Décryptage Média

Décodons Les Décodeurs du Monde sur le glyphosate

par Hervé Le Bars - 1er juin 2018

À l’occasion des discussions sur le projet de loi agriculture et alimentation à l’Assemblée nationale, Les Décodeurs du Monde ont remis en avant, le 29 mai 2018, une infographie censée résumer le débat sur le glyphosate [1].

Tels qu’ils se décrivent eux-mêmes « Les décodeurs du Monde.fr vérifient déclarations, assertions et rumeurs en tous genres ; ils mettent l’information en forme et la remettent dans son contexte » [2]. Cette équipe d’une dizaine de personnes s’est dotée d’une charte [3] reprenant les principes fondamentaux du journalisme. L’article 1 de la charte des Décodeurs est prometteur :
« 1. Nous donnons du contexte et des faits
Nos articles sont construits avant tout autour de faits les plus objectifs possible : statistiques, chiffres, lois, dates, faits, sont notre matériau premier. Nous fournissons des faits, nous ne faisons pas de journalisme spéculatif, nous ne donnons pas notre avis.
 »

C’est dans l’esprit de ce premier article de la charte des Décodeurs que nous vous proposons un décodage de l’infographie des Décodeurs sur le glyphosate. Nous y verrons que les Décodeurs sélectionnent les faits de manière partisane et oublient des éléments contextuels indispensables.

Les Décodeurs présentent la controverse de manière trompeuse

Les Décodeurs écrivent à propos du glyphosate : « Cet herbicide, commercialisé depuis 1974, est au cœur d’une controverse entre le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, qui dépend de l’OMS) qui l’a classé “cancérogène probable” pour l’homme en 2015, et plusieurs autorités européennes... »

Contrairement à ce que laisse supposer cette présentation, la controverse ne concerne pas seulement le CIRC contre « plusieurs autorités européennes », mais le CIRC contre toutes les autorités sanitaires du monde ayant évalué le glyphosate, y compris le JMPR, un groupe d’experts administré conjointement par la FAO et l’OMS (Réunion mixte de la FAO et de l’OMS sur les résidus de pesticides). Le glyphosate étant utilisé dans 130 pays, la plupart des agences publiques de sécurité sanitaire du monde l’ont évalué depuis sa mise sur le marché en 1974. Ces agences ont unanimement rejeté l’existence d’un risque cancérogène du glyphosate compte tenu de son utilisation en tant qu’herbicide.

Certaines agences de sécurité sanitaire ont aussi lancé de nouvelles expertises destinées à réévaluer le potentiel cancérogène du glyphosate suite à l’alerte lancée par le CIRC en 2015. À nouveau, toutes les agences de sécurité sanitaire qui ont réévalué la cancérogénicité du glyphosate à partir de 2015 ont confirmé l’absence de risque cancérogène, notamment l’Agence allemande de sécurité sanitaire (BfR, le 31 août 2015 [4]), l’Autorité européenne de sécurité alimentaire (EFSA, le 12 novembre 2015 [5]), l’Agence française de sécurité sanitaire (Anses, le 9 février 2016 [6]), la Réunion mixte de la FAO et de l’OMS sur les résidus de pesticides (JMPR, le 16 mai 2016 [7]), l’Office fédéral suisse de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV, 4 juillet 2016 [8]), l’Autorité de protection de l’environnement de Nouvelle-Zélande (NZ EPA, en août 2016 [9]), l’Autorité australienne des pesticides et médicaments vétérinaires (APVMA, en septembre 2016 [10]), l’Agence américaine de protection de l’environnement (US EPA, le 12 septembre 2016 et 12 décembre 2017 [11]), la Commission japonaise de sécurité des aliments (FSCJ, le 30 septembre 2016 [12]), l’Administration du développement rural de la république de Corée (le 10 mars 2017 [13]), l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA, le 15 mars 2017 [14]), l’Agence canadienne de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA, le 28 avril 2017 [15]) et quelques autres.

En réalité, l’avis du CIRC est totalement isolé puisqu’aucune agence de sécurité sanitaire au monde ne l’a confirmé et que toutes celles qui se sont exprimées après l’ont infirmé. La formulation des Décodeurs suggère un faux équilibre dans cette controverse, qui ne reflète pas la réalité du consensus mondial sur la cancérogénicité du glyphosate.

