Accès libre : bras de fer entre le monde de la recherche et les éditeurs

par Hervé Maisonneuve - SPS n°324, avril / juin 2018

Les revues scientifiques, développées par des sociétés savantes, ont toujours eu un modèle économique simple : les lecteurs ou les bibliothèques scientifiques paient un abonnement pour recevoir les revues. Tout allait presque bien…

Mais, dans les années 1970/1980, le volume des publications a connu une augmentation exponentielle. Il apparaissait plus important de publier beaucoup (et vite) dans des revues prestigieuses plutôt que de s’échiner à faire de bonnes et lentes recherches de qualité. Il fallait en effet satisfaire les financeurs des projets de recherche et les instances d’évaluation des chercheurs, le tout dans un contexte de ressources limitées et de compétition entre chercheurs.

Simultanément, le prix des abonnements a augmenté plus vite que tous les indices du coût de la vie (environ 5 à 7 % par an certaines années), procurant aux éditeurs des marges importantes (30 %) pour la diffusion d’un bien public (les résultats de la recherche).

Et puis, dans les années 1990, la révolution numérique a totalement chamboulé le monde de l’édition scientifique : abandon d’une partie de la diffusion sur papier, création de revues n’ayant jamais eu de version imprimée… Les revues ont commencé à publier au fil de l’eau, sans sommaire mensuel, et ont su exploiter de nombreuses innovations (un article se lit, en 2018, sur un smartphone, et parfois avec les oreilles grâce aux podcasts).

Dans les années 2000, des initiatives du public et des chercheurs ont demandé que les résultats des recherches soient en accès libre. Le raisonnement était logique : pourquoi les financeurs publics devraient-il abandonner la diffusion des résultats produits, et sa rémunération, à des revues tierces au fonctionnement, qui plus est, opaque ? Pourquoi continuer à payer des abonnements pour pouvoir accéder aux résultats d’une recherche financée par ailleurs ? C’est ainsi que tout un système s’est retrouvé en péril. Mais changer un modèle économique demande du temps, de la sagesse et ne peut pas se faire au terme d’une bagarre de quelques semaines. Selon les disciplines, les sensibilités des parties sont très variables : les mathématiciens et physiciens n’ont pas les mêmes perceptions et demandes que les biologistes, voire les chercheurs en sciences sociales.

Les arguments des chercheurs et des bibliothèques

Les chercheurs (et les bibliothèques) veulent un accès gratuit sans limites aux données de la recherche. Le philanthrope Georges Soros a apporté son soutien et des ressources à un Institut pour la science ouverte dont la déclaration de Budapest du 14 février 2002, signée par seize représentants emblématiques du système d’Open Access (accès libre des publications sur Internet), a été la première matérialisation des vœux des chercheurs. Seize ans après, les réflexions ont certes progressé, mais l’appel mérite cependant encore d’être lu (voir encadré). En bref, il appelle de ses vœux à un accès libre aux résultats de la recherche et invite les acteurs à collaborer pour transformer le système et la culture des acteurs impliqués. On ne peut qu’être d’accord avec l’objectif, mais faut-il éliminer les éditeurs au seul prétexte que leur industrie est profitable ? N’apporteraient-ils rien au système ?

Initiative de Budapest pour l’Accès Ouvert
14 février 2002

« Une tradition ancienne et une technologie nouvelle ont convergé pour rendre possible un bienfait public sans précédent. La tradition ancienne est la volonté des scientifiques et universitaires de publier sans rétribution les fruits de leur recherche dans des revues savantes, pour l’amour de la recherche et de la connaissance. La nouvelle technologie est l’Internet. Le bienfait public qu’elles rendent possible est la diffusion électronique à l’échelle mondiale de la littérature des revues à comité de lecture avec accès complètement gratuit et sans restriction à tous les scientifiques, savants, enseignants, étudiants et autres esprits curieux. Supprimer les obstacles restreignant l’accès à cette littérature va accélérer la recherche, enrichir l’enseignement, partager le savoir des riches avec les pauvres et le savoir des pauvres avec les riches, rendre à cette littérature son potentiel d’utilité, et jeter les fondements de l’unification de l’humanité à travers un dialogue intellectuel, et une quête du savoir communs.

Pour diverses raisons, ce type de mise à disposition en ligne, gratuit et sans restriction, que nous appelons l’accès libre, a jusqu’à présent été limité à de petites aires de la littérature […]. Il donne aussi à l’auteur et à ses travaux une nouvelle visibilité, un nouvel impact et un nouveau public élargis et quantifiables […].

Pour réaliser le libre accès à la littérature des revues savantes, nous recommandons deux stratégies complémentaires :

  • Auto-archivage : en premier lieu, les savants ont besoin d’outils et d’assistance pour déposer leurs articles de revues à comité de lecture dans des archives électroniques ouvertes, une pratique communément appelée auto-archivage […].
  • Revues alternatives : en second lieu, les savants ont besoin des moyens pour lancer une nouvelle génération de revues alternatives engagées dans le libre accès et pour aider les revues existantes qui choisissent d’opérer la transition vers l’accès libre […].Puisque le prix constitue un obstacle à l’accès, ces nouvelles revues ne factureront pas l’abonnement ou l’accès, et se tourneront vers d’autres méthodes pour couvrir leurs frais […].

Nous invitons les gouvernements, universités, bibliothèques, directeurs de revues, éditeurs, fondations, sociétés savantes, associations professionnelles, et savants individuels qui partagent notre vision à nous rejoindre dans notre action pour lever les obstacles vers l’accès libre, et pour construire un futur dans lequel recherche et éducation seront beaucoup plus libres de s’épanouir dans toutes les parties du monde ».

