Le créationnisme est un concept créé aux USA par des fondamentalistes religieux qui voudraient voir la Bible prendre place au cœur de l’enseignement. Plusieurs étapes ont jalonné son histoire, avec des procès retentissants. Actuellement, le créationnisme revêt un caractère discret et dangereux. Sous couvert d’ouverture d’esprit, d’œcuménisme, des institutions comme l’UIP diffusent jusque dans les sciences une spiritualité pernicieuse. Des scientifiques comme Dambricourt prêchent un moteur interne au vivant en lieu et place d’évolution. Un concept de dessein intelligent a émergé récemment, acceptant le fait évolutif « encadré » par un programme, manière détournée d’imposer une entité architecte de notre avenir. Les méthodes du créationnisme s’affinent, jouent sur les ambiguïtés et sur le langage, et avancent sans heurt majeur, avec l’aval du président Bush aux USA. Vous trouverez dans ce dossier quelques textes sur ce concept qui n’avance pas toujours à visage découvert et qui réclame notre vigilance.

La croisade de l’UIP contre le matérialisme

par Alexandre Hendoir - SPS n° 268, juillet-août 2005

Parmi les adversaires résolus du matérialisme scientifique, l’Université Interdisciplinaire de Paris (UIP) occupe une place de tête. En multipliant les conférences et les publications, l’UIP espère convaincre que la science peut se passer du matérialisme dans ses investigations. Et s’il est un domaine où l’activisme de l’UIP s’exerce sans restriction, c’est bien celui de la « quête du sens », domaine dont les limites et la définition floues permettent tous les détournements sémantiques et logiques, terreau éternel de l’obscurantisme. Cette « quête de sens » n’est pas seulement ici la recherche philosophique du pourquoi de l’existence mais la reprise d’une antienne accaparée par les religions : la spiritualité aurait l’apanage de conférer du sens à l’existence par opposition à la sécheresse supposée d’une conception matérialiste du monde.

Forte de son expérience en organisation de conciles antirationalistes, l’UIP a invité quelques scientifiques à exprimer leurs convictions spiritualistes à la Sorbonne le 25 mai 2005 dans un colloque intitulé, précisément, « Science et quête de sens ». Présentés de façon étrange comme « les plus grands scientifiques » sur la couverture de l’ouvrage éponyme qui rassemble leurs contributions, quatre astronomes, un physicien et un prêtre-physicien ont convoqué sans retenue la mécanique quantique et la cosmologie afin de montrer que, finalement, les zones d’ombre et les propos contradictoires abondent dans la science et que, en conséquence, la métaphysique et la spiritualité pourraient combler ces lacunes et insuffisances. Et pour preuve que les intrusions spiritualistes en science rassemblent des profils variés et œcuméniques, trois religions étaient représentées à la tribune : islam, bouddhisme et catholicisme. Jean Staune, organisateur de la rencontre et spécialiste en management (l’entrée à la conférence était payante : 15 euros !), avait débuté la soirée en présentant la réflexion sur « science et quête de sens » comme une véritable discipline intellectuelle, le public n’étant pas nécessairement conscient qu’elle n’est présente que dans les ambitions de Staune et de quelques autres et pas dans les universités publiques.

La stratégie des orateurs peut s’organiser selon deux directions :
- scientifiques et religieux affichent des comportements similaires et leurs méthodologies ne sont pas très distinctes ;
- les inconnues relatives à la nature intrinsèque de la matière discréditeraient toute approche matérialiste de la connaissance du monde.

On s’attache donc d’abord à nier l’incompatibilité fondamentale entre science et religion en les plaçant sur des niveaux égaux de la pensée et on sabote ensuite ce sur quoi repose la science contemporaine.

Des discours et des démarches identiques ?

L’astronome Jean Kovalesky contribuera beaucoup au premier point en notant qu’existent des discours apparemment contradictoires en science (dualité onde/corpuscule, principe d’incertitude) comme en religion (trinité, nature humaine et divine de Jésus). Cette correspondance de la pensée scientifique et religieuse s’accompagne, pour le conférencier, d’un rapprochement méthodologique. Ainsi, estimer que l’univers est compréhensible et qu’il obéit à des lois universelles serait un acte de foi. Idem pour la confiance qu’il accorde à des collègues exerçant dans des domaines dont il n’est pas spécialiste. Par l’assimilation de la confiance à la foi religieuse, l’astronome occulte l’analyse rationnelle qui, en fait, décide d’exercer sa confiance ou pas et cela sur des critères étrangers à l’illumination mystique. Mais Jean Kovalesky ne se limite pas à ce raccourci. Science et religion seraient aussi deux voies complémentaires pour approcher une même réalité, ou plus exactement une même description de la réalité. La réalité en tant que telle ne serait pas accessible, seule son image se laisserait examiner. Les scientifiques ne feraient qu’élaborer des modèles dont les mérites ne seraient pas d’accéder au réel mais, plus modestement, de le décrire. L’orateur n’hésite pas à classer dans la même catégorie la loi de la gravitation de Newton et les paraboles rencontrées dans les textes religieux. Presque deux millénaires après Ptolémée, Jean Kovalesky dépoussière les épicycles, ces artifices de calcul dont la fonction était moins d’exposer le réel que de faciliter les calculs astronomiques...