Les Décodeurs mélangent les études

Les Décodeurs affirment que plusieurs autorités européennes « minimisent la dangerosité du pesticide, en s’appuyant sur d’autres études, plus favorables aux industriels ». Pour comprendre en quoi cette affirmation est trompeuse, il faut entrer dans le détail des expertises.

L’analyse de la cancérogénicité du glyphosate comporte deux volets : l’analyse des études de cancérogénicité animale (études animales dites « long terme ») et l’analyse des études de cancérogénicité humaine (études épidémiologiques).

L’analyse des études de cancérogénicité animale a conduit le CIRC à retenir des « preuves suffisantes » de cancérogénicité du glyphosate pour les animaux. Pour arriver à cette conclusion, le CIRC a retenu 8 études de cancérogénèse animale de long terme, relevant des indices de cancérogénicité du glyphosate dans 4 d’entre elles, amenant sa conclusion. Or, les 4 études en question sont des études réglementaires, financées par les industriels. Oui, vous avez bien lu : tous les indices de cancérogénicité animale relevés par le CIRC sont issus de données provenant de 3 études financées par Monsanto en 1981, 1983 et 1990 et une étude financée par Cheminova en 1993. Les autres agences de sécurité sanitaire ayant aussi analysé ces quatre études ont toutes conclu qu’elles n’apportaient pas de preuve de cancérogénicité du glyphosate pour les animaux. Donc, la divergence des conclusions sur la cancérogénicité du glyphosate pour les animaux entre le CIRC et les agences de sécurité sanitaire du monde entier découle principalement de différences d’interprétation des mêmes études et non d’un choix différent d’études1.

Le deuxième volet de l’analyse de la cancérogénicité du glyphosate, la cancérogénicité humaine, s’appuie sur des études épidémiologiques. Les études épidémiologiques sont réalisées après la mise sur le marché d’un produit, sur diverses populations humaines : utilisateurs du produit, personnes résidant à proximité des épandages, consommateurs exposés via l’alimentation, etc. Ces études postérieures à la mise sur le marché ne sont ni financées, ni menées par les industriels. Elles sont conduites par divers organismes de recherche publique à travers le monde et leurs résultats sont publiquement accessibles. Il s’avère que le CIRC et les agences de sécurité sanitaires ont toutes retenu les mêmes études épidémiologiques pour l’analyse de la cancérogénicité humaine du glyphosate : 26 études précisément. À nouveau, le CIRC et les agences de sécurité sanitaire ont tiré des conclusions divergentes à partir de ces mêmes 26 études. Donc, la divergence des conclusions sur la cancérogénicité humaine du glyphosate entre le CIRC et les agences de sécurité sanitaires du monde entier ne s’explique pas non plus par un choix différent d’études.

En réalité, c’est bien principalement une interprétation différente des mêmes études scientifiques qui a conduit le CIRC d’une part et toutes les agences de sécurité sanitaire du monde d’autre part à des conclusions opposées sur la cancérogénicité du glyphosate.

Il existe aussi un autre type d’études : les études mécanistiques (dites « court terme »), qui sont utilisées pour évaluer la génotoxicité d’une substance. Pour l’analyse de la génotoxicité du glyphosate, il est vrai que le CIRC n’a pas retenu les mêmes études que les agences de sécurité sanitaire. Plusieurs agences de sécurité sanitaire ont d’ailleurs critiqué la sélection d’études scientifiques faite par le CIRC pour l’analyse de la génotoxicité du glyphosate, en exposant des motifs scientifiques dûment argumentés. Ces agences ont critiqué le choix du CIRC de retenir de nombreuses d’études mécanistiques sur non-mammifères ainsi que des études utilisant des coformulants au lieu du glyphosate seul, expliquant que cela ne se justifiait pas lorsque l’objectif de l’analyse est l’évaluation de la génotoxicité du glyphosate sur l’Homme. L’opinion des Décodeurs que les études choisies par les agences de sécurité sanitaires seraient « plus favorables aux industriels » ne rend donc pas compte des faits, suggère des interprétations complotistes et révèle leur parti pris.