Source : openaccess.inist.fr/ ?Initiative-de-Budapest-pour-l

Les arguments des éditeurs

Les éditeurs et les rédactions de revues établies défendent un métier et veulent être rémunérés pour ces services. Accusés de simplement « gagner de l’argent », ils se sont défendus en montrant la valeur ajoutée de leur métier [1]. Cinq domaines d’activités ont ainsi été mis en avant :

  • l’activité éditoriale : constitution et animation des comités de rédaction, mise en œuvre de l’évaluation par les pairs, gestion des articles à publier, orientation des articles refusés vers d’autres supports, gestion des conflits d’intérêts, détection de mauvaises pratiques ;
  • la diffusion et le marketing : gestion et promotion des revues, protection des droits, diffusion gracieuse dans des marchés émergents, recherche de marchés, enquêtes ;
  • l’animation des collectivités scientifiques : collaboration avec les sociétés savantes ; formation des rédacteurs, des relecteurs et des professionnels, guides de bonnes pratiques, actions en faveur de l’intégrité, éthique des publications ;
  • les développements technologiques : préparation et production des supports du papier à la vidéo, relectures, corrections et style, illustrations, mise en page, gestion de bases de données, gestion des données sources, indicateurs, multimédia, recherches de plagiats, e-commerce, vision du futur, développement de nouveaux outils ;
  • le financement et la stabilité du modèle économique : assurer les rentrées financières pour investir dans de nouveaux projets, gestion des budgets, administration et gestion des équipes, assurances, contrats et négociations diverses, gestion des conflits auteurs/éditeurs/institutions, coût des archivages.

Les éditeurs représentent un métier, des professions et un savoir-faire et sont des alliés des sociétés savantes. Les comités de rédaction sont composés des chercheurs et les relectures sont faites par des chercheurs.

Les modèles économiques évoluent. Des éditeurs (essentiellement les sociétés importantes) ont développé un nouveau modèle économique demandant aux auteurs (en fait aux institutions et universités) de s’acquitter d’un paiement lors de la soumission d’un article (somme appelée Article Processing Charge ou APC, variant selon la revue de 1 000 à 000 $). Aucune explication rationnelle n’a été donnée sur le montant et la variabilité de ce coût. Les revues les plus prestigieuses ont les APC les plus élevés. Des éditeurs proposent maintenant des revues hybrides avec un abonnement qui reste payant, et la possibilité pour un auteur de payer pour voir son article proposé en accès libre. Ce modèle, appelé double dipping, n’est pas viable sur le long terme, car il associe deux sources de rémunération pour un même produit. De nombreux projets sans APC ont été développés par des chercheurs, mais la pérennité économique n’est pas toujours au rendez-vous. Il faudra donc sans doute un peu de temps avant de voir un système totalement en accès libre.

Comment réconcilier les protagonistes ?

Des États sont intervenus pour favoriser une évolution vers une science ouverte. En France, l’article 30 de la loi pour une République numérique du 7 octobre 2016 demande aux chercheurs dont les financements sont d’origine publique de mettre leurs résultats en accès libre. Pour accélérer cette transition, certains chercheurs proposent de boycotter les revues et demandent à leurs institutions la résiliation des abonnements en cours. Paradoxalement, dans le même temps, avec le modèle des APC, les éditeurs sont devenus les premiers acteurs en volume de la science ouverte. Par ailleurs, de nombreuses revues « de niche », gratuites et de qualité, ont été développées en s’appuyant sur la bonne volonté de certaines communautés et sur des financements opportunistes. Enfin, les universités et les institutions cherchent également à s’approprier les métiers de l’édition.

Si de nombreux projets innovants et intéressants voient le jour, les importantes disparités entre disciplines font que ces initiatives restent éparpillées, sans bases technologiques partagées et sans ressources suffisantes et pérennes. À l’inverse, les grands éditeurs appliquent les mêmes principes de production pour tous les domaines scientifiques. Si les signataires de la déclaration de Budapest ont pu envisager un financement institutionnel des revues, la suite a montré que le modèle de financement à l’article par les auteurs (en fait par les institutions) s’est développé plus rapidement. Si les institutions financent des archives ouvertes (PubMed Central, HAL, etc.), le foisonnement des initiatives et la multiplicité des sources possibles perturbent la communauté scientifique.

Des négociations entre les institutions de recherche et les éditeurs sont entreprises dans de nombreux pays. Des désabonnements de bibliothèques ont été initiés en Amérique du Nord (les éditeurs n’ont cependant pas toujours coupé les accès) ou en Allemagne (où des institutions se sont regroupées pour négocier directement avec les éditeurs [2], avec des résultats variables). En France, les négociations entre les institutions et les éditeurs sont confiées au consortium Couperin créé en 1999 [3]. Cette association financée par les cotisations de ses membres et subventionnée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a pour objectif de développer la science ouverte et les expertises documentaires. Son site Internet atteste d’un travail remarquable, y compris dans ses efforts dans le domaine de la francophonie.

Divers groupes de pression influencent ces négociations. Des sites pirates se sont aussi développés, tel Sci-Hub, créé au Kazakhstan par une jeune chercheuse, Alexandra Elbakyan. Il y aurait par ce biais plus de 60 millions d’articles en accès libre illégalement [4]. Si la voix des chercheurs (en faveur du tout gratuit) est prédominante, les acteurs impliqués dans les négociations semblent adopter une position plus raisonnable.

Merci à Valérie Durieux pour sa relecture et ses suggestions.

Références

[1] Anderson K, “Focusing on Value – 102 Things Journal Publishers Do” (2018 Update). Sur scholarlykitchen.sspnet.org
[2] projekt-deal.de/about-deal/
[3]couperin.org
[4]fr.wikipedia.org/wiki/Sci-Hub

Mis en ligne le 11 août 2018
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