mis en ligne le 30 juin 2004
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