Finalement, les différences significatives dans le choix des études concernent uniquement l’évaluation de la génotoxicité et non celle de la cancérogénicité du glyphosate, et le choix de nombreuses études sur non-mammifère et avec coformulants par le CIRC s’avère contesté et isolé, ce que Les Décodeurs échouent à clarifier, préférant relayer une caricature partisane sur cette question. Nous invitons les lecteurs curieux à se reporter à l’analyse publiée par Science et pseudo-sciences au sujet de l’étude de la cancérogénicité du glyphosate [16].

Les Décodeurs relaient une fable

Les Décodeurs expliquent que « les “Monsanto Papers”, documents déclassifiés par la justice américaine en 2017, ont montré que la firme avait déstabilisé les scientifiques et les autorités sanitaires ».

Cette phrase est trompeuse car elle ne tient aucun compte des réponses argumentées des autorités sanitaires mises en cause, montrant qu’elles n’ont pas été « déstabilisées » par Monsanto, en dépit des révélations des « Monsanto Papers ». Le 23 mai 2017, l’EFSA a répondu aux allégations mettant en cause l’indépendance de ses analyses sur la base des « Monsanto Papers » [17].

L’EFSA explique que les deux articles scientifiques concernant le glyphosate cités dans les « Monsanto Papers », dont l’écriture a été influencée par Monsanto (Kier et Kirkland 2013 [18] et Williams et al. 2000 [19]), n’ont joué aucun rôle dans son évaluation du glyphosate2. Elle justifie cela avec les arguments suivants :

Premièrement, ces deux articles ne sont pas des comptes rendus d’études expérimentales originales, mais des articles de revue qui synthétisent un ensemble d’études expérimentales. Or, l’EFSA a réalisé elle-même sa propre synthèse et n’a donc pas eu besoin de se référer à ces articles. Deuxièmement, le dossier remis par la Glyphosate Task Force – dont Monsanto est un membre éminent – dans le cadre de la procédure d’autorisation du glyphosate contenait déjà une synthèse équivalente. Enfin, l’EFSA explique qu’il était parfaitement clair pour les experts de ses groupes de travail que les articles incriminés présentaient l’avis de la Glyphosate Task Force et étaient donc redondants avec le dossier remis par le consortium.

L’article Kier et Kirkland 2013 mentionne clairement que les auteurs ont été payés par la Glyphosate Task Force et qu’ils ont reçu l’aide de nombreux employés des sociétés du consortium. Précisément l’article contient les mentions suivantes : « Larry Kier et David Kirkland étaient des consultants rémunérés de la Glyphosate Task Force pour la préparation de cet article » ; « Larry Kier est également un ancien employé de Monsanto Company » ; « Les auteurs tiennent à remercier les personnes suivantes pour leurs contributions à ce travail en fournissant des études réglementaires et leur examen attentif du manuscrit : David Saltmiras (Société Monsanto), Christian Strupp (Société Feinchemie Schwebda), Terri Spanogle (Cheminova A / S) , Jürgen Wenzel (HELM AG), Andrew Bond (Nufarm Limited), Sylvain Gautier (Arysta LifeScience Corporation), Simon Hill (Syngenta AG), Ganesh Shetgaonkar et BM Ravikumar (Excel Crop Care Ltd.) ».

Quant à l’article Williams et al. 2000, il contient dans sa section « remerciements », les précisions suivantes : « Nous remercions les toxicologues et autres scientifiques de Monsanto qui ont contribué de manière significative à l’élaboration d’évaluations de l’exposition et à de nombreuses autres discussions » ; « Le personnel clé de Monsanto qui a fourni un soutien scientifique était William F. Heydens, Donna R. Farmer, Marian S. Bleeke, Stephen J. Wratten et Katherine H. Carr. Nous remerçions également pour sa participation et son assistance Douglas W. Bryant et Cantox Health Sciences International pour son soutien scientifique et logistique dans la préparation du manuscrit final ».

Difficile pour les auteurs de ces articles d’être plus transparents sur la participation du personnel de Monsanto et autres entreprises de la Glyphosate Task Force à leur travail. L’accusation de « ghostwriting » sur ces deux articles est donc très faible, à moins que les fantômes (ghosts) d’aujourd’hui soient beaucoup moins discrets que par le passé ?

