Tunisie : une thèse sur la terre plate et immobile fait scandale

par Faouzia Farida Charfi - SPS n°321, juillet 2017

Le 26 février 1616, Galilée est convoqué par le cardinal Bellarmin qui, parlant au nom du pape et de toute la Congrégation du Saint-Office, lui donne l’ordre de ne plus soutenir que « la Terre n’est pas le centre, mais tourne autour du Soleil », une proposition « absurde, fausse en philosophie, et […] contraire à la vraie foi ». On pourrait penser que cet attachement au géocentrisme est bien loin derrière nous. Et pourtant, on constate une multiplication d’écrits soutenant que la Terre est immobile, au centre du monde. Dans un travail publié par l’université de Médine en 1974, Ibn-al Baz condamne « l’hérésie copernicienne » et développe ses arguments d’une Terre immobile : « Si la terre tourne comme on le prétend, les pays, les montagnes, les arbres, les rivières et les océans n’auraient pas de fond et les gens verraient les pays de l’est se déplacer vers l’ouest… » Ibn-al Baz fut la plus haute autorité religieuse d’Arabie Saoudite au cours des années 1990 et a émis plusieurs fatwas révélatrices d’un islam ultra-rigoriste, dont celle, en 1974, à l’encontre du président tunisien Bourguiba. Ce dernier avait prononcé un discours sur l’islam, qualifié de « blasphème incontestable portant atteinte au Coran ». De quel blasphème s’agissait-il ? Bourguiba avait osé appeler à une lecture non littérale du Coran, à l’effort d’interprétation. Il avait pris, à titre d’exemple, le verset coranique évoquant le bâton de Moïse se transformant en reptile, un miracle prouvant sa qualité de prophète. Le président tunisien, attaché à la rationalité scientifique, conclut en soulignant que croire à cette transformation, c’est croire à la « théorie de la génération spontanée », une théorie qui a vécu depuis Pasteur.

Quarante années plus tard, l’impensable se produit au sein de l’université tunisienne, fondée dès l’indépendance du pays pour « former les chercheurs et les savants » et « leur fournir les voies et moyens de nature à permettre l’épanouissement de leur activité scientifique créatrice ». La thèse du géocentrisme et de « l’aplatissement » de la Terre est sur le point d’être soutenue par une étudiante à l’École d’ingénieurs de Sfax : le manuscrit est déposé à la commission des thèses et d’habilitation en génie de l’environnement et d’aménagement de l’université de Sfax et deux rapporteurs sont chargés de donner leur avis depuis le mois de novembre 2016. Le 1er avril 2017, Hafedh Ateb, professeur de mathématiques appliquées à l’université tunisienne, révèle l’existence de ce projet de thèse sur le réseau social Facebook. Cette nouvelle ne pouvait pas passer inaperçue dans un pays où la moitié de la population est connectée à ce réseau. Les réactions sont nombreuses et le choc est immense.

Comment accepter que l’université ne soit plus l’espace du savoir mais celui de la négation de la science ? Le directeur de la thèse ose réagir le 2 avril, sur Facebook, en affirmant qu’il faisait l’objet d’une campagne malveillante, précisant que son étudiante « a voulu revoir la théorie de la gravitation de la Terre autour du Soleil, en proposant l’hypothèse inverse », « encouragée par des chercheurs américains ». Le 10 avril, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique « note, positivement, que la commission des thèses […] suite à la réception de deux rapports d’évaluation négatifs de la thèse en question, a décidé de rejeter définitivement cette recherche et tout travail publié dans son cadre pour de graves insuffisances d’ordre scientifique et éthique […] et a mandaté l’Inspection Générale afin d’identifier les responsabilités des différentes parties concernées et d’entreprendre les mesures conséquentes. »

Il faudra donc attendre les conclusions de l’enquête sur la responsabilité du directeur de la thèse et des différentes instances concernées par l’inscription d’un sujet de recherche dont le titre aurait dû susciter des réactions.

La conclusion de la thèse publiée sur le réseau social est révélatrice de l’orientation des recherches basées sur des arguments « physiques et religieux », démontrant la position centrale de la Terre et l’aplatissement de sa surface, ainsi que son âge plus jeune, 13 500 ans. Quant aux lois de Newton, de Kepler et d’Einstein, l’étudiante les rejette, utilisant le terme de « chimères » et propose « une nouvelle vision de la cinématique des objets conforme aux versets du Coran ». Pour confirmer l’immobilité de la Terre, un hadith (dire du Prophète) est évoqué, où il est question de la maison la plus fréquentée, située dans le Ciel au-dessus de La Mecque, une explication fortement inspirée des écrits wahhabites tels que ceux du Cheikh Ibn-al Baz cité plus haut.

Mais ce n’est pas la seule source d’inspiration pour l’étudiante de Sfax qui s’appuie sur des arguments analogues à ceux utilisés par les défenseurs actuels du géocentrisme, présents sur Internet, tels que le théologien catholique américain Robert Sungenis : à titre d’exemple, le résultat « nul » de l’expérience de Michelson et Morley1, considéré comme l’une des « preuves » en faveur de l’immobilité de la Terre.

Bien triste histoire pour l’université en Tunisie, dans cette période de transition vers la démocratie, une histoire révélatrice du retour au dogmatisme qui se manifeste partout dans le monde et menace l’autonomie de la science.

1 Réalisée en 1887, elle visait à mesurer la vitesse de la lumière sur le trajet Terre-Soleil selon les lois classiques d’addition des vitesses.

Mis en ligne le 31 décembre 2017
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