Thierry Magnin, prêtre et physicien, plaide lui aussi pour cette attitude commune qu’il pense déceler chez le religieux et le scientifique. Mais la prudence fait préférer au prêtre la séparation des domaines plutôt que voir « Dieu » sortir de la science. Pour l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, c’est le bouddhisme qui sert à alimenter la fable d’une convergence de vues sur le réel entre la science et la spiritualité et cette convergence s’exprime par deux caractéristiques :
- l’interdépendance (une chose ne peut être définie que par rapport à une autre) a été soulignée par Bouddha (les objets sont tous en relation, observation aussi vraie que banale et vague) et est observée dans la science (effet EPR, mouvement dans un repère galiléen, pendule de Foucault et sa dépendance vis-à-vis de la distribution de masse générale dans l’univers) ;
- l’impermanence (rien n’est immuable, tout bouge, une observation là encore d’une banalité affligeante élevée au rang de vérité suprême) est reconnue dans le bouddhisme comme en physique (mouvements et apparitions de particules élémentaires).

Bref, à partir de notions d’une évidence extrême que n’importe quel enfant de cinq ans connaît sans avoir lu ni Bouddha ni Einstein, Trinh Xuan Thuan construit une parenté totalement factice. L’orateur ne l’ayant pas fait, on pourrait ajouter que l’art, la littérature et n’importe quel autre domaine de la pensée pourraient aussi être marqués du sceau de Bouddha puisque étant identiquement concerné par l’interdépendance et l’impermanence... Mais Trinh Xuan Thuan apporte un autre argument qui ne se limite pas à l’énoncé de simples banalités : la science serait neutre et la spiritualité apporterait l’éthique qui lui fait défaut. Ou la version bouddhiste du « supplément d’âme » du catholicisme. Dans un raccourci saisissant, la similitude supposée des comportements humains comme des méthodologies suffirait pour ranger science et spiritualité au même niveau de validité et de respectabilité. L’amalgame peut alors être aisément généralisé à n’importe quel registre intellectuel et tout devient équivalent à tout. Les fables spiritualistes sont alors les grandes bénéficiaires d’un relativisme pour lequel tout est bon et où la critique devient suspecte d’intolérance.

Prétendre à une équivalence méthodologique entre le rationalisme et les errements de l’irrationnel ne suffit naturellement pas pour affirmer la prééminence revancharde du second. Il convient alors d’examiner dans quelles failles immiscer « Dieu », ou du moins le mysticisme. La mécanique quantique et la cosmologie, avec leur union rêvée en la cosmologie quantique, ont été opportunément exploitées à cette fin par Bernard D’Espagnat, Bruno Abd-al-Haqq Guiderdoni et Khalil Chamcham.

À lire
L’Amérique entre la Bible et Darwin, Dominique Lecourt, PUF 1992, sur le « Procès du Singe » et la croisade créationniste des années 70-80 aux États-Unis.
Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences, sous la direction de Jean Dubessy et Guillaume Lecointre. Éditions Syllepse 2001.

Et dans Science et pseudo-sciences :
« Qu’est-ce que le Créationnisme », n°233.
« L’Université Interdisciplinaire de Paris (UIP) », Guillaume Lecointre, n°244.
« La véritable nature de l’UIP », communiqué commun entre l’Union rationaliste, la Libre Pensée et l’AFIS., n°266.

Sauver les croyances par la cosmologie et la mécanique quantique

Pour le physicien Bernard D’Espagnat, comme la relation de l’esprit à la matière est complexe, il serait illogique de considérer que l’esprit est le produit de la matière car il la façonne en la décrivant. L’argument est une version aventureuse de l’interaction inévitable entre l’observateur et l’objet observé comme indiqué par la physique des particules. Khalil Chamcham, astrophysicien, va plus loin et fait fi de toute prudence en recommandant de permettre à la subjectivité de prendre sa place dans le travail du scientifique, ce dont, selon lui, la rationalité aurait tout à gagner. Avec la même hardiesse, il prône d’intégrer une réflexion théologique dans la démarche scientifique en réfléchissant, par exemple, sur le rôle du divin dans l’émergence du cosmos... Sans surprise, la cosmologie est pour lui porteuse de beaucoup de nouveautés dans ce domaine, ce que ne démentira par Bruno Abd-al-Haqq Guiderdoni, lui aussi astrophysicien et spécialisé dans la cosmologie. Ce dernier propose une réponse d’une simplicité coranique au principe anthropique, à savoir l’existence de la vie humaine est-elle le produit du hasard (avec l’exigeante nécessité que les constantes de la physique aient exactement les valeurs qu’elles ont) ou obéit-elle à un dessein (finalisme), qu’il soit qualifié de « divin » ou d’« intelligent design » ?

Pour ce faire, l’orateur présente la théorie des multivers (par opposition à uni-vers) où l’univers actuel, c’est-à-dire celui où nous sommes et dans lequel nous observons protons, photons et galaxies, ne serait qu’un tirage dans un ensemble de probabilités sachant que les autres tirages seraient évidemment possibles mais inobservables. Si jusqu’ici rien ne semble choquant, la conclusion de l’astrophysicien ne manque pas d’étonner : reprenant un débat entre Avicenne et al-Ghazâlî, Bruno Abd-al-Haqq Guiderdoni suggère que c’est « Dieu » qui aurait amené à l’existence d’une infinité d’univers dont l’un d’eux nous hébergerait. « Dieu » permettrait l’existence de l’ensemble des possibles ce qui rendrait l’univers intelligible (la moindre des exigences pour un scientifique) tout en conservant à « Dieu » sa toute-puissance. Le tour est joué et cette astuce n’a rien à envier aux contorsions qui, depuis des millénaires, ont successivement placé les dieux à l’orée de la forêt, dans la foudre et le tonnerre, les ont expulsés dans les cieux, les ont réduits à l’unité et ont renvoyé celle-ci au-delà du système solaire, lui ont fait côtoyer le Big Bang et qui maintenant requièrent son intervention à une étape encore antérieure...

Mis en ligne le 3 novembre 2005
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