L’ESFA explique aussi avoir analysé 700 articles scientifiques non concernés par les « Monsanto Papers » pour l’évaluation de la sécurité sanitaire du glyphosate chez les mammifères. Mettre en cause ses conclusions sur la base de quelques articles qu’elle n’a même pas utilisés semble donc injustifié. Ces éléments prouvent la faiblesse de la mise en cause du travail des agences sanitaires sur la base des « Monsanto Papers ».

Les Décodeurs ont préféré relayer une fable au lieu d’analyser rigoureusement les faits, ce qui aurait dû les conduire à dénoncer, conformément à leur mission, une rumeur malveillante ciblant les autorités sanitaires et qui risque effectivement de les « déstabiliser ».

Les Décodeurs suggèrent un faux équilibre

Les Décodeurs présentent l’avis du CIRC du 23 mars 2015 classant le glyphosate « cancérigène probable » et la réponse de l’EFSA du 12 novembre 2015 contredisant le CIRC, mais ne présentent pas les réponses des nombreuses autres agences de sécurité sanitaires à travers le monde qui contredisent l’avis du CIRC.

Voici un petit échantillon représentatif des réponses qui auraient pu figurer dans le dialogue proposé par Les Décodeurs :

  • Agence allemande de sécurité sanitaire (BfR, 31 août 2015) : « Le poids des preuves suggère qu’il n’y a pas de risque cancérogène lié aux usages prévus de l’herbicide » [4].
  • Autorité de protection de l’environnement de Nouvelle-Zélande (NZ EPA, août 2016) « Il est conclu que le poids global de la preuve indique que le glyphosate n’est pas cancérogène » [9].
  • Autorité australienne des pesticides et des médicaments vétérinaires (APVMA, septembre 2016) : « L’APVMA a conclu que le glyphosate ne présente pas de risque cancérogène chez l’humain » [10].
  • Commission japonaise de sécurité des aliments (FSCJ, 30 septembre 2016) : « Le glyphosate ne présente ni neurotoxicité, ni cancérogénicité, ni toxicité pour la reproduction, ni teratogénicité, ni génotoxicité » [12].
  • Agence européenne des produits chimiques (ECHA, 15 mars 2017) : « Le comité d’évaluation des risques a conclu que les preuves scientifiques disponibles ne permettent pas de classer le glyphosate comme cancérogène » [14].
  • Agence canadienne de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA, 28 avril 2017) : « Le glyphosate n’est pas génotoxique et il est peu probable qu’il présente un risque de cancer pour les humains » [15].
  • Agence américaine de protection de l’environnement (US EPA, 12 décembre 2017) : « L’évaluation complète des données soutient la mention « non susceptible d’être cancérogène pour l’Homme » » [20].

Mentionner ces réponses risquait probablement d’affecter le faux équilibre que Les Décodeurs ont voulu suggérer en ne mentionnant qu’un seul avis contraire à celui du CIRC.

Remarquons que la formulation utilisée par les Décodeurs pour présenter l’avis du CIRC n’est pas celle choisie par le CIRC et semble refléter une volonté de noircir le tableau. Les Décodeurs prétendent citer le CIRC lorsqu’ils écrivent : « Nous avons classé le glyphosate, et deux autres pesticides, dans la catégorie 2A – c’est-à-dire celle des “cancérogènes probables” –, dernière étape avant la qualification de “cancérogène certain” ». Pourtant, jamais le CIRC n’a présenté la classification 2A « cancérogène probable » comme étant une « étape avant la classification “cancérogène certain” ». Cette notion d’étape instille l’idée qu’il y aurait une sorte d’enchaînement probable vers la classification supérieure. Or, il n’en est rien. Par exemple, le café est resté classifié groupe 2B « cancérogène possible » par le CIRC pendant 25 ans, malgré l’avis contraire de nombreuses agences de sécurité sanitaire dont l’EFSA, avant d’être finalement rétrogradé dans le groupe 3 des substances non classées quant à la cancérogénicité [21].

Les Décodeurs silencieux sur les « Portier Papers »

Les Décodeurs citent une déclaration de Christopher Portier tirée d’une lettre adressée à Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, le 28 mai 2017 [22] : « J’ai réanalysé les données confidentielles qui ont mené les agences européennes à ne pas considérer le glyphosate comme cancérogène. Elles ont échoué à identifier tous les cas statistiquement significatifs d’augmentation d’incidence de cancers, dans les études menées sur les rongeurs. J’ai pu mettre en évidence des cas de cancers du poumon, du rein, du foie, de la peau, de la glande mammaire, de la thyroïde ou des tissus mous ». Cette lettre faisait suite à d’autres lettres adressées par M. Portier aux autorités sanitaire européennes et américaines, dans lesquelles il exprimait ses doutes sur l’évaluation du glyphosate [23] [24]. Ces lettres avaient reçu des réponses des autorités sanitaires, que M. Portier jugeait insuffisantes.

Christopher Portier est présenté par Les Décodeurs comme « Toxicologue et biostatisticien, ancien directeur de plusieurs institutions de recherche fédérales américaines ». Cette présentation omet des éléments de contexte importants.

D’abord, Christopher Portier est statisticien de formation et n’a pas de formation en toxicologie [25]. Certes, il se présente comme ancien directeur d’institutions de recherche fédérale américaines, et en particulier comme ancien directeur adjoint de l’US National Toxicology Program, mais cela ne fait pas de lui un toxicologue pour autant.

D’autre part, cette présentation passe sous silence des éléments contextuels importants de la citation de M. Portier. D’une part, M. Portier est salarié de longue date de l’Environment Defense Fund, une ONG environnementale américaine qui mène des campagnes contre les pesticides depuis les années 60. Il intervient aussi en défense des intérêts du consortium Health and Environmental Alliance (HEAL) [26], regroupement d’ONG environnementalistes soutenant l’initiative « stop glyphosate » [27].

Mais surtout, en mai 2017, au moment où M. Portier a fait cette déclaration, il était payé depuis au moins deux ans par un cabinet d’avocats américain pour préparer une plainte collective contre Monsanto à propos du glyphosate. Des documents déclassifiés par la justice américaine fin 2017 [28] montrent que Christopher Portier a touché environ 160 000 dollars d’honoraires sur deux ans (hors notes de frais) pour collecter des informations scientifiques sur la dangerosité du glyphosate, susceptibles d’être opposées à Monsanto. Ces faits contrastent avec ses déclarations sur un site d’informations agricoles américain en 2016 : « Personne ne m’a payé un centime pour faire ce que je suis en train de faire avec le glyphosate. Je n’ai aucun conflit d’intérêt » [29]. Fin 2016, à la suite d’une audience de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) en vue de la classification du glyphosate dans laquelle M. Portier représentait les intérêts du consortium HEAL [30], il déclarait « Dans l’affaire du glyphosate, le processus a réellement besoin de plus de transparence, car les gens veulent savoir. Si vous n’êtes pas transparents, vous perdez leur confiance » [31].

Si Les Décodeurs avaient voulu replacer la citation de M. Portier dans son contexte, et faire preuve d’objectivité, ils auraient présenté M. Portier comme un lobbyiste rémunéré dans le cadre de la lutte contre Monsanto et contre le glyphosate, ayant participé à l’évaluation du glyphosate pour le compte du CIRC en tant qu’expert invité. Mais Les Décodeurs ont estimé que ces informations contextuelles n’avaient pas besoin d’être portées à la connaissance de leurs lecteurs.

D’autre part, Les Décodeurs n’ont pas jugé utile de mentionner la réponse de l’EFSA et du BfR aux accusations de M. Portier. Ces réponses indiquent que toutes les données des études scientifiques desquelles M. Portier a tiré ses conclusions alarmistes ont été prises en compte par les experts des groupes de travail de l’EFSA et du BfR dans le cadre de l’évaluation du glyphosate, sans que ceux-ci n’arrivent aux mêmes conclusions. Par exemple, Les Décodeurs auraient pu ajouter cette citation de la réponse du BfR dans leur infographie : « Toutes les études originales mentionnées dans la lettre de M. Portier ont été examinées en fonction de leur fiabilité et de leur pertinence dans le cadre des évaluations des autorités européennes. Fondamentalement, une signification statistique ne doit pas être assimilée à une pertinence biologique selon les lignes directrices techniques de l’OCDE. Il est nécessaire d’évaluer les études animales en question non pas de manière isolée, mais selon une approche WoE [Weight of Evidence, poids de la preuve], à savoir dans leur globalité et en tenant compte des directives harmonisées » [32].

En résumé, les Décodeurs privilégient l’avis d’un scientifique partisan concerné par un conflit d’intérêt avéré sur celui de l’ensemble des autorités sanitaires réglementaires mondiales.

Sur les aspects économiques aussi, Les Décodeurs informent à sens unique

Les Décodeurs expliquent qu’« en France, des travaux d’agronomes et d’écologues du CNRS et de l’INRA cherchent actuellement à mesurer le gain réel, en matière de rendements agricoles et de rentabilité économique des exploitations, de l’usage des herbicides. Les résultats sont étonnants, et suggèrent que ce gain est faible, parfois même inexistant ».

On entre ici dans le domaine de l’analyse de rentabilité économique. Nous n’avons pas l’ambition de régler cette question ici. Telle n’était certainement pas, non plus, celle des Décodeurs dans leur infographie.

Pourtant, ils ont choisi de ne présenter que le seul point de vue d’une équipe de chercheurs en agro-écologie ayant effectué des travaux de recherche sur cette question. Dans leur article scientifique [33], ceux-ci soutiennent qu’« en dépit d’affirmations répétées selon lesquelles la densité d’adventices fait chuter les rendements, les preuves semblent moins concluantes qu’on ne l’affirme habituellement ». Ils n’hésitent pas à expliquer aux députés de la mission parlementaire sur les pesticides avoir « observé une relation négative entre l’usage d’herbicides et le rendement, ce qui veut dire que dans les parcelles où il y a une forte utilisation d’herbicides on a des rendements plus faibles que dans les parcelles où on avait usage très faible d’herbicides » [34] . Ces affirmations se voulant iconoclastes n’ont pas manqué de susciter des réactions indignées d’agronomes, dont celle de Philippe Stoop, Directeur Recherche et Innovation dans une société d’Aide à la décision agronomique et membre correspondant de l’Académie d’agriculture [35]. Celui-ci considère que les indicateurs utilisés par ces chercheurs n’ont aucune pertinence agronomique ni économique et que leurs arguments reviennent à mettre en cause la nécessité du désherbage, ce qui, logiquement, pourrait s’appliquer aussi au désherbage mécanique pratiqué par les agriculteurs bio, auquel les auteurs ne conseillent curieusement pas de renoncer [36]. De plus, ces travaux ne concernent que de très loin le glyphosate, dont l’usage sur blé est marginal. De ce débat animé, les lecteurs de l’infographie des Décodeurs ne sauront rien.

S’agissant de rentabilité économique, Les Décodeurs auraient pu relayer l’analyse de l’institut technique Arvalis-Institut du végétal. Cet institut, employant plus de 300 ingénieurs et techniciens, a pour objectif d’aider les producteurs agricoles, leurs organisations et les entreprises des filières à résoudre des problèmes techniques, technico-économiques, sociétaux et environnementaux [37]. L’institut a chiffré les conséquences négatives de la sortie du glyphosate en France à 976 millions d’euros annuels [38] pour les seules activités agricoles. Manifestement, ces chercheurs financés par le secteur économique de la production agricole n’ont pas perçu les bénéfices économiques, promis par certains agro-écologues, que leurs donneurs d’ordres pourraient tirer de la réduction de l’emploi du glyphosate.

Sans donner raison ici aux uns ou aux autres, une question demeure : les fondamentaux du métier de journaliste, que Les Décodeurs affirment respecter dans leur charte [3], n’exigeaient-ils pas qu’ils mentionnent l’existence de ce profond désaccord au lieu de s’en tenir à une thèse ?

Information ou manipulation de l’opinion ?

Finalement, cette infographie des Décodeurs sur le glyphosate nous montre que la manipulation de l’opinion peut aussi s’inviter dans un média de référence, y compris dans le cadre d’une importante mission de vérification des faits.

Références

[1] Dangerosité, toxicité, utilité : le débat sur le glyphosate résumé en discussion pour/contre sur lemonde.fr

[2] Les décodeurs, mode d’emploi sur lemonde.fr

[3] La charte des « Décodeurs » sur lemonde.fr

[4] Renewal Assessment Report - Glyphosate Addendum 1 to RAR

[5] EFSA explains the carcinogenicity assessment of glyphosate sur efsa.europa.eu

[6] AVIS de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail relatif à la saisine glyphosate n° 2015-SA-0093 sur anses.fr

[7] JOINT FAO/WHO MEETING ON PESTICIDE RESIDUES Geneva, 9–13 May 2016 SUMMARY REPORT sur who.int

[8] Fiche thématique - Aliments et nutrition, Thème - Produits phytosanitaires : Glyphosate sur blv.admin.ch

[9] Review of the Evidence Relating to Glyphosate and Carcinogenicity sur epa.govt.nz

[10] Glyphosate sur apvma.gov.au

[11] Glyphosate Issue Paper : Evaluation of Carcinogenic Potential, EPA’s Office of Pesticide Programs sur epa.gov

[12] Risk Assessment Report : Pesticides, Glyphosate, Food Safety Commission of Japan sur jstage.jst.go.jp

[13] Confirmation de l’innocuité des pesticides contenant du glyphosate sur rda.go.kr

[14] Glyphosate not classified as a carcinogen by ECHA sur echa.europa.eu

[15] Décision de réévaluation RVD2017-01, Glyphosate sur publications.gc.ca

[16] Le glyphosate est-il cancérogène ?

[17] EFSA statement addressing stakeholder concerns related to the EU assessment of glyphosate and the “Monsanto papers” sur efsa.europa.eu

[18] Review of genotoxicity studies of glyphosate and glyphosate-based formulations sur tandfonline.com

[19] Safety Evaluation and Risk Assessment of the Herbicide Roundup and Its Active Ingredient, Glyphosate, for Humans sur sciencedirect.com

[20] Revised Glyphosate Issue Paper : Evaluation of Carcinogenic Potential sur regulations.gov

[21] Les Monographies du CIRC évaluent la consommation de café, de maté et de boissons très chaudes sur iarc.fr

[22] Open letter : Review of the Carcinogenicity of Glyphosate by EChA, EFSA and BfR sur actu-environnement.com

[23] Open letter : Review of the Carcinogenicity of Glyphosate by EFSA and BfR sur efsa.europa.eu

[24] Differences in the carcinogenic evaluation of glyphosate between the International Agency for Research on Cancer (IARC) and the European Food Safety Authority (EFSA) sur jech.bmj.com

[25] Christopher J. PORTIER, Professor sur iarc.fr

[26] Audition de Monsanto sous haute tension au Parlement européen sur euractiv.fr

[27] European citizens’ initiative to #StopGlyphosate sur env-health.org

[28] Exhibit 2, UNITED STATES DISTRICT COURT NORTHERN DISTRICT OF CALIFORNIA, ROUNDUP PRODUCTS MDL LIABILITY LITIGATION sur usrtk.org

[29] Oh, brother : CropLife questions makeup of glyphosate panel sur agri-pulse.com

[30] RAC starts discussing harmonised classification for glyphosate

[31] What is happening with glyphosate in the EU ? EUchemicals sur youtube.com

[32] No new findings on the risk assessment of glyphosate sur bfr.bund.de

[33] Herbicides do not ensure for higher wheat yield, but eliminate rare plant species sur nature.com

[34] HORS SÉANCE : MISSION « FIN DU GLYPHOSATE » sur lcp.fr

[35] Philippe STOOP, Annuaire des membres de l’Académie, sur academie-agriculture.fr

[36] Inutile, le désherbage ?? Quand l’agroécologie nie l’agronomie… et l’écologie sur forumphyto.fr

[37] ARVALIS - Institut du végétal sur fr.wikipedia.org

[38] Produits phytosanitaires dans l’agriculture : l’urgence d’une approche dépassionnée et rationnelle, Le cas du glyphosate sur fondationconcorde.com

1 Précisément, les agences de sécurité sanitaire ont pris en compte davantage d’études que le CIRC pour leurs analyses de la cancérogénicité du glyphosate pour les animaux, mais les indices de cancérogénicité relevés par le CIRC proviennent de quatre études analysées par tous, le CIRC étant alors le seul à conclure dans le sens de la cancérogénicité.

2 Quelques autres articles cités dans les “Monsanto Papers” ont été publiés postérieurement aux travaux des groupes de travail de l’EFSA sur le glyphosate ou sont de simples articles de presse qu’aucune agence sanitaire ne consulte et n’ont donc pas pu influencer l’évaluation.

Mis en ligne le 4 juin 2018
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